L’industrie bancaire américaine s’oppose à la poussée expansionniste du secteur des cryptomonnaies, qui cherche à élargir son public avec le soutien de Donald Trump, la finance traditionnelle prévenant de risques pour l’économie réelle.
Six mois après l’adoption au Congrès d’une loi de régulation des « stablecoins », ces devises numériques dont la valeur est liée à une monnaie traditionnelle, c’est l’examen, au Sénat, d’un autre texte cadre sur les cryptomonnaies, le CLARITY Act, qui a mis le feu aux poudres.
Il acte la possibilité pour les plateformes d’échanges de devises électroniques de verser des intérêts aux détenteurs de stablecoins, considérés comme les cryptomonnaies les plus sûres car sans dimension spéculative, à la différence du bitcoin ou de la plupart des autres actifs numériques.
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Cette évolution risque de siphonner une partie des dépôts des banques classiques, peu ou pas rémunérés en l’état, préviennent les associations professionnelles, en particulier les établissements de taille plus modeste que les géants nationaux JPmorgan Chase, Bank of America, Citigroup et Wells Fargo, qui pèsent 40% des avoirs à eux quatre.
« Les banques régionales font 60% des prêts aux petites entreprises dans ce pays » et « 80% des crédits à l’agriculture », souligne auprès de l’AFP Rebeca Romero Rainey, directrice de l’ICBA qui représente ces institutions financières locales. « S’ils perdent ces dépôts, d’où vont venir les ressources pour financer ces prêts? »
Citant une étude du Trésor américain, l’Association bancaire américaine (ABA) prévient que 6.600 milliards de dollars de fonds placés dans des établissements traditionnels sont « en danger ». Ces préoccupations ont fait écho auprès de certains élus, au point que le texte a été expurgé de la clause de rémunération des stablecoins, avant qu’un autre lobby, celui des cryptomonnaies, ne contre-attaque.
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« Nous préférons ne pas avoir de loi plutôt qu’un mauvais texte », a écrit le puissant patron de la plateforme crypto Coinbase, Brian Armstrong. Quelques heures plus tard, un vote en commission sur le projet était suspendu sine die, faisant planner une incertitude sur l’avenir du texte.
Au-delà des stablecoins, Brian Armstrong reproche à cette mouture d' »entraver l’innovation » en imposant trop de contraintes réglementaires au secteur des cryptomonnaies et en redonnant l’ascendant au gendarme boursier, la SEC, face à l’Autorité des produits financiers dérivés, la CFTC, jugée plus souple. Le dirigeant s’inscrit dans la lignée de la doctrine pro-cryptomonnaies de Donald Trump, partisan d’un cadre réglementaire sans grandes contraintes.
Pour Bhau Kotecha, patron de la plateforme Paxos Labs de produits financiers adossés à la « blockchain », technologie sur laquelle sont bâties les cryptomonnaies, l’interdiction des intérêts sur les stablecoins aurait « un effet » sur l’adoption de ces actifs numériques, mais « elles continueraient à croître » malgré tout.
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A la différence de la plupart des cryptomonnaies, les stablecoins ont ainsi une fonction transactionnelle claire, en particulier pour les transferts d’argent internationaux, avec un avantage sur les plans de la vitesse et du coût, rappelle ainsi Brian Mehler, directeur général de Stable, spécialisé dans les paiements en stablecoins.
Certains alertent sur l’urgence d’un vote, craignant un changement de cap radical à la faveur d’une possible victoire démocrate lors des prochaines élections au Congrès, en novembre. « Vous n’aimez peut-être pas tous les points du CLARITY Act, mais je peux vous garantir que vous haïrez encore plus la version des démocrates », a averti, sur X, Patrick Witt, conseiller de Donald Trump sur les actifs numériques.
Pour David Sacks, référent de la Maison Blanche sur les cryptomonnaies, le CLARITY Act va rapprocher banquiers et entrepreneurs crypto. Une vision partagée par Eunice Giarta, de la Monad Foundation, spécialisée dans la « blockchain » et l’ethereum, une autre devise numérique, qui voit établissements de crédit et start-up crypto converger, les premiers adoptant les stablecoins et les secondes proposant des services bancaires classiques.
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Mais pour l’industrie bancaire traditionnelle, les jeunes sociétés des cryptomonnaies ne devraient pas pouvoir chasser sur le terrain des banques sans être soumises à la même régulation drastique, ce qui, même avec le vote du CLARITY Act, serait loin d’être le cas.
« Les nouvelles technologies permettent à des entreprises de contourner la régulation et la supervision imposées aux banques », s’inquiète l’ABA, « ce qui crée des distorsions (de concurrence) qui privent les consommateurs de protections (contre la fraude et les faillites notamment) et désavantagent ceux qui respectent les règles. »
Challenge (Avec AFP)