Cette année, le ciel s’annonce très généreux en pluie. A fin janvier, le taux moyen de remplissage des barrages au niveau national a largement dépassé les 50%. Pour autant, cette générosité exceptionnelle du ciel ne doit surtout pas faire oublier le caractère structurel de la crise hydrique. C’est une opportunité qui devrait permettre de renforcer qualitativement les efforts structurels entamés sans être sous pression. En effet, la question de l’eau est à la fois globale et locale. C’est le meilleur exemple qui démontre à quel point l’humanité toute entière et la planète font face à l’un des premiers défis de survie en ce 21ème siècle. Faire face à la «crise de l’eau» fait appel à une approche nécessairement globale, multidimensionnelle et pluridisciplinaire. Et avant d’être technique, cette question est d’abord de nature politique. Car, aussi bien l’analyse de la réalité hydrique et sa compréhension scientifique que les décisions et les actions qui en découlent, sont souvent fortement influencées, voire déterminées par des intérêts contradictoires.
Au Maroc, la crise hydrique a atteint un seuil élevé de gravité jusqu’à menacer l’un des droits humains les plus fondamentaux/vitaux : le droit d’accès à l’eau potable. Aujourd’hui, les politiques officielles priorisent des solutions techniques : connexion des bassins hydrauliques ; dessalement de l’eau de mer ; traitement et recyclage des eaux usées ; construction de nouveaux barrages pour la rétention de l’ «eau du ciel» ; irrigation agricole plus économe en eau (…). Plus de 85% de l’eau disponible est affectée à l’irrigation agricole. Viennent ensuite l’industrie et l’usage domestique. Or, les priorités officielles de la politique publique de l’eau ne sont pas clairement définies. Un discours éclectique et souvent moralisateur occulte les contradictions réelles et les vrais enjeux.
La crise hydrique est à la fois chronique et structurelle. Alors que l’approche officielle est principalement technique et conjoncturelle. Les dernières pluies et neiges ont certainement permis d’atténuer relativement la crise hydrique. Le niveau national moyen de remplissage des barrages a dépassé 50% et constitue plus du double des réserves hydriques atteintes au mois de janvier 2025. Pour autant, cette aubaine ne devrait surtout pas faire oublier le caractère structurel de la crise hydrique. Elle devrait constituer une opportunité pour entamer une transition hydrique en s’attaquant aux causes structurelles, avec comme urgence et priorité d’assurer un accès équitable et durable à l’eau potable, à toute la population et, en particulier, aux habitants dans les zones éloignées/enclavées.
Face à cette crise, quelle approche, quelles options, quelles priorités, quels objectifs à court et à moyen/long terme, quels mécanismes de contrôle, de suivi et d’évaluation périodique à mettre en place ? (…).
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Toutes ces questions devraient trouver des réponses pertinentes à travers un processus participatif impliquant tous les acteurs concernés, en vue de solutions pratiques et partagées, tranchées à travers un arbitrage politique et démocratique, en mettant, au sommet des priorités à définir, l’intérêt général, c’est-à-dire l’intérêt collectif, et le respect des droits humains fondamentaux et des écosystèmes naturels.
Faut-il rappeler que le droit d’accès équitable et durable à l’eau est équivalent au droit à la vie qui a été consacré par la dernière Constitution, ainsi que par de nombreuses conventions internationales ratifiées par le Maroc ?
1. 2026 : une année pluviométrique qui s’annonce exceptionnelle
Après presque sept ans de sécheresse consécutive, toute la nature semble en fête, y compris les êtres humains, malgré certains dégâts dus aux intempéries mais aussi à la faiblesse des investissements dans les infrastructures, surtout dans les petites agglomérations urbaines et les zones enclavées.
Au 29 janvier 2026, le taux moyen de remplissage des barrages, au niveau national, a dépassé les 57% (57,4%), soit plus que le double du niveau atteint à la même date en 2025 (27,6%). En volume, la quantité est respectivement de 9 632,10 millions de mètres cubes (m³) contre 4 652,80 millions de m³. Cependant, les taux enregistrés territorialement sont assez inégaux. Le taux moyen de remplissage est de 95,9%, avec 1 038 millions de m³, pour Abi Reqraq, et de 31,5% avec 1 561 millions de m³ pour Oum Rabia (Voir tableau).
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Les données sont actuellement très variables d’une journée à l’autre et d’une région à une autre. Pour certains barrages dont le taux de remplissage a atteint 100%, l’ouverture des vannes s’est avérée indispensable, à défaut d’une interconnexion étendue entre les différents bassins hydrauliques. Outre le ruissellement des eaux de pluies, l’eau résultant de la fonte des neiges est à prévoir au cours des moins prochains. Les nappes phréatiques ou eaux souterraines vont aussi bénéficier des chutes de pluie et de neige. Il en est de même des nombreux ruisseaux et rivières en aval. La faible interconnexion actuelle entre les bassins hydrauliques ne permet pas d’assurer, pour l’instant, des transferts d’eau en vue d’une optimisation des stockages hydriques.
