À l’issue de la conférence stratégique organisée le 9 février à Casablanca par l’Association Professionnelle des Sociétés de Bourse (APSB), qui a réuni l’ensemble des régulateurs, intermédiaires et investisseurs autour de la modernisation du marché des capitaux, Amine Maamri, Président de l’Association, revient sur les priorités structurelles identifiées pour accélérer la transformation de la Bourse marocaine. Liquidité, diversification des instruments, renforcement du cadre réglementaire et montée en maturité opérationnelle : il détaille les leviers concrets jugés indispensables pour améliorer l’attractivité de la place financière et soutenir plus efficacement le financement durable de l’économie nationale. Explications.
Challenge : La conférence tenue par l’APSB met clairement l’accent sur une «nouvelle ère» pour la Bourse marocaine. Concrètement, quelles sont, selon vous, les trois réformes prioritaires capables d’accélérer rapidement la modernisation et la compétitivité du marché des capitaux ?
Amine Maamri : Le marché des capitaux marocain est engagé dans une dynamique de transformation structurelle. Pour franchir un nouveau palier en matière de compétitivité et d’attractivité, trois priorités s’imposent.
La première concerne le renforcement durable de la liquidité. La liquidité constitue le socle d’un marché efficient. Elle conditionne la valorisation des entreprises, la profondeur des échanges et la capacité à attirer des investisseurs institutionnels internationaux. Cela suppose une augmentation significative du flottant des sociétés cotées, l’encouragement d’introductions en Bourse de taille adaptée aux standards internationaux, ainsi qu’une structuration plus active de l’animation du marché secondaire.
La deuxième priorité porte sur la diversification et la sophistication de l’offre d’instruments financiers. Le lancement du marché à terme constitue une étape déterminante. Il sera accompagné du développement du prêt-emprunt de titres et de l’activité de market-making, prérequis indispensables à l’amélioration de la profondeur et de l’efficience du marché. Par ailleurs, la nouvelle loi sur les OPCVM permettra l’introduction d’ETF cotés à la Bourse de Casablanca. Cette évolution marque une montée en maturité du marché et élargit significativement les possibilités d’investissement.
La troisième priorité concerne l’amélioration continue du cadre réglementaire et opérationnel. La digitalisation des processus, la simplification de l’accès au marché et le renforcement des standards de gouvernance et de transparence constituent des leviers déterminants pour aligner progressivement la place marocaine sur les meilleures pratiques internationales.
Challenge : Le manque de liquidité et de flottant reste un frein récurrent au développement de la place. Quels leviers opérationnels l’APSB peut-elle activer avec les sociétés de bourse et les émetteurs pour élargir la base d’investisseurs et dynamiser les volumes ?
A.M. : La liquidité ne peut résulter d’une mesure isolée ; elle repose sur une approche cohérente et coordonnée entre émetteurs, intermédiaires et autorités.
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Un premier levier concerne la structure du flottant dès l’introduction en Bourse. Il est essentiel que les émetteurs intègrent, en amont, une réflexion stratégique sur la taille et la répartition du flottant afin d’assurer un niveau suffisant dès l’opération initiale. L’élargissement progressif du flottant à travers des opérations secondaires régulières contribue également à renforcer durablement la profondeur du marché.
Un deuxième levier réside dans la structuration de l’animation du marché. Les sociétés de bourse ont un rôle central à jouer dans le développement de dispositifs d’animation plus formalisés et dans l’accompagnement de mécanismes de market-making adaptés aux spécificités du marché marocain.
Enfin, la liquidité repose sur la confiance. Celle-ci suppose une information financière de qualité, une stabilité réglementaire et un effort constant de pédagogie auprès des investisseurs. L’APSB agit dans ce sens en promouvant l’amélioration continue des standards professionnels et de la qualité de service.
Challenge : L’introduction de nouveaux produits est présentée comme structurante. Comment ces instruments peuvent-ils, concrètement, transformer le comportement des investisseurs locaux et attirer davantage d’investisseurs institutionnels internationaux ?
A.M. : L’introduction de nouveaux instruments financiers constitue un levier de transformation des pratiques d’investissement, mais elle implique également une montée en maturité de l’ensemble de l’écosystème.
Pour les investisseurs locaux, une offre plus diversifiée permet une meilleure gestion du risque et une allocation plus efficiente du capital. Les instruments dérivés offrent des mécanismes de couverture, tandis que les ETF permettent une exposition diversifiée à moindre coût. Cette évolution favorise l’adoption de stratégies plus structurées et l’inscription des investissements dans des horizons plus longs.
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La réussite de cette transformation repose toutefois sur une montée en compétences progressive sur l’ensemble de la chaîne de valeur. Cela concerne les sociétés de bourse, les équipes de gestion, les analystes, les fonctions de conformité, mais également les infrastructures de marché et les acteurs du post-marché. Le développement du marché à terme, du prêt-emprunt de titres ou des ETF implique une maîtrise renforcée des mécanismes de compensation, de règlement-livraison, de conservation des titres, de gestion du collatéral, ainsi qu’une adaptation des systèmes d’information et des dispositifs de contrôle interne.
