Alors que les transferts des MRE atteignent des niveaux records, le GAFI documente une transformation des réseaux de banque souterraine, désormais capables de s’appuyer sur des infrastructures de paiement légales. Un phénomène international qui pose à de nombreux pays, la question de l’adaptation des outils de détection face à l’hybridation entre informel, fintech et actifs numériques.
Et si le prochain intermédiaire d’un transfert informel n’était plus installé dans une arrière-boutique de quartier, mais derrière un compte bancaire virtuel ouvert en Europe et alimenté par des actifs numériques ? La question illustre l’évolution rapide des circuits de transfert de fonds informels observée dans plusieurs régions du monde.
C’est dans ce contexte que le Groupe d’action financière (GAFI) s’intéresse aux réseaux de banque souterraine. Dans son rapport Investigating Professional Money Laundering, Underground Banking, and the Use of Hawala and Other Similar Service Providers, l’organisation décrit un phénomène qui dépasse largement le cadre traditionnel de la hawala.
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Au Maroc, la hawala, entendue comme un système informel de transfert de fonds reposant sur un réseau d’intermédiaires et sur la confiance, n’est pas autorisée. Les opérations de change et de transfert de fonds sont encadrées par la réglementation et réservées aux opérateurs habilités, notamment sous la supervision de Bank Al-Maghrib et dans le cadre des règles de l’Office des changes.
Dans ce contexte, l’enjeu porte moins sur l’existence du cadre réglementaire que sur l’évolution des moyens permettant d’identifier les nouvelles formes que peuvent prendre ces circuits. Une problématique qui concerne aujourd’hui de nombreuses juridictions, confrontées à la numérisation croissante des paiements et à la multiplication des intermédiaires financiers.
Une frontière de plus en plus difficile à tracer
Le rapport du GAFI apporte d’abord une précision importante : la hawala n’est pas intrinsèquement chose mauvaise. Des systèmes similaires peuvent répondre à des besoins parfaitement légitimes, notamment pour des populations souhaitant transférer de l’argent dans des régions où les infrastructures bancaires sont limitées.
Le risque apparaît lorsque ces activités sont exercées sans autorisation ou lorsqu’elles sont utilisées pour déplacer des fonds issus d’activités douteuse. Sur ce point, le phénomène observé par le GAFI a considérablement évolué. Ces réseaux peuvent désormais être associés au recyclage de revenus provenant de la fraude, de la cybercriminalité, de la fraude fiscale ou encore des jeux illégaux. Surtout, les réseaux criminels n’ont plus nécessairement besoin de rester entièrement en dehors du système financier. Ils peuvent, au contraire, utiliser certaines de ses infrastructures.
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C’est l’un des principaux enseignements du rapport. Les circuits clandestins peuvent s’appuyer sur des comptes bancaires classiques, des prestataires de paiement, des plateformes fintech, des cartes prépayées, des comptes virtuels ou encore des portefeuilles d’actifs numériques. La distinction entre banque souterraine et finance réglementée devient ainsi plus difficile à établir.
Le blanchisseur professionnel peut utiliser un compte parfaitement légal pour une partie de ses opérations, avant de transférer les fonds vers un autre intermédiaire, de les convertir en cryptoactifs ou de les faire transiter par plusieurs juridictions. L’architecture du système financier peut ainsi devenir une composante du montage.Le hawaladar traditionnel n’a donc pas disparu. Il peut simplement avoir changé d’outils.
Quand la hawala passe par un vIBAN
Le rapport cite notamment un dossier italien qui permet de comprendre cette nouvelle mécanique. Des réseaux de banque souterraine chinois avaient recours à des prestataires de paiement situés hors de l’Union européenne, mais disposant de comptes bancaires européens. Ces structures pouvaient fournir à leurs clients des vIBAN, c’est-à-dire des identifiants bancaires virtuels permettant de recevoir ou d’effectuer des virements.
Pour l’utilisateur, une opération internationale pouvait ainsi présenter l’apparence d’un transfert domestique. Ces mécanismes illustrent la manière dont les circuits informels peuvent désormais s’insérer dans des infrastructures financières parfaitement légales.
