Poids lourd des exportations halieutiques marocaines, l’industrie de la conserve de poisson fait face à une équation de plus en plus complexe : pression sur la ressource, concurrence internationale, volatilité des approvisionnements et durcissement des normes sur les +marchés extérieurs. Anas Lamhandaz, Directeur Général de l’Union Nationale des Industries de la Conserve de Poisson (UNICOP), décrypte les défis qui conditionnent aujourd’hui la compétitivité et l’avenir de la filière. Dans le prolongement des échanges initiés à Agadir, il souligne également le rôle que peut jouer l’ASMEX, aux côtés de l’UNICOP et de Morocco Foodex, dans la diversification des marchés et la valorisation de la sardine marocaine à l’international.
Challenge : Quel poids représente aujourd’hui l’industrie marocaine des conserves de poisson à l’export et quelle place occupe-t-elle sur les marchés internationaux ?
Anas Lamhandaz : L’industrie marocaine de la conserve de poisson est un poids lourd de la filière halieutique et de l’économie exportatrice. Elle représente 37 sociétés, dont 34 au sein de l’UNICOP. Selon les années, la conserve de poisson génère entre 4,5 et 6,5 milliards de dirhams d’exportations. Elle représente plus de 37 000 emplois directs et près de 120 000 emplois indirects. Le Maroc concentre 66 % des captures mondiales de Sardina pilchardus et exporte jusqu’à 90 % de sa production vers plus de 130 pays. Il figure ainsi parmi le top 10 mondial de conserves de poisson. Cette position est néanmoins de plus en plus disputée. Sur le marché mondial de la conserve de sardine, la Chine et la Thaïlande adoptent des stratégies de plus en plus agressives. Le Maroc reste donc un acteur mondial de premier plan, mais son leadership est désormais fortement contesté.
Challenge : Au-delà des chiffres de débarquement et d’exportation, quelle est aujourd’hui la réalité économique des conserveries marocaines et quelles sont leurs principales difficultés ?
A.L. : Le principal enjeu n’est plus seulement le volume de poisson débarqué, mais sa qualité, sa régularité et surtout sa répartition entre les différentes filières de valorisation. Les chiffres de 2026 illustrent parfaitement ce paradoxe : les débarquements de sardine ont progressé de 68 %, alors que les quantités destinées à la conserve ont reculé de 32 %. Une part croissante du poisson débarqué présente un calibre trop petit pour être usiné dans de bonnes conditions et s’oriente vers d’autres débouchés. Les conserveries font ainsi face à une double contrainte : une matière première fortement disputée entre plusieurs segments de valorisation et des prix particulièrement volatils.
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Cette instabilité complique la planification industrielle et rend très difficile la conclusion de contrats commerciaux et d’approvisionnement à long terme. Elle a également des conséquences directes sur l’emploi. Lorsque les usines ne disposent d’aucune visibilité sur leurs approvisionnements, elles ne peuvent garantir une activité suffisamment régulière à leurs salariés. Les conserveries rencontrent donc des difficultés croissantes à recruter, à former et surtout à fidéliser leur main-d’œuvre. Cette perte progressive de compétences fragilise l’outil industriel et sa capacité à répondre rapidement aux commandes lorsque la matière première est disponible. Aujourd’hui, c’est donc cette absence globale de visibilité sur les approvisionnements, les prix et la continuité de l’activité qui pèse le plus lourdement sur la compétitivité des usines.
Challenge : Quels nouveaux marchés offrent aujourd’hui le plus de potentiel pour les conserves de poisson marocaines et quel rôle l’ASMEX peut-elle jouer pour accompagner cette diversification à l’export ?
A.L. : Les principaux relais de croissance ne résident plus uniquement dans une course aux volumes. Ils passent par la diversification géographique, la montée en gamme et le développement de produits à plus forte valeur ajoutée. Pour les conserveurs marocains, l’enjeu est notamment d’explorer des marchés sur lesquels ils n’ont pas encore l’habitude d’aller, afin de réduire leur dépendance vis-à-vis des débouchés historiques. Le Brésil et l’Afrique du Sud illustrent toutefois les limites de certains marchés. Dans leur configuration actuelle, ces pays s’intéressent principalement à la sardine congelée. Leur politique tarifaire le confirme : elle favorise l’importation de matière première, tandis que les produits transformés sont beaucoup plus fortement taxés. Ces débouchés peuvent représenter des opportunités commerciales ponctuelles, mais ils ne correspondent pas au modèle de développement que nous souhaitons pour le Maroc.
