De Centrale Paris à Casablanca, en passant par une première aventure entrepreneuriale, Mehdi Yacoubi et Ayyoub El Amrani ont fait un choix peu conventionnel : plutôt que de construire un énième assistant d’intelligence artificielle, ils ont décidé de s’attaquer aux tâches complexes qui font tourner les entreprises. Créée en 2024, Mirage Metrics déploie des agents IA dans la construction, la logistique, l’industrie ou encore les mines. Avec plus de 30 clients, plus de 35 déploiements en production et une équipe d’une quinzaine d’ingénieurs, la jeune entreprise avance sans avoir levé de capitaux externes. Et entend faire de Casablanca l’un de ses principaux centres d’ingénierie mondiaux.
À l’origine de Mirage Metrics, il y a d’abord une rencontre. Celle de deux jeunes Marocains aux parcours résolument scientifiques : Mehdi Yacoubi et Ayyoub El Amrani. Tous deux ont été formés dans des établissements de référence en ingénierie et en informatique avant de se retrouver à l’École Centrale Paris, aujourd’hui CentraleSupélec.
Mehdi Yacoubi passe par les classes préparatoires du lycée Sainte-Geneviève, en France, dans un environnement académique particulièrement exigeant. De son côté, Ayyoub El Amrani poursuit sa formation à l’EPFL, en Suisse, avec une forte orientation vers l’ingénierie et l’informatique. Leur rencontre à Centrale Paris va progressivement se transformer en association professionnelle durable.
Car avant Mirage Metrics, les deux ingénieurs avaient déjà tenté l’aventure entrepreneuriale. Ils avaient créé une première entreprise technologique et levé des fonds. Une expérience qui leur a permis de comprendre les réalités d’une jeune entreprise : construire un produit, recruter des profils techniques, convaincre des entreprises et, surtout, distinguer une technologie séduisante d’un outil capable de s’intégrer durablement au fonctionnement quotidien d’une organisation.
Lorsque les grands modèles d’intelligence artificielle commencent à progresser à grande vitesse, Mehdi Yacoubi et Ayyoub El Amrani voient alors une fenêtre d’opportunité. Leur intuition : la véritable révolution ne se limiterait pas aux assistants conversationnels. Les modèles devenaient capables de comprendre des documents, des images, du langage métier et des données non structurées, c’est-à-dire une matière qui représente encore une part considérable du travail manuel effectué dans les entreprises. En 2024, ils créent Mirage Metrics.
Leur point de départ est presque à contre-courant des démonstrations spectaculaires de l’intelligence artificielle. Pas de recherche de l’effet « waouh », mais une question beaucoup plus terre à terre : comment les entreprises travaillent-elles réellement ?
La réponse est édifiante. Dans de nombreuses grandes organisations, des collaborateurs hautement qualifiés consacrent encore une partie importante de leur journée à ouvrir des PDF, parcourir des emails, comparer des fichiers Excel, vérifier des plans, rechercher des informations dans plusieurs systèmes avant de les ressaisir dans un ERP ou un logiciel métier.
Pour les deux fondateurs, le problème ne réside donc pas dans l’absence de puissance des modèles d’IA. Il se situe dans l’écart entre un modèle performant et un système suffisamment fiable pour prendre en charge une véritable opération. C’est précisément dans cet espace que Mirage Metrics décide de s’installer.
La méthode est pragmatique. Les ingénieurs vont sur le terrain, travaillent directement avec ceux qui exécutent les tâches, observent les processus réels, accèdent aux données, identifient les exceptions, connectent les systèmes existants et construisent rapidement une première version. Celle-ci est ensuite améliorée avec les utilisateurs jusqu’à pouvoir fonctionner en production.
Cette approche conduit également les fondateurs à une autre conviction : automatiser un mauvais processus ne crée pas nécessairement de valeur. Certaines procédures ont été construites pendant quinze ans autour des limites de logiciels anciens, d’organisations différentes ou de validations ajoutées au fil du temps. L’IA peut alors permettre non seulement d’accélérer une étape, mais parfois de la supprimer.
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De la construction aux mines, le choix des secteurs complexes
Mirage Metrics aurait pu chercher à se positionner sur les marchés les plus visibles de l’IA. Les deux entrepreneurs font exactement l’inverse.
Ils ciblent la construction, la logistique, les mines, l’industrie et le manufacturing. Des secteurs dans lesquels une grande partie des opérations repose encore sur des documents, des plans, des emails, des feuilles Excel, des logiciels anciens et des transferts manuels d’informations. Ce choix répond à une logique économique.