2. Transferts d’eau entre bassins hydrauliques : une solution stratégique en cours de mise en œuvre
Au niveau territorial, les ressources hydriques sont inégalement réparties. Aussi, l’une des principales solutions à la crise hydrique réside dans la mise en place d’une infrastructure permettant des transferts d’eau entre les bassins hydrauliques.
Les régions du Nord et du Nord-Ouest concentrent l’essentiel des apports pluviométriques. Ce n’est pas le cas au Centre et au Sud où les bassins sont parfois plus sollicités de par la concentration urbaine et des activités agricoles intensives et aquavores (excessivement consommatrices en eau). Pour corriger les écarts hydriques existant au niveau territorial, les interconnexions entre besoins hydrauliques sont perçues comme solutions de réallocation des volumes d’eau disponible à l’échelle nationale, en vue de réduire les effets du stress hydrique dans certaines régions particulièrement vulnérables.
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A cet égard, le concept de «solidarité hydrique interrégionale» peut être mobilisé pour qualifier les nouvelles orientations et approches dont l’objectif est de garantir la continuité de l’approvisionnement en eau potable et en eau d’irrigation agricole. C’est même l’un des principaux piliers de la politique nationale de l’eau. Néanmoins, pour être efficiente et durable, cette orientation devrait être combinée à un processus d’adaptation des cultures agricoles à la réalité hydrique évolutive et dynamique. Le secteur agricole est de loin le premier consommateur d’eau. En effet, certaines cultures rapportant à court terme de bonnes recettes en devises, mais ayant à moyen/long terme un impact environnemental négatif, sont à revoir. D’où l’articulation nécessaire de l’ensemble des politiques publiques, en particulier les politiques publiques agricole et hydrique.

Les transferts d’eau, d’une région à une autre, devraient permettre d’équilibrer l’offre et la demande dans une optique d’équité (hydrique) territoriale et de durabilité. La mise en place des infrastructures permettant ces transferts hydriques a été entamée depuis 2009, sous la pression des changements climatiques et de leurs effets, en termes de récurrence plus forte/fréquente de la sécheresse. Nizar Baraka, ministre de l’équipement et de l’eau, a d’ailleurs récemment rappelé l’achèvement de la tranche dédiée à l’acheminement des eaux de Sebou vers le Bouregreg, avec 953 Mm³ déjà transférés. Cette année, la 2ème tranche devra relier le bassin de Sebou à ceux de Bouregreg et d’Oum Er-Rbiä, jusqu’au barrage Al Massira. Fin 2025, ont déjà été mises en place 17 infrastructures de canalisation d’eau. Celles-ci permettent d’acheminer les ressources hydriques des régions où elles sont excédentaires aux régions où elles sont structurellement déficitaires. La connexion projetée entre les bassins de Sebou, du Loukkos, d’Oum Er-Rbiä et de Bouregreg forme l’ossature de ce dispositif.
C’est le premier projet historique qui devrait consacrer un mode de gestion de l’eau conciliant la valorisation optimale des ressources hydriques et la solidarité territoriale dans la répartition de l’eau. La démarche se veut évolutive et constructive pour pouvoir mieux intégrer les innovations techniques et renforcer les capacités. L’objectif est d’assurer, à terme, le transfert d’un excédent estimé à 1,2 milliard de m³ par an, en vue de répondre à des besoins prioritaires et stratégiques : renforcer l’approvisionnement en eau potable de l’axe Rabat-Casablanca où est concentrée la population surtout urbaine, ainsi que la région de Marrakech ; améliorer les possibilités d’irrigation dans les zones agricoles de Doukkala, Beni Amer et Ben Moussa, tout en préservant la nappe phréatique de Berrechid qui a connu une surexploitation par les usages agricoles, dont la production est néanmoins destinée principalement à la consommation nationale. Ainsi, en août 2023, la liaison Sebou-Bouregreg a permis de transférer l’excédent d’eau du barrage de Sebou vers le barrage Sidi Mohamed Ben Abdellah, avec un débit de 15 m³/seconde, soit entre 350 et 470 Mm³ par an. Ce qui a nécessité la pose de 66,5 km de conduites en acier de 3,2 mètres de diamètre et la construction de deux stations de pompage.
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La 2ème phase prévue cette année doit permettre le renforcement du transfert d’eau de Sebou à Bouregreg, en portant le débit à 45 m³/seconde, soit l’équivalent de 800 Mm³ par an, puis la connexion avec le bassin d’Oum Er-Rbia, en vue d’acheminer l’eau sur 209,60 km, depuis le barrage Sidi Mohamed Ben Abdellah jusqu’au barrage Al Massira. Par ailleurs, la connexion des bassins du Loukkous et Oued Laou au bassin de Sebou, avec un débit de 20 à 30 m³/seconde, prévoit en même temps une autre connexion entre les barrages de Oued El Makhazine et Dar Khrofa.
Ainsi, le processus entamé dans la mise en place des «routes de l’eau» devrait permettre une meilleure répartition territoriale des ressources hydriques de l’eau, tout en veillant à assurer une «souveraineté hydrique», sur la base d’une vision globale et stratégique.