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Notre priorité doit être claire : transformer au Maroc, employer au Maroc et créer de la valeur ajoutée au Maroc avant d’exporter le produit fini. Il faut donc rechercher en parallèle des marchés capables de reconnaître et de rémunérer cette valeur ajoutée. Les États-Unis présentent notamment un potentiel pour les produits premium et différenciés. Certains marchés asiatiques méritent également d’être étudiés. Leur production locale est certes très compétitive sur les volumes et les prix, mais la sardine marocaine peut se positionner sur le haut de gamme en mettant en avant l’espèce Sardina pilchardus, sa qualité gustative, son origine, sa traçabilité et les engagements de durabilité de la filière.
Dans ce contexte, l’ASMEX peut jouer un rôle déterminant aux côtés de l’UNICOP et de Morocco Foodex. Elle peut aider les conserveurs à explorer des destinations encore peu travaillées, conduire des études de marché, identifier les importateurs et les circuits de distribution pertinents, faciliter l’accès à l’information réglementaire et organiser des actions de prospection ciblées. Elle peut également contribuer à la construction et à la promotion d’un véritable label Maroc autour de la sardine marocaine.
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L’ambition est de faire reconnaître celle-ci non comme une simple conserve parmi d’autres, mais comme un produit d’origine, différencié et haut de gamme. Enfin, le rôle de l’ASMEX peut dépasser la seule prospection commerciale. Les difficultés de recrutement et de fidélisation de la main-d’œuvre ne concernent pas uniquement les conserveries de poisson : elles touchent également d’autres industries exportatrices, notamment celles de la tomate et des agrumes. L’ASMEX peut donc favoriser une réflexion transversale entre ces filières, mutualiser les diagnostics et les bonnes pratiques et contribuer à faire émerger des solutions communes en matière de formation, de transport, de conditions de travail et de fidélisation des salariés.
Challenge : Le Maroc figure parmi les principaux producteurs et exportateurs mondiaux de conserves de sardines. Quel a été l’impact de la suspension des exportations sur les conserveries et, plus largement, sur la filière ?
A.L. : Il convient tout d’abord de préciser que cette mesure concernait les exportations de sardine congelée, et non celles de conserves. À court terme, cette suspension a offert un certain répit aux conserveries en limitant la concurrence sur la matière première. Elle a toutefois également créé des incertitudes pour le segment de la congélation et, plus largement, mis en évidence la forte interdépendance entre les différentes composantes de la filière.
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Les chiffres de cette année montrent néanmoins que la pression sur l’approvisionnement en matière première de qualité et de calibre usinable reste entière. Cette mesure aura donc surtout permis de poser le véritable débat : comment organiser une allocation plus équilibrée et plus durable de la ressource ? C’est précisément pour sortir d’une gestion au coup par coup qu’un cadre de partenariat pérenne entre les différents opérateurs est aujourd’hui en discussion.
Challenge : Comment le durcissement des exigences réglementaires, sanitaires et environnementales, notamment sur le marché européen, affecte-t-il les industriels marocains et leur compétitivité ?
A.L. : Le calendrier réglementaire européen pour la période 2026-2030 est particulièrement dense : évolution des exigences sanitaires relatives à interdiction du BPA dans les emballages, mise en œuvre du PPWR , généralisation du certificat de capture numérique et renforcement progressif des exigences environnementales et carbone. Pour les industriels marocains, ces évolutions impliquent des investissements importants en matière d’analyses, de traçabilité, de certification et d’adaptation des emballages. Elles représentent donc un coût réel de mise à niveau, qui peut peser davantage sur les entreprises de taille moyenne.
Le Maroc dispose toutefois d’un atout majeur : un historique de conformité particulièrement solide, avec zéro refoulement sanitaire en cinq ans et très peu de notifications européennes concernant ses conserves. Cette fiabilité constitue une véritable longueur d’avance. L’enjeu est désormais de transformer la contrainte réglementaire en avantage compétitif : faire de l’origine Maroc un gage de qualité, de traçabilité et de durabilité, et non plus seulement une origine conforme aux exigences minimales des marchés.