Le système financier marocain dispose de liquidités et d’instruments en expansion, mais leur allocation reste un enjeu majeur pour les TPME. Alors que les crédits à l’économie ont atteint 1 301,8 milliards de dirhams à fin juin 2026, la sous-capitalisation des petites et moyennes entreprises continue de limiter leur accès au financement. Pour Valoris Capital, l’enjeu est désormais de renforcer les fonds propres et de construire un véritable continuum entre capital-investissement, dette, marché des capitaux et financement de la transition énergétique. Décryptage.
À fin juin 2026, les crédits à l’économie marocaine ont atteint 1 301,8 milliards de dirhams, en hausse de 10,9 % sur un an. Le ratio Crédits au Privé / PIB tourne autour de 80 %, un niveau appréciable pour une économie à revenu intermédiaire. Le système bancaire marocain affiche donc une profondeur remarquable. Et pourtant, dans les tréfonds du financement des très petites, petites et moyennes entreprises, le constat reste amer : le défi de la croissance demeure entier, et il tient moins à l’absence de liquidités qu’à leur mauvaise allocation.
C’est le diagnostic que pose Mokhlis El Idrissi, Directeur Général de Valoris Capital, pour qui le nœud du problème se situe moins dans l’accès au crédit que dans la sous-capitalisation chronique des TPME marocaines. Les chiffres ont le mérite de la clarté. La TPME représente 80 % du tissu économique marocain. Elle ne bénéficie pourtant que de 15,6 % du total des crédits à l’économie et de 35,5 % du total des crédits aux entreprises non financières. L’écart est béant. Il ne traduit pas une soudaine frilosité des banques, mais un déséquilibre dans l’allocation de la création monétaire. Le système financier marocain dispose de liquidités et d’instruments en expansion, mais ceux-ci convergent vers d’autres compartiments de l’économie, laissant les TPME en marge du circuit de financement. Faut-il pour autant accabler les banques ?
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Mokhlis El Idrissi refuse la facilité. Il rappelle que les établissements bancaires marocains ont fourni un effort considérable en matière d’inclusion financière au cours des quinze dernières années. Leur exigence de garanties réelles, souvent immobilières, imposée aux TPME, crée de facto un rationnement du crédit. Mais ce rationnement n’est pas un caprice : il est la réponse prudente à une réalité comptable que trop d’entrepreneurs préfèrent ignorer. « Jeter l’anathème à ces seuls acteurs qui ont fait un grand effort au cours des quinze dernières années pour l’inclusion financière serait des plus courts », tranche le directeur général de Valoris Capital.
La sous-capitalisation, ce nœud gordien
C’est ici que le diagnostic prend toute sa dimension. Lorsqu’on croise les statistiques sur les ressources des TPME, un constat s’impose : 41 % de leurs ressources proviennent des comptes courants d’associés, et seulement 20 % des fonds propres. Le nœud gordien n’est donc pas l’accès au crédit — qui demeure insuffisant, certes — mais la sous-capitalisation chronique. Une sous-capitalisation parfois volontaire, voire organisée par certains entrepreneurs, souligne Mokhlis El Idrissi.
Et d’ajouter «en effet, quand on croise ces chiffres avec les statistiques sur les ressources des TPME dont 41 % proviennent des comptes courants d’associés et seulement 20 % des fonds propres, on se rend compte que le nœud gordien n’est pas l’accès au crédit (qui est insuffisant) mais la sous-capitalisation chronique (et parfois volontaire voire organisée par certains entrepreneurs !). Un bilan sous-capitalisé appelle la prudence de la banque qui devient conservatrice et exige des garanties solides (ce qu’une minorité seulement des entrepreneurs peuvent satisfaire).» Un bilan sous-capitalisé appelle mécaniquement la prudence de la banque. Celle-ci devient conservatrice, exige des garanties solides, que seule une minorité d’entrepreneurs peut satisfaire. Le cercle est vicieux, et il se referme sur lui-même.
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La conséquence est implacable. Tant que la TPME n’est pas suffisamment capitalisée, aucun dispositif de dette — y compris la Supply Chain Finance — ni aucun mécanisme de garantie publique ne modifiera durablement son accès au financement. Les garanties publiques, en particulier, ne traitent que le symptôme, pas la cause. Elles soulagent ponctuellement, mais ne reconstruisent pas la structure financière de l’entreprise. Quant à l’accompagnement financier, aussi précieux soit-il, il ne peut rien sans financement adéquat. « L’accompagnement sans financement adéquat ne fait qu’apporter un cautère à une jambe de bois », résume Mokhlis El Idrissi.
