Le groupe Suisse Synhelion a franchi une étape décisive dans sa stratégie de passage à l’échelle commerciale. Le 8 septembre 2026, elle a officialisé la signature d’un protocole d’accord avec plusieurs ministères marocains pour implanter une usine de carburants de synthèse d’une capacité annuelle de 100.000 tonnes dans la province de Tan-Tan. Un projet qui interroge autant qu’il promet.
L’annonce a été faite par Synhelion ce mardi 8 septembre 2026. Le projet est colossal : une usine commerciale de grande envergure destinée à produire des carburants renouvelables, des « drop-in fuels » capables de remplacer le kérosène, le diesel et l’essence fossiles sans aucune modification des moteurs ni des infrastructures existantes.
L’objectif annoncé est de 100.000 tonnes par an. Pour donner un ordre de grandeur, c’est un cran au-dessus de l’usine allemande de Jülich, inaugurée en 2024 comme première unité industrielle au monde de ce type, et qui ne produit encore que quelques milliers de litres par an. C’est aussi le pendant de l’usine de Hürth, également en Allemagne, dont la capacité annoncée est de 30.000 tonnes. Le Maroc marque donc un changement d’échelle radical dans la stratégie industrielle de la société helvète.
Une signature à plusieurs voix
Ce n’est pas un simple accord. Le protocole d’accord a été signé avec le ministère de l’Industrie et du Commerce, le ministère de la Transition énergétique et du développement durable, le ministère de l’Investissement, de la convergence et de l’évaluation des politiques publiques, ainsi que l’Agence marocaine de développement des investissements et des exportations (AMDIE).
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La présence de quatre entités gouvernementales, dont AMDIE, montre que le Royaume considère ce projet comme un investissement stratégique et non comme une simple implantation industrielle. Karim Zidane, ministre délégué chargé de l’Investissement, a d’ailleurs souligné que l’accord reflète «l’ambition du Maroc d’attirer des investissements à fort impact qui combinent innovation, durabilité et développement industriel».
Et pourquoi Tan-Tan ? La réponse est à chercher du côté de la ressource. Synhelion ne produit pas des e-fuels à partir d’électricité renouvelable comme ses concurrents, mais directement à partir de la chaleur solaire. Sa technologie repose sur des héliostats qui concentrent les rayons du soleil sur un récepteur pour atteindre des températures dépassant les 1.200 degrés Celsius. Cette chaleur extrême alimente une réaction thermochimique qui, combinée à du biogaz, produit un syngas, un précurseur du carburant.
Le procédé est exigeant en termes d’ensoleillement direct. Or, le sud du Maroc, avec son taux d’ensoleillement exceptionnel, est l’un des meilleurs endroits au monde pour ce type d’installation. « Les ressources renouvelables exceptionnelles du Maroc et sa stratégie industrielle claire en font un lieu idéal pour passer à l’échelle de notre technologie », a déclaré Gianluca Ambrosetti, co-CEO et cofondateur de Synhelion.
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Le projet s’inscrit donc dans la continuité de la stratégie marocaine pour les énergies renouvelables, et plus récemment pour l’hydrogène vert. Dès 2021, l’Agence marocaine pour l’énergie durable (MASEN) avait évoqué les dérivés de l’hydrogène vert, y compris les carburants de synthèse.
En mars 2024, l’Offre Hydrogène Vert a formalisé ce cadre au Maroc pour attirer les investisseurs dans des projets intégrés, de la production d’électricité renouvelable à la conversion de l’hydrogène en ammoniac, méthanol ou carburants de synthèse. « À partir de 2030, les projets H2 marocains pourraient générer un besoin additionnel supérieur à 1 GW de nouvelles capacités renouvelables par an, essentiellement en solaire et éolien. Après 2035, cette dynamique pourrait dépasser 3 GW/an, voire atteindre 6 à 8 GW/an dans les scénarios industriels les plus ambitieux liés à l’export d’ammoniac vert, méthanol vert et carburants synthétiques », nous confie Badr Ikken, président exécutif de Gi3, Président du Conseil d’Affaire Maroc-Allemagne de la CGEM.
Ce n’est donc pas un projet isolé. Il est la pièce d’un puzzle plus vaste, celui de la transformation du Maroc en un hub industriel vert pour l’Europe. La région de Guelmim-Oued Noun, où se situe Tan-Tan, est déjà identifiée pour son potentiel solaire et éolien. Karim Zidane l’a rappelé : le projet peut contribuer à l’émergence de nouvelles chaînes de valeur, créer des opportunités économiques locales et renforcer la position du Royaume.