Une quantité erronée peut affecter la marge d’un chantier. Une modification de plan qui n’est pas détectée peut provoquer un problème plusieurs semaines plus tard. Quelques points de consommation de carburant sur une flotte importante peuvent représenter des sommes considérables. Quant à un processus administratif inefficace, répété plusieurs milliers de fois par mois, il finit mécaniquement par peser lourd dans les coûts d’une organisation. C’est dans cette accumulation de petites inefficiences que les fondateurs voient un vaste marché à construire.
Le produit développé par Mirage Metrics repose sur des agents d’intelligence artificielle capables de recevoir des informations, d’en comprendre le contexte, d’appliquer des règles métier et d’exécuter une partie d’un processus opérationnel.
Dans la construction, un agent peut ainsi traiter plusieurs centaines de plans et de documents techniques, identifier les éléments pertinents, extraire des quantités, comparer différentes versions et permettre à l’ingénieur de remonter directement à la source du résultat. Dans la logistique, il peut recevoir un email et ses pièces jointes, extraire les informations utiles, les comparer aux données existantes, appliquer les règles du client et créer ou préparer l’opération correspondante dans un TMS ou un ERP.
Mais Mirage Metrics ne cherche pas à remplacer systématiquement le logiciel classique par de l’intelligence artificielle. L’entreprise fondée par Yacoubi et El Amrani se déploie généralement au-dessus des ERP/TMS existants, sans demander au client de remplacer son infrastructure.
Lorsque le processus est parfaitement déterministe, le logiciel traditionnel reste souvent plus rapide, moins coûteux et parfaitement auditable. L’IA intervient lorsque le travail nécessite de comprendre un contexte, un document, une image ou une situation moins structurée. Et lorsque le niveau de risque l’exige, l’humain conserve la décision finale.
L’objectif est donc moins de supprimer l’opérateur que de débarrasser celui-ci du travail répétitif de recherche et de préparation. Au lieu de passer trente ou quarante minutes à naviguer entre plusieurs systèmes, il reçoit l’exception, les documents pertinents, le contexte et une proposition d’action. À lui de décider.
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Les ingénieurs au cœur de la machine
Cette philosophie explique l’un des choix les plus structurants de Mirage Metrics : le recours aux Forward Deployed Engineers, ou FDE.
Ces ingénieurs software et IA travaillent directement avec les équipes des clients, souvent sur site. Leur mission ne consiste pas seulement à installer une technologie. Ils doivent comprendre le problème opérationnel et construire le système avec ceux qui connaissent le métier. Car entre la procédure officielle et la réalité du terrain, l’écart peut être considérable.
Les exceptions, les validations informelles et certaines règles accumulées au fil des années sont parfois connues uniquement des opérateurs. Les données permettent de mesurer les volumes, les délais ou les anomalies. Les équipes, elles, permettent de comprendre pourquoi ces anomalies existent et comment les décisions sont réellement prises.
Un autre enseignement intéresse particulièrement les fondateurs : le temps de travail réel n’est pas nécessairement le temps total du processus. Une tâche qui demande vingt minutes de travail humain peut prendre trois jours en raison des attentes, des transferts entre équipes ou des validations successives. Accélérer les vingt minutes ne suffit donc pas.
Le modèle FDE permet précisément de raccourcir la boucle entre l’utilisateur et l’ingénieur. Lorsqu’une exception apparaît, celui-ci peut la comprendre avec l’opérateur, modifier le système et tester rapidement la correction.
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Des premiers résultats qui donnent de la profondeur au modèle
Mirage Metrics cherche à mesurer ses performances à partir des indicateurs utilisés par ses clients : temps de cycle, nombre d’heures humaines, taux d’erreur, volume traité, nombre d’exceptions, consommation ou autres métriques propres au processus.
Chez Biodéal, par exemple, la jeune entreprisea automatisé la saisie de commandes clients reçues par email dans SAP Business One. Près de 10 000 commandes, représentant environ 23 000 lignes de commande, ont déjà été traitées automatiquement, avec un temps médian d’environ 48 secondes entre la réception de l’email et la mise à disposition de la commande dans SAP. Une partie des commandes reste volontairement soumise à une vérification humaine.
