Dans son rapport annuel au titre de l’année 2025, paru récemment, le Conseil Économique, Social et Environnemental (CESE) tout en mettant en avant plusieurs avancées, notamment l’accélération de la croissance et le déploiement de la protection sociale, a émis cinq points de vigilance critiques pour la résilience socio-économique du pays.
Après l’analyse de la conjoncture économique, sociale et environnementale de l’année 2025 le CESE a procédé, dans un second chapitre, à l’identification de certaines manifestations qui requièrent une vigilance accrue de la part des pouvoirs publics. Le premier point de vigilance concerne la vulnérabilité des stocks stratégiques des produits essentiels, avec une focalisation sur le cas des hydrocarbures et des céréales.
Dans un contexte international caractérisé par des tensions géopolitiques et des perturbations des chaînes d’approvisionnement, la sécurisation de l’accès aux produits essentiels s’impose comme un enjeu stratégique majeur pour le Maroc. Or, les dispositifs de stockage de sécurité concernant les hydrocarbures et les céréales présentent plusieurs fragilités et dysfonctionnements qui en limitent la portée et la capacité à répondre efficacement aux perturbations susceptibles d’affecter l’approvisionnement du pays.
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Au niveau des hydrocarbures, le CESE a relevé plusieurs insuffisances au niveau du dispositif réglementaire encadrant les stocks de sécurité. L’arrêté n°1474-08, qui fixe une obligation de stockage équivalente à 60 jours de ventes sur le marché local, ne garantit pas, dans la pratique, un mode de gestion capable de distinguer clairement les stocks de sécurité obligatoires, constitués par le secteur privé au titre des exigences réglementaires, des stocks dits «outils» généralement détenus par ces derniers pour répondre à leurs propres besoins commerciaux.
S’agissant des céréales, et plus particulièrement du blé tendre, leur place prépondérante dans les habitudes de consommation alimentaire leur confère un caractère stratégique, notamment au regard des besoins des populations les plus vulnérables. En effet, la consommation annuelle de blé tendre au Maroc atteint environ 180 kg par habitant, soit près de trois fois la moyenne mondiale. Cette forte dépendance à cette denrée essentielle s’accompagne d’une exposition croissante aux aléas externes. En effet, le taux de dépendance aux importations de céréales s’est établi en moyenne à près de 74% au cours des années récentes.
Les niveaux de stocks de sécurité du blé tendre se situent en moyenne entre 3 et 4 mois de consommation. Ces niveaux appellent néanmoins un suivi plus régulier et une vigilance renforcée, dans un contexte marqué par une forte incertitude des marchés internationaux et par un niveau de consommation nationale parmi les plus élevés au monde. S’agissant du cadre réglementaire, il est encore inachevé et repose largement sur des mécanismes déclaratifs. La loi n°12-94 qui confère à l’Office National Interprofessionnel des Céréales et des Légumineuses (ONICL) la mission de constituer un stock de sécurité en céréales ou d’en déléguer la constitution à des opérateurs privés. Or, le cadre juridique des stocks de sécurité demeure incomplet, l’arrêté relatif à leur composition, leur constitution et leur financement n’a toujours pas été adopté.
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Enfin, le système repose largement sur un régime déclaratif des stocks, dans lequel les opérateurs privés assujettis à l’obligation de stockage déclarent leurs niveaux à l’ONICL. Celui-ci procède à des contrôles inopinés visant à en vérifier la conformité. Par conséquent, le mode déclaratif en vigueur ne permet pas de garantir un suivi rigoureux des niveaux effectifs des stocks.
Le second point de vigilance porte sur les nouvelles expressions de la jeunesse marocaine.
Les manifestations et mobilisations observées en 2025 ont mis en lumière l’émergence de nouvelles formes d’expression, de mobilisation et d’engagement des jeunes. Le constat qui se dégage est que la jeunesse marocaine évolue aujourd’hui dans un contexte de profondes mutations économiques, sociales, technologiques et culturelles qui redéfinissent les modes d’expression, d’engagement et de participation. Portée par une génération fortement connectée, ces dynamiques se traduisent par l’émergence de nouveaux codes, de nouveaux espaces d’échange et de nouvelles formes de mobilisation dépassant largement les cadres traditionnels.
Ces évolutions constituent une opportunité de repenser les modalités de dialogue et d’interaction avec la jeunesse, mais elles font également émerger de nouveaux défis. Le CESE a relevé d’abord l’existence de décalages de perception entre une partie des jeunes et certains acteurs institutionnels, susceptibles d’alimenter des sentiments d’incompréhension ou de stigmatisation. Il a aussi mis en avant la place croissante des plateformes numériques qui accroît les risques d’instrumentalisation, de désinformation, de cyberattaques et d’atteintes aux données personnelles, tout en accentuant certains clivages et tensions dans les espaces publics et numériques.
