Les prévisions de croissance pour l’économie marocaine en 2025, varient du simple au presque double, entre 3,6% et 4,8%. Comment interpréter cette divergence ? Cette croissance, bien que dynamique, est-elle suffisante pour répondre aux ambitions du Nouveau Modèle de Développement et aux attentes des Marocains ? L’Analyste politique et économique, Driss El Aissaoui, livre en exclusivité à Challenge son diagnostic sans concession sur les forces et les fragilités de l’économie marocaine. Il décortique les prévisions de croissance, évalue la santé réelle de l’économie nationale et répond aux interrogations sur le pouvoir d’achat, le chômage et les grands projets structurants.
Challenge : Les prévisions de croissance pour 2025 varient entre 3,6% et 4,8%. Comment expliquez-vous cette divergence entre les institutions ?
D.E.A. : Cette divergence reflète fondamentalement des différences méthodologiques et des perceptions variées des équilibres économiques. Le HCP, avec son estimation de 4,4%, s’appuie sur une analyse sectorielle détaillée et des indicateurs avancés de l’économie réelle. Bank Al-Maghrib, plus optimiste à 4,6%, intègre dans ses modèles l’impact positif attendu des réformes structurelles et la dynamique des investissements publics et privés. À l’inverse, les institutions internationales comme le FMI (3,9%) et la Banque mondiale (3,6%) accordent un poids plus important aux risques externes et aux déséquilibres structurels persistants. Cette variété d’approches est en réalité salutaire, car elle nous oblige à une analyse multidimensionnelle et nuancée de la situation économique.
Lire aussi : Coupe du Monde 2030: les patronats jouent leur partition
Challenge : Justement, au-delà de ces chiffres de croissance, comment qualifieriez-vous la santé réelle de l’économie marocaine aujourd’hui ?
D.E.A. : Nous sommes face à une économie en convalescence accélérée, mais qui présente encore des séquelles importantes. Les indicateurs récents sont objectivement encourageants : une croissance trimestrielle de 5,5% au deuxième trimestre 2025, un rebond spectaculaire des IDE à +43,4%, une inflation maîtrisée autour de 0,5%, et une production industrielle qui montre des signes de vitalité avec une hausse de 7% dans les industries manufacturières hors raffinage. Cependant, ces bonnes performances macroéconomiques masquent des fragilités structurelles persistantes. Le chômage se maintient à un niveau préoccupant de 14,8%, le déficit commercial continue de peser lourdement sur notre balance des paiements, et surtout, nous observons un découplage inquiétant entre la croissance économique et l’amélioration du pouvoir d’achat pour la majorité des ménages marocains. C’est précisément cette dichotomie entre les indicateurs agrégés et la réalité socio-économique vécue par les citoyens qui caractérise la situation actuelle et explique le sentiment d’insuffisance exprimé par beaucoup.
Challenge : Cette croissance, bien que positive, suffit-elle selon vous aux ambitions portées par le Nouveau Modèle de Développement ?
D.E.A. : Malheureusement, la réponse est non, et ce pour plusieurs raisons fondamentales. Le Nouveau Modèle de Développement vise une transformation profonde de notre paradigme économique à l’horizon 2035, avec des objectifs ambitieux en matière de réduction des inégalités sociales et territoriales, de création d’emplois de qualité et de diversification économique structurelle. La croissance actuelle, bien que soutenue, reste insuffisante pour atteindre ces objectifs transformateurs. Elle demeure trop dépendante de secteurs traditionnels à faible valeur ajoutée, pas suffisamment inclusive dans sa distribution des fruits, et encore trop volatile face aux chocs externes. Le véritable enjeu n’est pas seulement d’atteindre un taux de croissance élevé, mais d’accélérer la mise en œuvre des réformes structurelles qui permettront de passer d’une croissance conjoncturelle, en partie liée à la reprise post-pandémie, à une croissance structurelle, durable, résiliente et équitablement partagée. Les réformes engagées vont dans le bon sens, mais leur rythme de déploiement doit s’accélérer significativement.