Chez OCBM, le travail porte notamment sur l’extraction de métrés à partir de plans de construction. Plusieurs agents sont désormais utilisés et chaque quantité générée peut être reliée précisément à sa source dans le plan.
Avec le Groupe Rouandi, Mirage Metrics a mis en production un workflow d’estimation utilisé sur des projets réels. Les corrections apportées par les estimateurs sont conservées avec leur contexte afin d’améliorer progressivement le système.
Chez Transwin, le déploiement, d’abord centré sur un workflow documentaire, s’est progressivement étendu au transport, à la flotte, au carburant et aux opérations minières. Plusieurs systèmes sont désormais en production. Sur les périmètres concernés, la société mesure notamment des réductions importantes de saisie manuelle ainsi qu’une baisse de la consommation de diesel.
En deux ans, la jeune entreprise a changé d’échelle. Mirage Metrics travaille désormais avec plus de 30 entreprises dans plusieurs pays. Parmi les références pouvant être communiquées figurent OCBM, Transwin, Groupe Rouandi, Biodéal et OFRET Groupe. La société travaille également avec certaines grandes entreprises de construction et d’infrastructure en Amérique du Nord, un acteur céréalier important au Maroc ainsi qu’un grand groupe international spécialisé dans la construction métallique et l’ingénierie industrielle.
Les cas d’usage couvrent désormais l’analyse de plans, les métrés, l’estimation, les appels d’offres, le contrôle documentaire, les commandes clients, les opérations TMS, la gestion de flotte, le carburant, les opérations minières et certains systèmes de contrôle opérationnel.
Le principe reste toutefois le même : commencer par un workflow suffisamment précis pour être construit et mesuré rapidement, puis élargir progressivement le périmètre lorsque le premier système fonctionne.
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Une croissance financée par les clients
Autre singularité dans l’univers technologique : Mirage Metrics n’a pas levé de capital externe. La société ne communique pas son chiffre d’affaires, mais revendique désormais plus de 30 clients et plus de 35 déploiements en production. L’équipe compte environ quinze personnes et continue de recruter, notamment dans le software engineering et le machine learning. Les projets couvrent l’Europe, l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Amérique du Nord.
Le modèle économique commence généralement par un pilote ou un premier déploiement sur un périmètre défini. Les premiers projets représentent quelques dizaines de milliers d’euros. Lorsque plusieurs workflows, plusieurs sites, des intégrations importantes ou des opérations critiques entrent en jeu, les budgets peuvent atteindre six chiffres.
Une fois le système en production, la relation combine généralement une composante d’ingénierie et un abonnement dépendant du périmètre, du volume traité et de la complexité.
Cette croissance organique impose une discipline particulière. Sans investisseurs externes, Mirage Metrics ne peut pas confondre l’intérêt suscité par une démonstration avec une volonté réelle de déployer la solution.
Pour Mehdi Yacoubi, le véritable signal est beaucoup plus concret : un client qui utilise le système, le paie, mesure son impact et décide ensuite de confier à Mirage davantage de responsabilités.
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Casablanca, futur hub mondial d’ingénierie
Dans cette stratégie, le Maroc occupe une place singulière. Mirage Metrics dispose aujourd’hui de trois bureaux : Paris, Barcelone et Casablanca. Si la capitale administrative et économique de la Catalogne constitue l’un des principaux points d’ancrage européens et la capitale française rapproche l’entreprise des écosystèmes de la construction, des infrastructures, de l’industrie et de l’ingénierie, Casablanca doit devenir davantage qu’une simple implantation. L’ambition est claire : construire au Maroc un véritable hub technologique et d’ingénierie.
Pour les deux cofondateurs, le vivier marocain d’ingénieurs en machine learning, intelligence artificielle et software engineering représente un atout considérable. Leur objectif est d’en recruter un nombre important dans les prochaines années et de leur confier rapidement des responsabilités importantes.
Le modèle imaginé est particulièrement ambitieux : un ingénieur basé à Casablanca doit pouvoir prendre la responsabilité technique d’un déploiement international, travailler directement avec les équipes opérationnelles et les dirigeants du client, puis suivre le système jusqu’à sa mise en production.Chaque déploiement est fortement personnalisé selon les données, règles métier, systèmes et exceptions propres au client.
Les équipes marocaines ne sont donc pas destinées uniquement aux projets locaux. Elles ont vocation à intervenir en Afrique, mais également au Moyen-Orient, en Europe et en Amérique du Nord.
