Dans son discours de victoire, Donald Trump a consacré près de quatre minutes à remercier le patron de X. Comme l’ensemble des géants du numérique, ce dernier s’était positionné en ordre de bataille durant cette élection, aux côtés des deux camps. Dans « De la démocratie en Amérique », Alexis de Tocqueville anticipait déjà, dès les années 1800, l’émergence d’un nouveau mode de fonctionnement politique, dans lequel le mécanisme de l’universel perd progressivement son sens. Assiste-t-on aujourd’hui à la fin d’un modèle ?
La démocratie, une des plus grandes inventions de l’homme, fait son chemin depuis l’époque de la Grèce antique jusqu’à aujourd’hui avec des pays comme les USA qui ont développé une véritable maturité sur ce sujet. Cité en modèle dans le monde, le système démocratique américain a été un sujet d’analyse de plusieurs intellectuels qui ont essayé de comprendre ce modèle. On peut, entre autres, citer dans ce sens l’analyste français des sociétés occidentales Alexis de Tocqueville, qui a consacré une partie de ses travaux à l’analyse de la démocratie américaine.
Dans son livre, il déclare : « Parmi les objets nouveaux qui, pendant mon séjour aux États-Unis, ont attiré mon attention, aucun n’a plus vivement frappé mes regards que l’égalité des conditions. Je découvris sans peine l’influence prodigieuse qu’exerce ce premier fait sur la marche de la société ; il donne à l’esprit public une certaine direction, un certain tour aux lois ; aux gouvernants des maximes nouvelles, et des habitudes particulières aux gouvernés. Ainsi donc, à mesure que j’étudiais la société américaine, je voyais de plus en plus, dans l’égalité des conditions, le fait générateur dont chaque fait particulier semblait descendre, et je le retrouvais sans cesse devant moi comme un point central où toutes mes observations venaient aboutir. Alors je reportai ma pensée vers notre hémisphère ». Cité en modèle, la démocratie américaine ces dernières années a pris une trajectoire qui selon beaucoup d’observateurs remet en cause ses principes fondateurs.
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Et aujourd’hui avec l’émergence du numérique l’on assiste de jour en jour à la fin de l’idéologie qui laisse place au « prêt à penser ». L’on se rappelle franchement du one man show `du Président républicain qui dans une scène que l’on peut retrouver en ligne a carrément stopper un point de presse pour proposer un concert où quelques classiques de la musique américaine ont été joués pendant près de 45 minutes.
« La cour de récréation et le café du commerce associés dans une belle LLC bien financée. Voilà ce que devient l’élection américaine, mais aussi les élections dans le monde entier. On ne pense plus, on se positionne, on reste surtout bien à la surface pour ne pas creuser et apporter un tant soit peu de fonds. Pas de réflexion, plutôt des émotions, et pas souvent les meilleures”, déclarait le conférencier et écrivain Denis Jacquet dans l’une de ces tribunes publiées sur Atlantico.
“Les limites de la démocratie”, le célèbre sociologue Tocqueville avait évoqué depuis les années 1800 ce que l’on perçoit aujourd’hui. L’idée la plus capitale de ce dernier est bien entendu la tyrannie de la majorité. Pour l’auteur, par le grand nombre l’on peut se retrouver a fait des choix qui ne repose que sur la force de la majorité et non sur le caractère principiel des enjeux de la cité.
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« L’égalisation des conditions conduit à une égalisation des idées, un conformisme qui se développe ; les individus, outre leur désintérêt croissant pour la politique ne se donnent plus la peine de penser et acceptent l’opinion générale qu’on peut voir dans la presse », alertait l’auteur.
15 milliards de dollars !
Plus de 15 milliards de dollars ont été dépensés à travers différents canaux pour cette la dernière campagne présidentielle américaine. Et selon les données d’OpenSecrets, jamais une campagne n’a autant dépensé en publicité numérique au cours de l’histoire américaine. Les dépenses publicitaires, tous médias confondus, ont déjà dépassé les 10 milliards de dollars, selon le spécialiste AdImpact. Pour la chercheuse en science politique Asma Mhalla, dans son ouvrage intitulé Technologique, les géants de la tech contre notre volonté façonnent la vie politique. « On est aujourd’hui dans une forme de privatisation de ces outils techniques par les géants de la tech qui sont au service de vision ou d’idéologie». D’où la question : qui de la machine ou de son maître à le plus de pouvoir ? “L’influence à travers la technologie est bien présente et a forcément gagne des points ou un pourcentage de votes mais il reste l’humain en face, le candidat, ses convictions, ses pensées qui feront la différence”, nuance le président l’Ausim Hicham Chiguer.
Du suffrage universel à l’opinion administrée
L’un des apports majeurs de Tocqueville est d’avoir compris que la démocratie ne se joue pas uniquement dans les urnes, mais dans la formation de l’opinion. Or, c’est précisément sur ce terrain que le basculement s’opère aujourd’hui. Les plateformes numériques ne votent pas, mais elles organisent l’espace dans lequel le vote prend sens. Elles hiérarchisent les sujets, amplifient certaines émotions, invisibilisent d’autres débats. Ce pouvoir n’est ni constitutionnel ni transparent. Il repose sur des algorithmes opaques, optimisés pour l’attention et la polarisation, non pour la délibération collective. Dans ce contexte, le suffrage universel demeure intact dans sa forme, mais vidé progressivement de sa substance. Le citoyen choisit, certes, mais dans un univers informationnel préfabriqué. Tocqueville redoutait déjà une démocratie où les individus, égaux en droits, seraient néanmoins désarmés face à des forces qu’ils ne comprennent plus et qu’ils ne contrôlent pas.