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La difficulté pour les autorités n’est alors plus simplement d’identifier un transfert clandestin. Il s’agit de comprendre la chaîne qui se trouve derrière une transaction apparemment normale.
Un virement vers un IBAN européen n’est pas, en lui-même, suspect. Un compte détenu par un particulier à l’étranger ne l’est pas davantage. C’est l’accumulation de signaux — origine des fonds, fréquence des opérations, fractionnement des montants, bénéficiaires multiples, transferts rapides et destinations successives — qui peut révéler une architecture financière plus complexe.
Cette évolution conduit les autorités et les acteurs financiers à renforcer progressivement leurs capacités d’analyse des flux, au-delà de la seule lecture d’une transaction isolée.
La crypto entre dans le circuit
À cette sophistication des moyens de paiement s’ajoute la progression des actifs numériques.
Le GAFI évoque ce qu’il désigne comme la « digital hawala ». Le terme recouvre plusieurs pratiques, depuis l’utilisation d’applications de messagerie pour coordonner les opérations jusqu’au recours à des stablecoins pour régler les soldes entre différents opérateurs.
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Les stablecoins, notamment l’USDT et l’USDC, présentent un intérêt particulier pour ces réseaux parce qu’ils permettent de déplacer rapidement une valeur numérique entre portefeuilles et juridictions.
Le rapport cite notamment des schémas observés en Türkiye. Des réseaux pouvaient collecter des fonds en monnaie traditionnelle, les convertir en stablecoins, les transférer entre portefeuilles puis les reconvertir dans une monnaie locale. Des comptes ouverts au nom de personnes servant de « mules » pouvaient intervenir dans le dispositif.
Le modèle est donc éloigné de l’image traditionnelle d’une remise d’espèces entre deux personnes. Il repose désormais sur une succession d’intermédiaires, de comptes, de prestataires et de portefeuilles numériques.
Dans certains dossiers étudiés par les enquêteurs, des espèces étaient déposées en petites sommes auprès de commerces de proximité avant de faire l’objet de virements vers des prestataires de paiement européens. Pris séparément, chaque mouvement peut sembler banal. Mis bout à bout, les flux dessinent un réseau.
Cette capacité à combiner espèces, comptes bancaires, fintech et cryptoactifs constitue précisément ce que le GAFI décrit comme une forme hybride de banque souterraine.
Ce que les recommandations du GAFI impliquent
Le rapport renvoie notamment aux recommandations 3, 5 et 14 du GAFI. La recommandation 3 concerne l’incrimination du blanchiment de capitaux. Elle implique que les dispositifs nationaux couvrent un spectre suffisamment large d’infractions sous-jacentes, notamment lorsqu’il s’agit de fraude ou de criminalité numérique.
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La recommandation 5 porte sur les mesures de connaissance du client et de vigilance. Dans le nouvel environnement numérique, cette exigence doit pouvoir s’appliquer aux comptes virtuels, aux cartes prépayées et aux services liés aux actifs numériques. L’enjeu est notamment d’identifier la personne qui se trouve réellement derrière un compte ou un alias.
La recommandation 14, enfin, concerne les prestataires de services de transfert de fonds ou de valeurs. Le principe est simple : celui qui fournit ce type de service doit être identifié, enregistré ou agréé et soumis aux obligations correspondantes.
Pour le Maroc, comme pour de nombreux pays fortement connectés aux flux internationaux de capitaux et de transferts, cette évolution pose surtout une question d’adaptation. À mesure que les frontières entre finance réglementée, services numériques et circuits informels deviennent plus poreuses, la capacité à croiser les informations et à analyser les flux dans leur ensemble prend une importance croissante.
Le phénomène décrit par le GAFI ne relève donc pas d’un problème propre à un pays. Il traduit une transformation plus large de la circulation internationale de l’argent, à laquelle les régulateurs, les banques et les prestataires de paiement doivent désormais adapter leurs dispositifs.