La capitale économique du Royaume pourrait ainsi devenir l’une des bases depuis lesquelles Mirage Metrics exporte son ingénierie vers le reste du monde.
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Le Maroc, à la fois marché et plateforme d’exportation
Cette implantation répond à une double stratégie. Sur le plan commercial, Mirage Metrics a déjà engagé des processus avec certaines des plus grandes entreprises du Royaume, notamment dans la construction, l’industrie, le manufacturing et la logistique. Le marché marocain réunit, selon Mehdi Yacoubi, de grands groupes, des opérations importantes et de nombreux processus susceptibles de bénéficier concrètement de l’IA.
Mais le pays constitue également un Hub technologique et d’ingénierie international. Les ingénieurs recrutés à Casablanca travaillent déjà sur des sujets liés à des déploiements au Moyen-Orient, en Europe et en Amérique du Nord. L’ambition est d’aller plus loin : construire une équipe suffisamment forte pour prendre en charge des projets internationaux de bout en bout, depuis la compréhension du processus jusqu’aux intégrations, au développement des agents et à leur fonctionnement en production.
Pour Mirage Metrics, le Maroc peut donc être simultanément un marché, un vivier de talents et une plateforme d’exportation de technologie.
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Leur principal concurrent ?
Sur un marché mondial de l’intelligence artificielle où les annonces de nouveaux acteurs se multiplient, Mirage Metrics évolue dans un environnement concurrentiel fragmenté. Mais pour Mehdi Yacoubi, le principal concurrent n’est pas forcément une autre start-up. C’est le statu quo.
Une entreprise peut continuer pendant des années à utiliser un processus imparfait simplement parce que celui-ci fonctionne « suffisamment bien ». Le modifier nécessite souvent l’accord des métiers, de l’IT, de la sécurité, des achats et de plusieurs niveaux de management. Un prototype performant peut ainsi rester bloqué pendant des mois avant d’arriver sur le terrain.
C’est pourquoi le défi de Mirage Metrics n’est pas uniquement technologique. Il faut identifier un problème suffisamment important pour justifier le changement, trouver celui qui en porte réellement la responsabilité, comprendre qui contrôle le budget, gagner la confiance de l’entreprise, accéder aux données et maintenir suffisamment de vitesse jusqu’à la mise en production. Dans cette équation, la capacité à faire avancer le projet jusqu’à la mise en productionet à déployer compte presque autant que la technologie.
Pour les trois prochaines années, Mehdi Yacoubi et Ayyoub El Amrani veulent continuer à approfondir les secteurs où Mirage Metrics a déjà accumulé de l’expérience : construction, logistique, mines, industrie et manufacturing.
Mais de nouveaux territoires apparaissent déjà. La finance et l’assurance suscitent leur intérêt, notamment en raison de la forte présence de documents, de contrôles, de règles métier, d’exceptions et de processus répartis entre plusieurs systèmes. Ils y travaillent déjà et plusieurs sujets sont dans le pipe.
Sur le plan géographique, la priorité sera donnée au Maroc, au Moyen-Orient et à l’Afrique, tout en accélérant en Europe et en Amérique du Nord. Et Casablanca devrait être au cœur de cette expansion.
L’ambition finale de Mirage Metrics ne consiste pourtant pas simplement à multiplier les agents. Le modèle envisagé par ses fondateurs repose sur une progression presque organique. Une entreprise commence avec un premier workflow précis. Une fois celui-ci opérationnel, Mirage connaît déjà une partie de ses systèmes, de ses données, de ses règles et de ses équipes. Le deuxième déploiement devient alors plus rapide. Puis le troisième.
Progressivement, plusieurs agents peuvent fonctionner au-dessus des mêmes systèmes et partager une partie du contexte opérationnel. Une part croissante des tâches essentielles de l’entreprise peut ainsi être préparée, contrôlée ou exécutée à travers Mirage, tandis que les collaborateurs conservent la responsabilité des décisions nécessitant leur jugement.
C’est là que se dessine l’ambition de long terme de Mehdi Yacoubi et Ayyoub El Amrani : faire de Mirage Metrics une couche opérationnelle centrale, presque un « operating system » pour les entreprises avec lesquelles la société travaille.
Mais les deux cofondateurs revendiquent une méthode à l’opposé des grandes promesses technologiques : rester concentrés sur le terrain, apprendre de chaque déploiement, améliorer chaque semaine leur manière de construire et faire en sorte qu’un client satisfait leur confie le projet suivant.