Dans son livre « Maroc, le défi de la puissance », l’économiste et essayiste Abdelmalek Alaoui revient sur 70 ans de transformation du Royaume, entre industrialisation, infrastructures, expansion africaine et diplomatie, tout en soulignant les fragilités du modèle. Analyse.
Le constat de départ n’est pas une profession de foi. Il s’appuie sur une réalité mesurable. « Sur la scène diplomatique, le Royaume pèse incontestablement plus qu’il y a vingt ans », résume Abdelmalek Alaoui. Cette densité diplomatique ne s’est pas construite en un cycle électoral. Elle est le produit d’une patiente sédimentation, où l’Afrique est devenue un terrain d’expansion économique autant qu’un espace d’influence politique.
L’analyse d’Alaoui ne s’arrête pas aux chancelleries. Elle plonge dans les infrastructures, les zones industrielles, les ports, les lignes à grande vitesse. Le Maroc a investi, parfois lourdement, dans ce que les économistes appellent les « fondamentaux de la puissance » : énergie, logistique, connectivité, capital humain. Ces choix ont une traduction comptable, mais aussi une traduction géopolitique. Un pays qui contrôle des flux, qui offre des plateformes industrielles, qui attire des capitaux, cesse d’être un simple marché pour devenir un carrefour.
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C’est là, dans cette capacité à se rendre indispensable, que se logerait la puissance régionale. Mais l’auteur dans son analyse pointe également les fragilités. Son essai, tel que le décrivent les sources disponibles, assume une part de réflexion mettant en évidence certaines limites. Par exemple, l’industrialisation ne crée pas automatiquement de l’emploi en quantité suffisante. L’expansion africaine profite à des champions nationaux, mais irrigue-t-elle les territoires ?
Contacté par Challenge, l’auteur explique : « Le Maroc a changé d’échelle. Il s’est doté d’infrastructures de rang mondial, de nouvelles filières industrielles et d’une diplomatie particulièrement active. Lors de mes travaux pour l’écriture de mon livre, j’ai toutefois constaté que la puissance ne réside pas seulement dans les actifs accumulés, mais dans la capacité à les convertir en prospérité et en autonomie stratégique. Le premier obstacle est économique ».
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Et de poursuivre: «Le Maroc a réussi sa mise à l’échelle matérielle ; sa prochaine frontière est humaine. La croissance ne crée pas encore suffisamment d’emplois qualifiés et la productivité demeure insuffisante. Sans transformation profonde de l’éducation, de la formation et de l’environnement des entreprises, nos infrastructures ne produiront pas tous les effets attendus. S’y ajoutent le déficit commercial, la dépendance envers la conjoncture européenne et la contrainte hydrique, qui imposera des arbitrages difficiles entre agriculture, industrie et besoins urbains. Enfin, la cohésion sociale, la qualité des services publics et la confiance constituent l’infrastructure invisible de toute puissance durable».
L’économie comme instrument, pas comme horizon
L’angle économique, ici, est central. Le Maroc a fait de l’économie un instrument de sa puissance. Les zones franches, les industries automobiles, l’aéronautique, les énergies renouvelables, le tourisme : autant de leviers qui ont transformé la structure productive du pays. Mais l’instrument peut se retourner. Une économie ouverte, compétitive, tournée vers l’exportation, dépend de facteurs externes — demande européenne, stabilité des chaînes logistiques, coût de l’énergie. La puissance régionale ne protège pas de ces aléas. Elle les rend même plus visibles, parce qu’elle expose davantage.
Abdelmalek Alaoui, en économiste, ne pouvait ignorer cette tension. Son essai, tel qu’il est présenté, ne se contente pas de célébrer les performances. Il interroge la soutenabilité du modèle. L’industrialisation a un coût : pression sur les ressources en eau, dépendance énergétique, besoin de formation. L’expansion africaine a un coût : risques politiques, concurrence d’autres puissances, exigence de réciprocité. La diplomatie a un coût : elle doit être adossée à une capacité économique réelle, sinon elle se réduit à une posture.
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En cela, il déclare: «Il ne faut pas rechercher une compétition symétrique. Le Maroc n’a ni la puissance financière de la Chine et des pays du Golfe, ni la masse industrielle de la Turquie. Son avantage réside dans la proximité, la connaissance du terrain, la continuité politique et la confiance construite sur le temps long».
« Cette stratégie possède déjà une substance économique à travers les banques, les assurances, les télécommunications, le groupe OCP et les entreprises marocaines de construction et de logistique. Mais, lors de mes travaux pour l’écriture de mon livre, une conviction s’est imposée : l’influence ne devient puissance que lorsqu’elle permet d’orienter les flux, de créer de l’interdépendance et de façonner son environnement», fait remarquer notre interlocuteur.
A ses yeux, la prochaine étape consiste donc à bâtir des chaînes de valeur africaine : produire, transformer et financer sur le continent, tout en formant les compétences locales. Le Maroc peut devenir non pas le concurrent de la Chine, de la Turquie ou du Golfe, mais l’architecte de coalitions associant son ancrage africain à leurs capitaux et à leurs technologies.
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«L’Initiative royale pour l’Atlantique, le port de Dakhla, le gazoduc Afrique-Atlantique participent de cette ambition : faire du Maroc non plus seulement une porte d’entrée vers l’Afrique, mais l’un des organisateurs de ses flux industriels, financiers, énergétiques et logistiques», insiste-t-il.
La puissance, un nouvel équilibre mondial
« Chacun être est porteur d’une puissance », écrivait Spinoza. Dans les relations internationales, la puissance demeure un élément structurant des équilibres entre États. Économique, politique, militaire, technologique ou culturelle, elle constitue à la fois un levier d’influence et un objectif stratégique pour de nombreux pays. Au cours des dernières décennies, lles stratégies des grandes puissances ont ainsi contribué à façonner les équilibres internationaux.
Dans Le Grand Échiquier, Zbigniew Brzeziński, conseiller du président américain Jimmy Carter, analyse la position particulière des États-Unis et leur capacité à exercer une influence simultanée dans plusieurs domaines. Mais l’évolution du système international montre aujourd’hui une diversification des pôles de puissance. Chine, Russie, Inde et plusieurs pays du Sud global occupent une place croissante dans cette recomposition.
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Cette évolution s’inscrit dans un contexte de retour du multilatéralisme et de recherche de nouveaux équilibres. Dans l’esprit de Bandung, certains pays renforcent leurs coopérations économiques, diplomatiques et stratégiques, contribuant à l’émergence d’un environnement international davantage multipolaire. La trajectoire chinoise illustre particulièrement cette transformation. Sa montée en puissance est le résultat de plusieurs décennies de politiques économiques et stratégiques.
À partir de 1978, sous l’impulsion de Deng Xiaoping, la politique de « Réforme et ouverture » engage progressivement la Chine sur une nouvelle trajectoire économique. Cette transformation accompagne une réflexion de long terme sur le développement du pays et sur sa place dans le système international.
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De Mao Zedong à Deng Xiaoping, puis aux dirigeants qui lui ont succédé, les orientations chinoises ont évolué tout en s’inscrivant dans une continuité : renforcer progressivement les capacités économiques, technologiques et diplomatiques du pays. Cette approche de long terme constitue aujourd’hui l’un des éléments permettant de comprendre la place occupée par la Chine dans le nouvel équilibre mondial.