Créations d’emplois en hausse, secteurs productifs en mutation, investissements massifs dans la logistique, l’industrie et le digital… L’économie marocaine accélère sa transformation. Mais derrière la dynamique des chiffres, un défi s’impose : l’adéquation entre formation et besoins réels des entreprises. Profils hybrides, pénuries techniques, soft skills insuffisants, reconversions encore timides… Pour TMS Consulting, le vrai enjeu n’est plus le volume de diplômés, mais la capacité du système à produire des talents immédiatement opérationnels. Décryptage avec son directeur général, Anouar El Basrhiri.
A mesure que les services, l’industrie, la logistique et les activités vertes prennent le relais de l’agriculture dans la création d’emplois, le marché du travail marocain change de nature. Les données publiées par le Haut-Commissariat au Plan montrent une économie qui recrute, mais qui peine encore à transformer cette dynamique en emplois durables et qualifiés. Le paradoxe est connu : les entreprises cherchent des compétences précises tandis que de nombreux jeunes diplômés peinent à s’insérer.
Pour Anouar El Basrhiri, cette tension n’est pas conjoncturelle, elle est structurelle. « À court et moyen terme, le marché marocain va clairement tirer vers des profils hybrides, ceux qui maîtrisent à la fois la technique et l’opérationnel», observe-t-il. Selon lui, la demande dépasse largement le seul numérique. Certes, développeurs, data analysts, spécialistes en cybersécurité et chefs de projets digitaux restent très recherchés. Mais d’autres segments montent rapidement en puissance. «La logistique avancée, la supply chain, la maintenance industrielle et les métiers liés aux énergies renouvelables connaissent une montée en puissance très nette. »
Lire aussi | Barrages: les ressources disponibles atteignent 11.625 millions de mètres cubes
Autrement dit, la transformation économique actuelle ne crée pas seulement des emplois « tech », elle génère une demande forte pour des compétences industrielles et techniques ancrées dans le terrain. Et c’est précisément là que les tensions apparaissent.
Les entreprises, notamment dans les bassins industriels et logistiques, signalent déjà des difficultés de recrutement. «On observe des pénuries dans plusieurs segments stratégiques. Les entreprises peinent à recruter des techniciens de maintenance qualifiés, des responsables supply chain expérimentés ou encore des ingénieurs capables de travailler sur des projets d’efficacité énergétique», explique El Basrhiri.
Le diagnostic est clair : les projets avancent plus vite que la disponibilité des talents. «Le paradoxe est là : le Maroc forme, mais pas toujours au bon rythme ni avec les compétences attendues.» Dans certaines zones industrielles, ce décalage freine même l’exécution des investissements.
Diplômes solides, opérationnalité fragile
Le problème ne vient pourtant pas d’un déficit de connaissances théoriques. Pour le DG de TMS Consulting, le cœur du sujet est ailleurs. «Le principal décalage aujourd’hui ne vient pas d’un manque de savoirs, mais d’un manque de préparation au travail réel.»
Lire aussi I UA: le Maroc élu haut la main au Conseil de Paix et de Sécurité
Beaucoup de jeunes diplômés maîtrisent les concepts, mais peinent à traduire ces acquis dans l’action. « Ils savent réussir un examen, mais pas toujours gérer une priorité, travailler en équipe ou comprendre les attentes d’un client. » À cela s’ajoute un déficit en soft skills : communication, autonomie, sens des responsabilités. « Ce n’est pas un problème de niveau, c’est un problème de passerelle entre le monde académique et celui de l’entreprise. » Ce constat explique en partie le chômage persistant des diplômés malgré des besoins croissants du marché.
Face à cette équation, El Basrhiri plaide pour un changement de méthode plutôt que pour une inflation de diplômes. « Les universités et écoles doivent rapprocher la formation du monde réel du travail. Plus de stages utiles, plus d’alternance, plus de projets concrets avec des entreprises. »
Selon lui, l’objectif n’est pas de former des experts immédiatement, mais des profils capables d’apprendre vite une fois en poste. « Un étudiant qui a déjà travaillé sur des cas réels arrive plus confiant et plus opérationnel. »
Il recommande également davantage de flexibilité dans les cursus. « Le marché change vite, donc les programmes doivent évoluer plus souvent. Des formations courtes, des certifications pratiques et des modules ciblés peuvent compléter les diplômes classiques. » L’orientation des étudiants vers les métiers réellement porteurs constitue aussi, à ses yeux, un levier essentiel.
Anticiper plutôt que subir les reconversions
Au-delà des jeunes, la question touche aussi les salariés dont les métiers se transforment ou disparaissent sous l’effet des technologies. Là encore, El Basrhiri insiste sur la temporalité. «Le risque n’est pas la technologie elle-même, mais l’absence d’accompagnement. Trop souvent, la formation intervient trop tard, une fois que le poste est déjà menacé.»
Lire aussi I Mondial 2030 : le Maroc, l’Espagne et le Portugal enclenchent la dynamique économique du siècle
Des dispositifs de formation continue existent, mais restent insuffisamment visibles. « La reconversion doit devenir plus simple, plus rapide et mieux valorisée. Se former tout au long de sa carrière ne devrait plus être perçu comme une contrainte, mais comme une étape normale. »
Dans une économie en mutation rapide, la sécurité professionnelle ne viendra plus d’un métier fixe, mais de la capacité à évoluer.