Challenge : Le Maroc mise beaucoup sur l’hydrogène vert comme relais de croissance futur. Ce projet vous paraît-il réaliste à moyen terme ?
D.E.A. : L’hydrogène vert représente sans conteste une vision stratégique essentielle pour notre avenir énergétique et industriel, mais il importe de maintenir un regard réaliste sur les délais et les conditions de succès. À moyen terme, disons d’ici 2030, son impact sur la croissance globale et l’emploi restera nécessairement limité. Nous sommes encore dans une phase d’investissement lourd, de développement technologique et de construction des écosystèmes industriels nécessaires. Les défis à surmonter sont considérables : réduire drastiquement les coûts de production pour atteindre la compétitivité, développer les infrastructures de transport et de stockage spécialisées, sécuriser les débouchés commerciaux à long terme, et former la main-d’œuvre qualifiée requise. C’est un pari industriel nécessaire pour positionner le Maroc dans les chaînes de valeur stratégiques de l’énergie décarbonée de demain, mais ce n’est pas une solution miracle pour résoudre nos défis économiques et sociaux immédiats.
Lire aussi : Sanae Takaichi entre dans l’histoire au Japon
Challenge : Face au chômage persistant et aux pressions continues sur le pouvoir d’achat, quelles solutions urgentes préconisez-vous ?
D.E.A. : Il faut accélérer la mise en œuvre des programmes de formation professionnelle duale, véritablement adaptés aux besoins évolutifs des entreprises, et simplifier radicalement les procédures de création et de développement des TPE et PME, véritables pourvoyeuses d’emplois. Pour le pouvoir d’achat, une vigilance absolue s’impose sur l’évolution des prix des produits et services de première nécessité, avec un ciblage beaucoup plus fin et efficace des mesures de soutien aux ménages les plus vulnérables.
Challenge : Les grands projets d’infrastructures, comme le port de Dakhla Atlantique ou les méga complexes sportifs, sont-ils justifiés selon vous dans le contexte socio-économique actuel ?
D.E.A. : Cette question fondamentale mérite une réponse nuancée, qui dépasse le simple cadre économique. Ces projets doivent être évalués à l’aune de leur contribution réelle et vérifiable au développement stratégique à long terme du pays. Le port de Dakhla s’inscrit dans une vision géoéconomique visant à positionner durablement le Maroc comme hub logistique et industriel incontournable vers l’Afrique de l’Ouest. Les infrastructures sportives participent, quant à elles, au renforcement de notre attractivité touristique, de notre soft power et de la cohésion sociale. Cependant, leur justification économique et sociale ultime dépendra entièrement de leur capacité démontrée à générer des retombées durables, concrètes et inclusives en termes de création d’emplois stables, de développement local intégré et de création de valeur ajoutée pour l’économie nationale. Dans ce contexte, une transparence absolue dans leur financement, leur gestion et l’évaluation ex post de leurs impacts est non seulement cruciale pour garantir leur acceptabilité sociale, mais aussi pour renforcer la redevabilité dans l’utilisation des deniers publics.
Challenge : Une dernière question, quel indicateur unique ou essentiel devrions-nous surveiller de très près en 2025 pour anticiper l’avenir économique du Maroc ?
D.E.A. : Au-delà des indicateurs traditionnels de croissance du PIB, je porterais une attention particulière et soutenue à l’évolution du taux d’emploi, notamment celui des jeunes diplômés et des femmes, deux indicateurs clés, et l’indice de confiance des entrepreneurs marocains. Le premier, reflète mieux que le chômage la capacité de l’économie à créer des emplois décents et à valoriser le capital humain. Le second, révèle le climat des affaires et la perception des réformes. Leur progression conjointe traduirait une prospérité durable et partagée, car la qualité institutionnelle et sociale de la croissance demeure le vrai critère du succès.