Chercheuse associée à Princeton et à la Fondation Jean-Jaurès, la franco-marocaine Yasmina Asrarguis, spécialiste des affaires du Moyen-Orient, décortique la situation explosive dans la région, théâtre une nouvelle fois d’un conflit armé suite à l’attaque américano-israélienne sur l’Iran.
Dans cet entretien accordé à Challenge, l’ancienne membre de la cellule diplomatique du président Emmanuel Macron analyse les perspectives de paix, les obstacles se dressant devant une solution définitive et la course d’influence entre les puissances mondiales dans la région.
Question: Au-delà des déclarations officielles, assiste-t-on aujourd’hui à une stratégie de confrontation maîtrisée entre l’Iran et les États-Unis, ou à une accumulation de lignes rouges qui augmente le risque d’un affrontement direct ou indirect dans la région ?
Yasmina Asrarguis: Sur la base des événements en cours, notamment l’escalade militaire directe entre les États-Unis, Israël et l’Iran, il est désormais impossible de décrire la situation comme une « confrontation maîtrisée » purement indirecte. La dynamique actuelle reflète plutôt une escalade stratégique ouverte, caractérisée par des opérations de grande envergure touchant des infrastructures étatiques majeures et par des ripostes concertées contre des positions militaires américaines dans les pays du Golf. Ce passage d’une conflictualité indirecte — menée historiquement par des proxies et par des actions limitées — à un affrontement interétatique direct constitue une rupture qualitative.
Le dossier nucléaire iranien est-il encore un véritable levier de négociation entre Téhéran et Washington, ou est-il désormais relégué au second plan derrière les enjeux sécuritaires régionaux (Gaza, mer Rouge, Irak, Liban) ?
La centralité du nucléaire, qui avait longtemps structuré les interactions entre les principaux acteurs, a été surpassée par des préoccupations sécuritaires immédiates émanant du régime— notamment l’intégrité territoriale, les opérations militaires offensives et les réponses à des agressions perçues comme existentielles. En conséquence, bien que le débat sur les activités nucléaires iraniennes conserve une importance stratégique, il est désormais subordonné à des enjeux régionaux et géopolitiques plus urgents, qui dominent l’agenda des acteurs étatiques impliqués.
Dans un contexte électoral américain et de recomposition géopolitique mondiale, l’Iran cherche-t-il à gagner du temps, à imposer un rapport de force durable, ou à préparer une sortie stratégique de l’isolement via ses alliances avec la Russie, la Chine et le Sud global ?
L’analyse stratégique de l’Iran repose sur trois dimensions complémentaires : la gestion du temps politique et militaire, l’établissement d’un rapport de force durable au niveau régional, et la recherche d’un basculement au sein du Congrès américain. L’Iran poursuit activement la consolidation d’un rapport de force sur la scène régionale, cherchant à démontrer sa capacité à riposter efficacement aux actions militaires extérieures tout en espérant mettre la pression sur les capitales arabes pour qu’elles appellent Washington à la désescalade.
4 Les frappes récentes marquent-elles un simple signal stratégique destiné à la dissuasion, ou constituent-elles un tournant susceptible de redessiner les équilibres de puissance régionaux et, au-delà, d’accélérer une reconfiguration de la géopolitique mondiale entre blocs rivaux ?
À court terme, ces opérations peuvent être perçues comme un signal de dissuasion calibré, visant à réaffirmer la capacité de riposte de l’État iranien face à des attaques perçues comme existentielles. Dans ce sens, elles s’inscrivent dans une logique classique de coercition stratégique, employant la force pour modifier les calculs adverses sans viser une victoire décisive immédiate.
Cependant, raisonner uniquement en termes de dissuasion serait sous-estimer l’impact systémique de ces actions. Les frappes ont déjà contribué à la transformation d’un modèle de confrontation indirecte en un conflit interétatique ouvert, impliquant des acteurs de premier plan et suscitant des réactions diplomatiques et militaires à l’échelle internationale. Dès lors, ces actions dépassent le simple cadre d’un signal ponctuel de nature strictement défensive : elles participent d’un tournant stratégique capable de redessiner les équilibres de puissance régionaux et de contribuer à une évolution plus large de la géopolitique mondiale, marquée par une polarisation accrue entre blocs concurrents.
Dans votre dernier livre « Le mirage de la paix : La véritable histoire d’Israël et des pays arabes », pourquoi avez-vous choisi de parler de « mirage » ?
D’un côté, vous avez des idéologues radicaux capables de déstabiliser le « camp de la paix » au profit d’une lecture eschatologique et religieuse de la géopolitique du Moyen-Orient. Les djihadistes, les sionistes religieux, ou les évangéliques américains voient le conflit comme un affrontement apocalyptique entre les forces du bien et celles du mal. Impossible pour eux de dialoguer, c’est idéologie contre idéologie. D’un autre côté, vous avez de nouveaux acteurs hypernationalistes, pragmatiques, autour de Donald Trump, qui voient dans ce « nouveau Moyen-Orient » une opportunité économique, un marché à se répartir. Ils expliquent aux diplomates chevronnés qu’ils n’ont rien compris et promettent, à la place de la paix, la prospérité !
Un mot très fort sur le plan religieux puisque, dans le judaïsme, devenir riche est un moyen de s’élever soi-même et d’élever les autres ; en Islam, la baraka, l’augmentation du gain matériel, est un moyen d’atteindre la richesse spirituelle et la paix intérieure, et chez les évangéliques, devenir riche est la promesse d’obtenir le Graal dans l’au- delà. Mais tout cela, bien sûr, relève de la science-fiction ! Et c’est là que se dessine une fois de plus le « mirage de la paix ».
Car cela ne peut pas marcher sur le long terme. L’une des caractéristiques fonda- mentales de ce conflit réside dans les déflagrations de violence qui suivent presque invariablement chaque accord de paix négocié sous l’égide des États-Unis depuis Camp David, en 1978. Si on ne s’at- taque pas à l’idéologie, vous aurez toujours un nouveau 7 octobre. La paix, ça ne se résume pas à signer de gros contrats en cachant le reste sous le tapis. La paix se fait entre des peuples. Et si on n’arrive pas à remporter l’adhésion des sociétés civiles, on n’y arrivera pas.
Que veut Benjamin Netanyahou aujourd’hui ?
Il avait fait campagne sur la promesse d’une normalisation avec l’Arabie saoudite. Je pense qu’il commence à en faire son deuil et regarde vers Téhéran. Le régime des mollahs est affaibli, c’est pour lui le moment de le faire tomber, d’une manière ou d’une autre, et de conclure cette guerre en allant au cœur du système qui a conduit à idéologiser les masses, bien au-delà de la bande de Gaza, jusqu’à provoquer le 7octobre. Une victoire contre l’Iran relâcherait potentiellement la pression de son extrême droite en matière d’annexion de la Cisjordanie, une ligne rouge pour les pays du Golfe.