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Dans cette perspective, plusieurs actions prioritaires peuvent d’ores et déjà être engagées afin de mieux accompagner les transformations observées. Parmi les recommandations du CESE, il y a la mise en place du Conseil consultatif de la jeunesse et de l’action associative et l’adaptation de son cadre juridique, en impliquant les jeunes dans le processus de sa révision, afin qu’il constitue un véritable espace institutionnel d’écoute, de dialogue et de participation des jeunes, intégrant la diversité de leurs profils, de leurs aspirations et de leurs nouvelles formes d’expression.
Le troisième point de vigilance porte sur les dynamiques de la participation économique des femmes. Malgré les progrès réalisés en matière d’éducation et de formation, ainsi que l’amélioration de leurs qualifications, les femmes demeurent insuffisamment intégrées dans l’activité économique. En 2025, le taux d’activité des femmes s’est établi à 19%, contre 68,5% pour les hommes, tandis que leur taux d’emploi a atteint 15,1%, contre 61,1%. Le chômage féminin s’est élevé à 20,5%, atteignant 33,5% chez les femmes diplômées du supérieur, selon les dernières données disponibles. Cette insertion insuffisante limite l’autonomie des femmes, fragilise leur accès aux droits sociaux et accroît leur exposition aux risques sociaux, notamment au moment de la vieillesse.
Partant de ce constat, le CESE considère que la pleine mobilisation du potentiel économique des femmes constitue un impératif de développement et appelle à une approche globale, intégrée et durable de leur inclusion économique. Celle-ci devrait s’appuyer sur une feuille de route nationale ambitieuse, portée par une gouvernance multisectorielle associant l’ensemble des acteurs concernés.
Le quatrième point de vigilance porte sur les enjeux humains de la transformation numérique.
Cette transformation connaît une accélération sans précédent sous l’effet des progrès de l’intelligence artificielle et de leur diffusion dans l’ensemble des activités humaines. Cette dynamique transforme profondément les conditions d’apprentissage, de travail, d’accès à l’information, de participation citoyenne et de prise de décision. Elle fait également émerger de nouvelles vulnérabilités, notamment la désinformation, les biais algorithmiques, la surexposition des jeunes aux écrans et le risque d’une délégation croissante du jugement humain à des systèmes automatisés.
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Le CESE considère que cette évolution convoque un changement de paradigme dans l’action publique. D’où sa recommandation de mettre en place une gouvernance nationale coordonnée et anticipative des transformations numériques et de l’intelligence artificielle, reposant sur un pilotage interministériel, associant les institutions publiques, les autorités de régulation, les acteurs du numérique et la société civile, et des dispositifs intégrés de suivi, d’évaluation et d’ajustement continu des politiques publiques, afin de garantir la cohérence de l’action de l’État et la centralité effective de l’humain.
Le cinquième point de vigilance porte sur les enjeux du littoral face à l’érosion côtière et à l’élévation du niveau de la mer.
Le littoral marocain, qui concentre près de 80% des activités économiques, 60% du PIB national et une large part de la population, constitue un patrimoine stratégique pour le développement du Royaume. Il est aujourd’hui soumis à des pressions croissantes liées aux effets du changement climatique et aux activités anthropiques. L’érosion côtière, le recul du trait de côte et l’élévation du niveau de la mer constituent désormais une réalité observable sur plusieurs segments du littoral national. Près de 38% du littoral atlantique est affecté par des phénomènes d’érosion, avec un recul moyen estimé entre 12 et 14 cm par an, qui peut parfois atteindre 3 mètres dans les zones les plus vulnérables.
Face à cette situation, les pouvoirs publics ont graduellement mis en place un dispositif juridique et institutionnel consacré à la gestion intégrée du littoral, reposant notamment sur la loi n° 81- 12 relative au littoral et le Plan national du littoral (PNL). Toutefois, ce dispositif n’a pas encore produit les effets escomptés, en raison notamment du caractère pléthorique de l’arsenal législatif et réglementaire, de l’insuffisante articulation entre les textes relatifs au littoral et les instruments de planification territoriale et d’urbanisme, ainsi que d’une gouvernance fragmentée, marquée par la multiplicité des intervenants.
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Dans cette perspective, le CESE considère que le renforcement de la résilience du littoral doit constituer une priorité stratégique de l’action publique, fondée sur un aménagement durable conciliant les impératifs du développement économique, la préservation des écosystèmes et la valorisation du patrimoine naturel. Parmi ses recommandations, le CESE insiste sur la mise en place d’un système national intégré de suivi du trait de côte, reposant sur les technologies de télédétection, l’imagerie satellitaire et les systèmes d’information géographique (SIG), afin d’assurer une surveillance continue et une aide à la décision publique.