La robustesse du post-marché constitue un facteur déterminant de crédibilité pour toute place financière. La diversification des instruments doit donc s’accompagner d’un renforcement opérationnel et technologique garantissant la sécurité des transactions, la fluidité des dénouements et la conformité aux standards internationaux.
Pour les investisseurs institutionnels internationaux, cette cohérence globale entre innovation produit, compétence humaine et solidité infrastructurelle est essentielle. Elle constitue un signal de maturité et de fiabilité.
Challenge : Le Maroc demeure classé « Frontier Market » par MSCI depuis son déclassement en 2013. Quelles améliorations structurelles seraient nécessaires pour espérer retrouver le statut de marché émergent ?
A.M. : Depuis son reclassement en « Frontier Market » en 2013 par le MSCI, le marché marocain a enregistré des progrès mesurables. La capitalisation totale de l’indice MSCI Morocco est passée de 6,47 milliards de dollars en 2014 à 23,2 milliards de dollars en 2026. Le nombre de sociétés constituantes est passé de 8 à 30, tandis que le poids du Maroc dans l’indice MSCI Frontier Markets a progressé de 4,44 % à 11,67 %. Ces évolutions traduisent un renforcement significatif de la profondeur du marché.
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Toutefois, la catégorie «Emerging Market» implique des exigences plus élevées, notamment en matière de liquidité. Le taux de rotation annualisé requis pour un marché émergent est de 15 %. L’enjeu consiste donc à augmenter durablement le flottant des grandes capitalisations et à assurer des volumes réguliers sur un nombre élargi de valeurs.
Par ailleurs, l’accessibilité opérationnelle demeure un axe déterminant, notamment en matière de prêt-emprunt de titres, de vente à découvert, de reconnaissance juridique du statut de nominée dans les opérations de clearing et d’amélioration de la transférabilité des titres.
La trajectoire vers une réintégration repose ainsi sur une consolidation durable de la liquidité, de la profondeur des instruments et de l’accessibilité du marché.
Challenge : Au-delà de la représentation professionnelle, comment l’APSB entend-elle se positionner comme force de proposition auprès du régulateur et des pouvoirs publics ?
A.M. : Au-delà de sa mission de représentation, l’APSB s’inscrit dans une dynamique de partenariat institutionnel avec l’ensemble des acteurs publics engagés dans la modernisation du marché des capitaux.
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Sous l’impulsion du ministère de l’Économie et des Finances du Maroc, et en étroite coordination avec l’Autorité marocaine du marché des capitaux, l’APSB contribue activement aux chantiers structurants engagés.
En mobilisant l’expertise consolidée de ses membres, l’Association apporte une contribution technique structurée aux travaux relatifs au développement des nouveaux instruments, au renforcement de la liquidité, à l’amélioration de l’accessibilité du marché et à l’accompagnement de la montée en compétences de l’ensemble de l’écosystème.
L’ambition est claire : accompagner les orientations stratégiques définies par les pouvoirs publics et le régulateur, renforcer la compétitivité de la place financière et consolider le rôle structurant du marché des capitaux dans le financement durable de l’économie nationale.
Son parcours
Homme d’affaires marocain engagé de longue date dans l’écosystème financier, Amine Maamri s’est imposé comme l’une des figures actives de la modernisation du marché boursier national. Son parcours s’inscrit au croisement de l’intermédiation financière, de la représentation professionnelle et du dialogue institutionnel, avec une ligne directrice constante : renforcer la compétitivité et la profondeur du marché des capitaux marocain.
Élu le 25 juin 2024 à la présidence de l’Association Professionnelle des Sociétés de Bourse (APSB) à l’issue du conseil d’administration de l’Association, il prend la tête de l’organisation qui fédère les sociétés de bourse et porte la voix des intermédiaires financiers auprès des pouvoirs publics. À ce poste, il œuvre à structurer une feuille de route orientée vers l’amélioration de la liquidité, la diversification des instruments financiers, la professionnalisation des pratiques de marché et l’adaptation du cadre opérationnel aux standards internationaux.
Son actu
L’Association Professionnelle des Sociétés de Bourse a tenu le 9 février sa première conférence sous le thème «Le marché boursier marocain à l’aube d’une nouvelle ère : quels défis et quelles attentes ?». Cette rencontre a réuni régulateurs, pouvoirs publics et professionnels de la place afin d’identifier les leviers capables de renforcer la liquidité, la profondeur et l’attractivité du marché des capitaux. Les échanges ont convergé vers une même priorité : accélérer la modernisation des infrastructures et des instruments, notamment avec le lancement du marché à terme, pour faire de la Bourse un outil central de financement durable de l’économie nationale.