Derrière le débat formation-emploi se joue, en réalité, une question de compétitivité. Sans compétences adaptées, les investissements logistiques, industriels ou verts risquent de ne pas produire leurs effets attendus. L’adéquation des talents devient ainsi un facteur aussi stratégique que l’infrastructure ou le financement.
Le message d’Anouar El Basrhiri résume l’enjeu : «Le Maroc n’a pas un problème de potentiel humain. Il a un problème de synchronisation entre ce que l’on apprend et ce que l’économie demande réellement.»
C’est précisément dans cette synchronisation que se jouera la capacité du pays à transformer sa transformation sectorielle en croissance inclusive et durable.

Interview // Anouar El Basrhiri,DG de TMS Consulting
Challenge : À court et moyen terme, quels profils seront les plus demandés au Maroc : métiers du numérique, logistique avancée, industrie verte, maintenance technique ? Assiste-t-on déjà à des pénuries de talents dans certains segments stratégiques ?
Anouar El Basrhiri : À court et moyen terme, à mon avis, le marché marocain va clairement tirer vers des profils hybrides, ceux qui maîtrisent la technique et l’opérationnel. Les métiers du digital et de l’IT restent très demandés, notamment les développeurs, les data analysts, les spécialistes en cybersécurité et les profils capables de piloter des projets digitaux dans des environnements non tech. Sans oublier que la dynamique ne se limite pas au digital : la logistique avancée, la supply chain, la maintenance industrielle et les métiers liés aux énergies renouvelables connaissent une montée en puissance très nette.
On observe déjà des pénuries dans plusieurs segments stratégiques au Maroc. Les entreprises peinent, par exemple, à recruter des techniciens de maintenance qualifiés, des responsables supply chain expérimentés ou encore des ingénieurs capables de travailler sur des projets d’efficacité énergétique et d’industrie verte. Le paradoxe est là : le Maroc forme, mais pas toujours au bon rythme ni avec les compétences attendues. Cette tension est encore plus visible dans les régions industrielles et logistiques, où les projets avancent plus vite que la disponibilité des talents.
Challenge : Les entreprises évoquent souvent un écart entre diplômes et compétences opérationnelles. Selon vous, où se situe le principal décalage aujourd’hui ?
A.E.B. : Le principal décalage aujourd’hui au Maroc ne vient pas d’un manque de connaissances, mais d’un manque de préparation au travail réel. Beaucoup de jeunes diplômés sortent avec un diplôme solide sur le papier, mais sans savoir comment appliquer concrètement ce qu’ils ont appris en entreprise. Ils maîtrisent les concepts, mais pas toujours les situations du quotidien professionnel, comme par exemple gérer une priorité, travailler en équipe, comprendre les attentes d’un manager ou d’un client.
À cela s’ajoute un réel déficit en soft skills. Communication, autonomie, sens des responsabilités ou capacité à s’adapter restent souvent peu développés durant les études. L’étudiant est formé pour réussir des examens, pas toujours pour réussir son intégration professionnelle. Ce n’est pas un problème de niveau, mais un problème de passerelle entre le monde académique et le monde de l’entreprise.
Challenge : Quelles évolutions concrètes recommanderiez-vous aux universités et écoles pour répondre plus vite aux besoins du marché ?
A.E.B. : Les universités et écoles doivent d’abord rapprocher la formation du monde réel du travail. Cela passe par plus de stages utiles, d’alternance et de projets concrets réalisés avec des entreprises. Un étudiant qui a déjà travaillé sur de vrais cas, même simples, arrive plus confiant et plus opérationnel. L’objectif n’est pas de former des experts dès la sortie, mais des profils capables de s’adapter rapidement une fois en poste.
Je pense aussi que les formations doivent devenir plus souples et plus rapides à ajuster. Le marché change vite, donc les programmes doivent évoluer plus souvent. Des formations courtes, des certifications pratiques et des modules ciblés peuvent compléter les diplômes classiques. Les écoles doivent aussi mieux informer les étudiants sur les métiers qui recrutent réellement, pour les aider à faire des choix plus en phase avec les besoins de l’économie.
Challenge : Face aux mutations technologiques, comment accompagner les salariés dont les métiers deviennent obsolètes ? Le Maroc dispose-t-il de mécanismes suffisants de reconversion et de formation continue pour sécuriser les trajectoires professionnelles ?
A.E.B. : Quand un métier devient obsolète, le risque n’est pas la technologie elle-même, mais l’absence d’accompagnement. Beaucoup de salariés ont les capacités d’évoluer, mais n’ont ni le cadre ni les outils pour se reconvertir. Trop souvent, la formation intervient trop tard, une fois que le poste est déjà menacé, alors qu’elle devrait être anticipée.
Au Maroc, des dispositifs de formation continue existent, mais ils restent peu visibles et encore insuffisants pour répondre à l’ampleur des mutations en cours. La reconversion professionnelle doit devenir plus simple, plus rapide et mieux valorisée. Se former tout au long de sa carrière ne devrait plus être perçu comme une contrainte, mais comme une étape normale pour sécuriser son parcours professionnel dans une économie qui change vite.