Le capital-investissement, pièce manquante du puzzle
Dans ce paysage, le capital-investissement apparaît comme la réponse structurelle. Il apporte les deux dimensions qui font défaut : le renforcement de la ressource la plus précieuse, les fonds propres, et un accompagnement précieux — gouvernance, réflexion stratégique, discipline financière, critères ESG. C’est cette double casquette qui distingue le private equity d’un simple prêt bancaire. Là où la dette traite un besoin de trésorerie, le capital-investissement reconstruit la solvabilité. Là où la garantie publique comble un trou temporaire, l’apport en fonds propres modifie la nature même du risque.
Pour Valoris Capital, l’enjeu est désormais de construire un véritable continuum entre capital-investissement, dette, marché des capitaux et financement de la transition énergétique. Un continuum, c’est-à-dire une chaîne cohérente où chaque maillon répond à un besoin spécifique, sans se substituer aux autres. Le Maroc dispose des instruments. Il lui manque l’articulation. Le pays a les moyens de son ambition, mais il lui manque encore la grammaire qui permettrait à ces moyens de se conjuguer.
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Par ailleurs dans ce sens le lancement de la Stratégie nationale de Supply Chain Finance a suscité d’immenses espoirs. Mokhlis El Idrissi refuse de trancher par un oui ou un non simpliste. Sa réponse est nuancée : « oui et non ». Oui, la Supply Chain Finance apporte un changement de modèle sur la liquidité du cycle d’exploitation. Non, elle est neutre sur la structure de financement des entreprises. La SCF transforme une créance commerciale en trésorerie. Elle traite le besoin en fonds de roulement. Elle ne recapitalise personne.
Son intérêt réel est ailleurs, et il est considérable. La SCF déplace le point d’appréciation du risque du fournisseur vers le donneur d’ordre. Une TPME non bancable devient finançable parce que son client, lui, l’est. C’est un changement de nature du risque, pas un changement de solvabilité intrinsèque de l’agent économique. La distinction est capitale. Elle signifie que la SCF peut ouvrir des portes à des entreprises qui en étaient exclues, sans pour autant résoudre leur problème de fond : l’insuffisance de fonds propres.
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La réussite de cette stratégie se jouera donc, selon Mokhlis El Idrissi, sur le cinquième axe transverse — l’engagement des grands donneurs d’ordre publics et privés —, beaucoup plus que sur l’offre bancaire. L’écart de pénétration de l’affacturage est éloquent : 2 % du PIB au Maroc contre 12 % en Europe. Ce différentiel indique que le frein n’a jamais été l’absence de produit. Le reverse factoring existe au Maroc depuis près de vingt ans. Si le marché n’a pas décollé, ce n’est pas faute d’outils, mais faute d’une masse critique de donneurs d’ordre disposés à jouer le jeu.
Repenser le modèle, pas seulement les instruments
Le Maroc n’a donc pas un problème de liquidités. Il a un problème d’allocation et de structure. Les crédits à l’économie progressent, les instruments se diversifient, les stratégies nationales se multiplient. Mais la TPME, cœur battant du tissu économique, reste engluée dans une sous-capitalisation qui la rend structurellement dépendante de financements courts et fragiles. Le défi de la croissance reste entier parce que le défi du financement n’a pas été pris par le bon bout. Repenser le modèle de financement des TPME, c’est d’abord reconnaître que la question des fonds propres est première.
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Il s’agit ensuite d’articuler les instruments — capital-investissement, dette, SCF, garanties publiques, marché des capitaux — dans une logique de continuum, et non de juxtaposition. C’est enfin mobiliser les donneurs d’ordre, publics et privés, pour qu’ils entraînent dans leur sillage un tissu de sous-traitants et de fournisseurs aujourd’hui privés d’accès au financement.
Le Maroc a les moyens de son ambition. Il lui manque encore la grammaire qui permettrait à ces moyens de se conjuguer. Et cette grammaire, pour Valoris Capital, s’écrit d’abord en fonds propres. Tant que cette vérité ne sera pas intégrée par les entrepreneurs eux-mêmes, les dispositifs publics et les stratégies nationales risquent de tourner à vide, traitant inlassablement les symptômes d’un mal dont la cause demeure intacte. Le défi de la croissance restera entier aussi longtemps que le défi de la capitalisation n’aura pas été relevé.