L’émergence de « l’ubérisation » facilite le quotidien des utilisateurs, mais elle s’accompagne également d’externalités négatives. En plein essor au Maroc, les plateformes de VTC profitent parfois de leur position pour appliquer des tarifs injustifiés, notamment lors des périodes de forte demande. Au-delà de la question des prix, leur mainmise sur d’importantes quantités de données concernant une partie de la population devrait également interroger. A quelques jours des périodes électorales, que faire ? Analyse.
À quelques semaines des élections législatives du 23 septembre, la question des plateformes de VTC s’impose comme un casse-tête économique et réglementaire pour le Maroc. L’essor fulgurant de ces services, plébiscités par une population urbaine connectée, s’accompagne de pratiques tarifaires jugées spéculatives et d’une mainmise inquiétante sur les données personnelles des utilisateurs. Au-delà des polémiques, ces dérives révèlent un mal plus profond : l’obsolescence d’un cadre juridique qui transforme l’innovation en zone de non-droit, où la survie des acteurs traditionnels et la protection des consommateurs se jouent sur un fil. Le Policy Center for the New South (PCNS) parle d’un système d’agréments, la « grima », qui « a dérivé vers un modèle de rente et de clientélisme » .C’est dans ce contexte que ce sujet prend sa place dans nos colonnes.
L’illusion de l’innovation : entre modernité et action informelle
L’ubérisation du transport au Maroc, que le PCNS qualifie de révolution numérique « portée par un usage », a répondu à « un besoin croissant d’instantanéité, de praticité et de liberté exprimé par une partie dynamique de la société marocaine » . Les métropoles comme Casablanca, Rabat, Marrakech ou Tanger ont vu fleurir des applications comme Uber, inDrive ou Careem, offrant une alternative moderne à un transport traditionnel jugé rigide. Cette transition, aussi séduisante soit-elle, s’est opérée dans un vide juridique. En l’absence de texte les reconnaissant, les chauffeurs VTC se retrouvent dans une « zone grise », exposés à des saisies de véhicules et des poursuites. Cette précarité est le terreau des dérives spéculatives.
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Lors des pics de demande, les algorithmes de prix des plateformes, libres de toute régulation, peuvent appliquer des tarifs disproportionnés. Le consommateur, séduit par la praticité et la transparence affichée, se retrouve prisonnier d’un marché où l’offre légale est incapable de répondre à la demande, tandis que l’offre illégale prospère sans contrainte. Le surcoût est significatif, avec des tarifs « 20 à 40 % plus élevés qu’un petit taxi », selon nos sources, une différence qui s’amplifie en période de forte affluence. « Sur les plans juridique et institutionnel, l’ubérisation évolue dans des « zones grises » où ni l’économie formelle ni l’économie informelle ne dominent clairement. L’absence d’un cadre légal spécifique, conjuguée à des interprétations administratives contradictoires, crée une incertitude permanente pour les acteurs », souligne un rapport du PCNS sur le sujet.
En attendant, le client final semble pris au piège. Les citadins qui optent pour les taxis sont contraints de subir, au quotidien, les aléas des taxis. Parmi les problèmes rencontrés : les refus de destination, les croisements de destinations qui augmentent parfois le prix de la course et la durée du trajet, sans oublier les détours injustifiés. Ils son donc nombreux les citadins qui on vu dans les VTC une alternatives. Aujourd’hui, ces conducteurs particuliers, aux heures de pointe, profitent de leur position e s’adonnent à une spéculation sans limite, sous prétexte de la rareté des taxis rouges, ce qui fait exploser les coûts de transport pour les citoyens.
Pour une course moyenne de 40 Dh par jour, certains peuvent se retrouver à payer deux, voire trois fois le prix. De plus, ces conducteurs n’hésitent pas à faire de fausses annonces sur le type de voiture conditionnant le prix de la course. Par exemple, pour une course « confort », qui est plus chère et destinée à un véhicule haut de gamme, on peut se retrouver avec un conducteur qui vient avec une voiture de gamme standard.