3. Eau : une crise qui dépasse les frontières étatiques
La question de l’eau est à la fois locale et globale. De ce fait, la dimension globale/mondiale impose nécessairement une forte implication dans la coopération internationale. En effet, la crise de l’eau va bien au-delà des frontières étatiques. Cette crise est l’aspect le plus visible des effets négatifs générés par le changement/réchauffement climatique. D’après le dernier rapport de l’ONU (janvier 2026), la planète est entrée dans une «faillite hydrique mondiale», caractérisée par un épuisement structurel et durable des ressources en eau douce, plutôt qu’une simple crise temporaire. L’organisation des Nations Unies (ONU), a sciemment recours au concept «faillite hydrique», compte tenu de l’extrême gravité qu’a atteinte la situation hydrique dans le monde et du fait qu’il s’agit d’un phénomène où la responsabilité humaine est première (à travers les modes de production et de consommation actuellement dominants dans le monde).
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En effet, ce phénomène est caractérisé par des prélèvements dépassant largement les capacités de renouvellement, entrainant une dégradation irréversible des écosystèmes naturels. A cet égard, les chiffres cités par l’ONU sont très alarmants : environ 2 milliards de personnes dans le monde manquent d’accès à l’eau potable. En 2025, près de 1,8 milliard de personnes vivent dans des régions de pénurie absolue, et 2/3 de la population mondiale font face au stress hydrique. D’après le rapport de l’ONU, les causes principales résident dans le changement climatique, l’agriculture intensive (70% des prélèvements, au niveau mondial), la pollution et la mauvaise gestion des infrastructures. De ce fait, les conséquences sont très graves : 70% des grands aquifères sont en déclin, et la moitié des grands lacs ont vu leur niveau baisser depuis les années 1990. L’Afrique du Nord, le Moyen Orient et des régions entières dans le monde sont particulièrement touchées. Face à cette crise mondiale et structurelle, l’ONU appelle à une refonte radicale des modèles agricoles et urbains, et à la reconnaissance de cette crise pour gérer la rareté de manière pérenne.
Ainsi, parler de «faillite hydrique», c’est recourir à une expression plus qu’alarmante pour désigner une situation pire que la crise hydrique, sans cependant tuer l’espoir, mais pour inciter à l’urgence extrême de l’action (état post-crise durable). «L’usage et la pollution de l’eau ont dépassé les apports renouvelables». Pire, «le capital naturel» (nappes phréatiques, zones humides, sols, rivières, glaciers) est «endommagé de manière irréversible ou à un coût prohibitif». L’humanité aurait ainsi consommé totalement son «revenu hydrique» et entamé les «économies». En effet, plus de la moitié des grands lacs mondiaux ont décliné depuis les années 1990, 70 % des grands aquifères affichent une baisse de long terme, et 410 millions d’hectares de zones humides ont disparu depuis 1970, pour une perte annuelle estimée à 5 100 milliards de dollars de services écosystémiques. «Dans de nombreux endroits, ces “économies” ne se reconstituent pas à l’échelle d’une vie humaine», a prévenu M. Madani. «Ce rapport n’est pas un avertissement sur un futur que nous pourrions encore éviter partout. C’est le diagnostic d’un monde où, dans beaucoup de bassins, le retour en arrière n’est plus possible».
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La «faillite hydrique» n’est ni uniforme ni universelle. Néanmoins, près de 75% de la population mondiale vit dans une «précarité hydrique», plus de quatre milliards de personnes subissent une pénurie sévère, au moins un mois par an, et la moitié de la production alimentaire mondiale provient de régions où le stockage total de l’eau décline ou devient instable. Alors, au lieu de «gérer une crise», le monde est actuellement contraint à «gérer une faillite». Car, la situation exige le courage de «parler vrai». En effet, les pertes sont irréversibles. Protéger ce qui reste, dé-corréler la croissance économique de l’augmentation continue des prélèvements d’eau (…) sont des actions urgentes. Mais c’est aussi une question de justice sociale et de sécurité. Les coûts de la surexploitation hydrique pèsent d’abord sur les petits agriculteurs, les peuples autochtones et les populations urbaines pauvres, au moment où les bénéfices sont captés par les acteurs les plus puissants. La répartition actuelle de l’eau dans le monde contribue souvent à une aggravation des inégalités sociales.
Ainsi une réinitialisation de l’agenda mondial de l’eau s’impose de toute urgence. «Notre message n’est pas le désespoir, mais la clarté», a conclu Kaveh Madani, expert de l’ONU. «Plus tôt nous regarderons le vrai bilan en face, plus nous aurons d’options. Plus nous attendrons, plus le déficit deviendra irréversible». C’est en fait la première source de la vie qui est menacée. Pour autant, cette menace et sa gravité ne devraient pas occulter le principe de responsabilité qui ne devrait pas être dilué. La destruction des ressources hydriques et de l’environnement découle principalement d’un modèle économique généralisé au monde et qui profite à une minorité. Les limites de ce modèle apparaissent clairement à travers cette destruction qui ne peut s’arrêter sans une rupture radicale (avec ce modèle).