Un passage de l’évaluation à l’exécution
L’annonce ne se limite pas à un protocole d’accord. Synhelion a déjà posé des jalons concrets : une réservation foncière a été obtenue pour le site du projet. Une filiale locale, Synhelion Morocco, a été créée et a obtenu le statut de Casablanca Finance City . « Avec la signature du protocole d’entente, la réservation du terrain et la création de notre succursale, nous passons de l’évaluation à la mise en œuvre », a insisté Gianluca Ambrosetti.
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Le message est clair : le projet est entré dans une phase active. L’usine de Jülich en Allemagne a validé la technologie à l’échelle industrielle. Tan-Tan représente l’étape suivante, celle de la production commerciale massive. L’objectif est de faire baisser les coûts de production pour rendre ces carburants renouvelables compétitifs. Synhelion mise sur l’effet d’échelle que permettra l’usine marocaine pour atteindre ce graal économique.
Les questions en suspens
Malgré l’enthousiasme et les annonces officielles, le projet soulève des interrogations, que les articles disponibles ne lèvent pas. Le communiqué reste silencieux sur plusieurs points cruciaux. L’approvisionnement en CO₂ et en eau : le procédé de Synhelion nécessite du CO₂ et de l’eau. L’usine de Jülich utilisait du biogaz. À grande échelle, à Tan-Tan, l’origine de ces intrants est capitale. L’eau est une ressource rare dans le sud marocain. L’utilisation de CO₂ biogénique ou directement capturé dans l’air (DAC) conditionne le bilan carbone du produit final.
Le calendrier et le coût : aucun calendrier n’a été fourni pour la réalisation de l’usine, ni le montant de l’investissement. Le passage d’un MoU à une décision finale d’investissement (FID) prend souvent plusieurs années. Les articles sont muets sur le financement et sur l’éventuel soutien public marocain ou suisse.
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Le marché et la logistique : Les carburants de synthèse de Synhelion visent à répondre à la demande générée par la réglementation européenne ReFuelEU Aviation, qui impose des quotas de carburants d’aviation durables (SAF). Tan-Tan est à des milliers de kilomètres des marchés consommateurs. La logistique d’exportation et le coût du transport du carburant synthétique, ou de son intermédiaire (le syncrude), jusqu’aux raffineries ou aux aéroports européens, devront être intégrés dans le modèle économique.
Le procédé Synhelion : du soleil au carburant liquide
Le procédé développé par Synhelion repose sur une chaîne de transformations thermochimiques dont l’objectif est de produire des carburants « drop-in », c’est-à-dire parfaitement substituables aux carburants fossiles sans aucune modification des moteurs ou des infrastructures existantes. Contrairement aux e-fuels produits à partir d’électricité renouvelable, la particularité de Synhelion est d’utiliser directement la chaleur du soleil, sans conversion intermédiaire en électricité.
1. La capture de la chaleur solaire
Un champ d’héliostats (miroirs motorisés) concentre les rayons du soleil vers un récepteur placé au sommet d’une tour solaire. Le récepteur solaire fournit une chaleur de procédé qui dépasse les 1.100°C, pouvant atteindre 1.500°C. Cette chaleur intense est l’élément clé qui différencie la technologie Synhelion des autres approches de production de carburants synthétiques.
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2. La production de syngas
La chaleur solaire est injectée dans un réacteur thermochimique. Celui-ci utilise deux intrants :
– Une source de carbone : des déchets agricoles biogéniques certifiés RED, transformés en biogaz (mélange de méthane et de CO₂)
– De l’eau, dont l’hydrogène est extrait
Sous l’effet de la chaleur extrême, les molécules de biogaz et d’eau sont réarrangées pour produire du syngas, un mélange d’hydrogène (H₂) et de monoxyde de carbone (CO) . Ce syngas constitue le précurseur universel des carburants liquides .
3. Le stockage thermique : la clé de la production 24h/24
La contrainte majeure du solaire est son intermittence. Synhelion a développé un système de stockage d’énergie thermique qui permet de produire du carburant en continu, de jour comme de nuit . Un tiers de la chaleur produite pendant la journée alimente directement le réacteur. Les deux tiers restants sont stockés dans un réservoir de matériau solide réfractaire à haute densité énergétique, permettant une restitution de la chaleur pendant la nuit ou par temps couvert. L’efficacité du stockage atteint 90 à 98% selon la taille du système. L’usine de Jülich (DAWN) fonctionne ainsi environ 8.000 heures par an, soit le standard d’une installation chimique industrielle rentable.
4. La synthèse du carburant liquide
Le syngas produit est ensuite liquéfié par des procédés industriels standards, dont une étape de synthèse Fischer-Tropsch assurée en collaboration avec INERATEC. Cette étape produit un pétrole brut synthétique (syncrude), qui est ensuite raffiné pour donner du kérosène d’aviation durable (SAF), du diesel, de l’essence ou d’autres carburants.