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Dans l’une de nos simulations sur une plateforme de la place, notre surprise a été grande. Pour une course d’une durée moyenne de 8 à 10 minutes, qui coûte environ 10 DH en petit taxi et près de trois fois plus sur cette plateforme, nous avons proposé un montant de 500 DH. Un prix évidemment absurde. Pourtant, l’algorithme, fondé sur une logique de gain et dépourvu de régulation, a immédiatement mis cette offre en avant. Contacté par Challenge, l’économiste Mehdi Lahlou analyse le phénomène : « Même si ces plateformes sont modernes, leur fonctionnement reste marqué par une forme d’informalité. Il faut dire qu’une partie de la digitalisation échappe encore à la régulation. C’est ce qui explique ces prix, très souvent injustifiés.
La bataille des données, nouvel enjeu
Au-delà des prix, la concentration des données personnelles par ces plateformes pose un problème de souveraineté et de vie privée. Cette interrogation est d’autant plus pressante à l’approche des élections législatives. Les plateformes de VTC, en collectant des données de géolocalisation et de comportement, détiennent un pouvoir d’influence potentiel. Derrière donc les externalités positives de ces innovations, se cache une réalité beaucoup plus complexe : la collecte massive de données personnelles. Chaque trajet réservé, chaque localisation GPS, chaque transaction numérique alimente des bases de données considérables. Les plateformes enregistrent les habitudes de déplacement, les horaires de sortie, les lieux fréquentés ou encore les préférences de consommation. Autrement dit, elles accumulent une cartographie extrêmement précise des comportements individuels et des dynamiques urbaines.
À mesure que ces plateformes gagnent du terrain dans les économies émergentes, notamment en Afrique du Nord et au Maroc, une question devient incontournable : comment concilier l’innovation apportée par l’uberisation avec la protection des données et la souveraineté numérique des États ? « L’un des premiers risques est celui du profilage comportemental. En analysant les déplacements et les habitudes des utilisateurs, les plateformes peuvent établir des profils extrêmement détaillés. Ces profils peuvent être utilisés pour affiner les stratégies commerciales, mais ils peuvent aussi être partagés avec des partenaires ou des annonceurs », nous confie Hicham Amadi Ceo de Toogo.
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Et d’ajouter : « « La régulation du secteur des VTC au Maroc vise à encadrer le développement des nouvelles solutions de mobilité tout en garantissant la sécurité des passagers, la transparence des opérations et la conformité fiscale des plateformes. Dans ce cadre, la question de la souveraineté des données est centrale. Les données générées par les trajets, les utilisateurs et les chauffeurs constituent une source d’information importante pour les autorités publiques et pour la planification des politiques de mobilité. Il est donc essentiel que ces données soient hébergées et traitées au Maroc, sous la supervision des autorités compétentes et dans le respect des règles de protection des données. »,
Maroc : entre innovation et régulation
Au Maroc, les plateformes de VTC et de livraison connaissent un développement rapide. Elles répondent à une demande croissante de services numériques et offrent aux consommateurs des solutions pratiques et rapides. Toutefois, la régulation de ces plateformes reste encore en construction. Le pays dispose d’un cadre juridique pour la protection des données personnelles à travers la loi 09-08 et l’action de la Commission nationale de contrôle de la protection des données à caractère personnel (CNDP). Mais l’application de ces règles à l’économie des plateformes soulève de nouveaux défis. L’essor rapide des services numériques pose notamment la question de la localisation des données, de la transparence des algorithmes et de la responsabilité des plateformes dans la gestion des informations personnelles.
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Dans un contexte où l’économie numérique devient un moteur de croissance, les autorités doivent trouver un équilibre délicat : encourager l’innovation tout en protégeant les citoyens et les intérêts stratégiques du pays. Pas que l’analyse du PCNS offre une feuille de route claire : il faut « reconnaître légalement l’activité des plateformes numériques de transport, instaurer des conditions d’accès équitables (permis, assurances, fiscalité) et protéger les travailleurs » . Cette solution, pourtant logique, implique de s’attaquer à la « grima », ce qui nécessite une volonté politique. En attendant, les spéculations et les dérives de secteur persistent.