Depuis douze ans, la Journée Santé au Travail organisée par la CMIM s’est imposée comme une plateforme nationale de réflexion stratégique sur l’avenir du travail au Maroc. Pour Abdelaziz Alaoui, Président du Conseil d’Administration, cet événement est devenu un laboratoire d’idées où se rencontrent institutions, experts, dirigeants et médecins du travail. Alors que le pays accélère ses réformes sanitaires et sa transition numérique, la 12è édition a placé l’“intelligence des données” au cœur du débat, tout en rappelant une conviction forte : l’innovation ne vaut que si elle sert le bien-être, la santé mentale et la performance humaine.
Challenge : La CMIM organise depuis 2012 la Journée Santé au Travail, un événement désormais incontournable. Pouvez-vous revenir sur la genèse de cette initiative et son évolution au cours de ces douze éditions ?
Abdelaziz ALAOUI : Lorsque nous avons lancé la Journée Santé au Travail en 2012, notre ambition était simple mais forte : créer un espace national de réflexion et d’échange sur un sujet qui, à l’époque, était encore considéré comme secondaire dans le monde professionnel.
Nous avons estimé qu’il était essentiel de remettre la santé au travail au centre du débat, non seulement comme enjeu social, mais surtout comme levier de performance économique, de justice sociale et de durabilité organisationnelle.
Depuis, cet événement s’est transformé. Il est passé d’une rencontre professionnelle limitée à quelques praticiens et responsables RH à une plateforme de dialogue stratégique, réunissant :
• des institutions publiques,
• des régulateurs,
• des experts internationaux,
• des dirigeants d’entreprises,
• des universitaires,
• et des médecins du travail de tout le pays.
Aujourd’hui, la Journée Santé au Travail n’est plus un colloque. C’est une référence nationale, une vitrine de réflexion prospective, un espace où se construisent les contours du travail de demain au Maroc.
Challenge : La 12è édition était consacrée au thème “Intelligence des données et santé globale : un partenariat pour le bien-être et la performance”. Pourquoi avoir choisi ce thème, et en quoi est-il en phase avec les transformations que connaît le Maroc ?
A.A : Le choix de ce thème n’est pas le fruit du hasard. Le Maroc vit aujourd’hui un moment crucial de son histoire : réformes de santé, généralisation de la protection sociale, refonte de la gouvernance sanitaire, digitalisation accélérée et forte orientation vers la valorisation du capital humain.
Dans ce contexte, l’intelligence des données et l’intelligence artificielle deviennent omniprésentes : elles transforment les systèmes de décision, les organisations, les métiers, les comportements au travail.
Mais si la technologie ouvre des horizons extraordinaires, elle soulève aussi des défis majeurs :
• celui de l’éthique,
• de la gouvernance des données,
• de la confidentialité.
En outre, on ne peut omettre l’impact sur la santé des travailleurs :
• sédentarité et manque d’hygiène de vie,
• surcharge cognitive,
• perte de sens et incertitude quant à l’avenir,
• montée en charge de la productivité et suradaptation,
• en somme, un impact sur la santé mentale et la performance humaine.
Nous avons voulu montrer que la modernisation ne doit jamais se faire au détriment de l’humain.
C’est pourquoi nous avons placé cette édition sous l’angle d’une alliance raisonnée entre la donnée et la santé au travail, pour que l’innovation reste un outil de progrès, au service du bien-être au travail.
Challenge : Vous insistez beaucoup sur la santé mentale. Pourquoi cet enjeu est-il devenu si central dans cette édition et, plus largement, dans le monde du travail contemporain ?
A.A : La santé mentale est sans doute le défi majeur du XXIè siècle dans le monde professionnel.
Les chiffres de l’Organisation mondiale de la santé sont très parlants :
• 15 % des adultes en âge de travailler souffrent de troubles psychologiques ;
• l’anxiété et la dépression causent la perte de 12 milliards de journées de travail par an dans le monde ;
• leur impact économique s’élève à 1000 milliards de dollars.
Mais au-delà des chiffres, il y a une réalité humaine : les salariés sont soumis à des pressions inédites, à une charge cognitive croissante, à des transformations organisationnelles rapides, parfois déstabilisantes. L’IA et l’automatisation ajoutent également une peur de perte d’emploi ou d’obsolescence professionnelle.
Nous avons souhaité affirmer clairement que la santé mentale fait partie intégrante de la santé au travail, au même titre que la prévention des risques physiques.
C’est pour cela que la deuxième table ronde lui a été entièrement dédiée, avec des experts psychiatres, des DRH, des spécialistes de la charge cognitive et de la gestion du stress organisationnel.
Le message est clair : une entreprise performante est d’abord une entreprise qui protège la tête et le cœur de celles et ceux qui la font vivre.
Challenge : Une table ronde entière était également consacrée au sport et au mouvement en entreprise. Pourquoi ce choix ? Et quel rôle joue votre partenaire institutionnel, la MDJS, dans cette dynamique ?
A.A : Parce que l’entreprise n’est pas seulement un lieu de production. C’est un organisme vivant, un système complexe qui a besoin d’énergie, de vitalité et d’équilibre pour fonctionner durablement.
Le sport et le mouvement sont aujourd’hui reconnus comme des facteurs essentiels de :
• réduction des risques professionnels,
• amélioration de la santé mentale,
• cohésion des équipes,
• performance physique et cognitive,
• baisse de l’absentéisme,
• renforcement du bien-être global.
Notre partenariat institutionnel avec la Marocaine des Jeux et des Sports (MDJS) nous permet d’ancrer cette conviction dans la réalité.
La MDJS, mais aussi l’APSEM, apportent une expertise unique pour promouvoir la culture du mouvement et sensibiliser les entreprises aux bienfaits du sport comme outil de prévention et de performance.
Cette table ronde a clairement montré que le mouvement n’est pas un “extra” : c’est un pilier de la santé globale et un levier stratégique de performance.
Challenge : Quels enseignements tirez-vous de cette 12è édition pour les entreprises marocaines ?
Trois enseignements principaux :
1. La santé au travail est un investissement, pas une charge.
Les entreprises qui l’ont compris sont plus performantes, plus attractives et plus durables.
2. La donnée et l’IA doivent être abordées avec lucidité et responsabilité.
Elles offrent des opportunités immenses… mais seulement si elles sont gouvernées dans un cadre éthique, transparent et humain.
3. La santé mentale et le mouvement deviennent des priorités stratégiques.
On ne peut plus imaginer une organisation performante sans une politique claire de prévention psychosociale.
Le Maroc avance. Son économie s’affirme. Son capital humain est son plus grand atout. Il est donc essentiel que nos modèles de travail évoluent en conséquence.
Challenge : Enfin, à quoi peut-on s’attendre pour la 13è édition de la Journée Santé au Travail ?
A.A : Nous sommes déjà en train de réfléchir à des thématiques encore plus prospectives et à l’élargissement du rayonnement de l’événement vers une dimension africaine.
L’objectif est de faire de la Journée Santé au Travail :
• un espace régional d’excellence,
• une référence scientifique et économique,
• un vecteur d’influence pour les politiques publiques,
• et une plateforme d’anticipation des mutations du monde du travail.
Nous poursuivrons notre engagement, avec sérieux et détermination, pour que la santé au travail soit une composante essentielle du Maroc de demain.