La somnolence occasionnelle n’est pas forcément le signe d’une maladie. En revanche, lorsqu’elle survient au volant, notamment durant le mois de Ramadan où les rythmes de sommeil sont perturbés, elle devient un facteur de risque majeur. Selon la Société Nationale des Autoroutes du Maroc (ADM), la phase de somnolence conduisant au niveau de vigilance inopérant figure parmi les quatre principales causes d’accidents mortels sur autoroute. Comment expliquer ce phénomène ? Voici mon appréciation et mes explications sur ce processus neurophysiologique et les conséquences qui en résultent sur tout un chacun.
Les études démontrent que les facteurs humains sont responsables de plus de 90 % des accidents de la circulation. Les causes sont multiples : usage du téléphone au volant, vitesse excessive, consommation d’alcool, de stupéfiant, l’état de fatigue et la somnolence. Pour renforcer l’efficacité des campagnes de sensibilisation, il me semble impératif d’adopter une approche scientifique et pédagogique simplifiée du fonctionnement cérébral. C’est dans cette perspective que j’ai développé le modèle neuropsycho-physiologique opérationnel MACOPS©, destiné à rendre accessibles les mécanismes neurophysiologiques et psychologiques qui influencent la performance mentale, les comportements et le niveau de sécurité routière.
Des chiffres révélateurs
Une enquête de la Fondation Vinci Autoroutes publiée en 2019 a révélé que 28 % des conducteurs marocains ont reconnu s’être déjà assoupis quelques secondes au volant ; près d’un quart ont avoué avoir dévié sur la bande d’arrêt d’urgence par inattention, tandis que plus de la moitié ont reconnu avoir conduit malgré un état de fatigue extrême. Enfin, 39 % ont considéré la phase de somnolence comme l’une des principales causes d’accidents mortels sur autoroute. Ces résultats, bien qu’anciens, demeurent d’actualité et sont confirmés par des études plus récentes, qui mettent également en évidence ce processus neurophysiologique, notamment chez les conducteurs professionnels.
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L’effort opérationnel «NEOPS©»
La fatigue, la somnolence, les micro-sommeils ou les portes d’endormissement relèvent d’un même mécanisme : l’affaiblissement des facultés opérationnelles. La durée d’éveil prolongée induit un effort cognitif qui impacte sur le niveau de vigilance et augmente le risque d’accident. Le traitement de l’information repose sur des ressources attentionnelles limitées, dont l’autonomie varie selon l’heure de la journée. Ainsi, l’éveil efficace se situe entre 12 et 17 heures, mais la mémoire de travail à pleine capacité ne dépasse pas 40 à 45 minu tes dans des situations de forte sollicitation, comme le contrôle aérien. Ces données s’appliquent également à la conduite routière, notamment en conditions difficiles.
Rappelons toutefois, que l’horloge biologique possède les fonctions clés de notre survie et génère un certain nombre de réactions biologiques régulées par des cycles, tels que le «circadien». Pour rappel, son centre se situe au niveau d’un organe à peine plus gros qu’un petit pois, à savoir l’hypothalamus. Ce dernier gère plusieurs mécanismes de notre corps, dont le stress, la reproduction, la faim, la soif, les ondes cérébrales, la thermorégulation et, bien entendu, l’éveil et le sommeil.
Le maintien du niveau de vigilance opérant
La performance mentale atteint son pic en soirée (acrophase, entre 19h et 21h) et chute en fin de nuit (batyphase, entre 4h et 6h). Le sommeil réparateur de 6 à 8 heures reste la clé pour limiter les risques de somnolence au volant. Justement durant le Ramadan, les changements d’horaires de repas et de sommeil accentuent ce phénomène. L’autonomie de vigilance varie entre 12 heures la nuit et 17 heures le jour, mais les conditions routières ou météorologiques peuvent la réduire. Le mode attentionnel activé, quant à lui, ne dépasse pas 1h30 la nuit et 2h30 le jour, d’où la recommandation de pauses toutes les deux heures sur autoroute.

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L’état de fatigue, un risque pour la sécurité
La fatigue constitue un risque majeur pour la sécurité routière. Pour l’évaluer, j’ai introduit en 2022 la notion de niveau d’effort opérationnel (NEOPS©), issue de mes recherches en conditions écologiques (réelles), aéronautiques et médicales. Ce concept distingue l’effort nécessaire au maintien du niveau de vigilance opérant malgré un état de fatigue lui-même, en tenant compte des facteurs internes et externes. Par exemple, une période d’éveil de 17 heures débutant à 6h00 du matin correspond à un effort évalué à 4,6/10 sur l’échelle NEOPS©, tandis qu’un éveil prolongé de 15h00 à 8h00 le lendemain atteint 8,2/10. Ces données soulignent l’importance de reconnaître les signes précurseurs de somnolence et d’adapter la conduite en conséquence.
Nous savons tous qu’il est dangereux de conduire dans un état de fatigue marqué, car nos temps de réaction sont altérés, jusqu’au micro-endormissement au volant. Mais les effets plus subtils de la privation de sommeil sur la sécurité restent largement méconnus du grand public. C’est pourquoi il est essentiel d’intégrer la dimension scientifique et cognitive dans les stratégies de prévention routière, afin de réduire les risques liés à un état de fatigue et la perte du niveau de vigilance opérant.


Bio express
Le Professeur Edward E. Barbey, Chercheur en Neuroscience Opérationnelle et Expert international en Facteurs Humains, intervient auprès d’organisations et d’institutions de premier plan à l’échelle internationale. En Suisse, il collabore avec le laboratoire de neurophysiologie appliquée de l’Université de Fribourg. En France, il intervient auprès de l’APNA (Air France) ainsi que la SNCF. Au Maroc, après avoir dirigé pendant dix ans le département Facteurs Humains-CRM de Royal Air Maroc, il dirige aujourd’hui le programme de Neuro-management au sein de l’École Hassania des Travaux Publics (EHTP), dédié à la gouvernance et au leadership. Il contribue aussi aux activités du Centre International Mohammed VI de la Simulation en Sciences et Santé (CIM6S). Il intervient également, en neurosciences appliquées au service du sport de haut niveau au sein du Comité National Olympique Marocain (CNOM).