L’émergence de l’uberisation facilite le quotidien des utilisateurs, mais elle soulève également des questions de fond. La mainmise sur de grandes quantités de données concernant une certaine frange de la population interroge. En Europe, depuis l’affaire Cambridge Analytica, l’Union européenne s’est penchée sérieusement sur la question. À l’heure où les plateformes de VTC connaissent un essor au Maroc, la question se pose : quelle régulation pour les données collectées par ces acteurs.
La révolution numérique a profondément transformé les modes de consommation dans les grandes villes du monde. En quelques années, les plateformes de services à la demande – VTC, livraison de repas ou transport urbain – se sont imposées comme des acteurs incontournables de l’économie urbaine. Des applications comme InDrive, Yango ou Glovo permettent aujourd’hui de réserver un trajet ou de se faire livrer un repas en quelques secondes. Cette transformation, souvent qualifiée d’“uberisation” de l’économie, repose sur un modèle simple : connecter l’offre et la demande grâce à des plateformes numériques.
A Casablanca, sur les grandes artères, les affiches publicitaires de ces plateformes ne passent pas inaperçu. Pas que sur nos petits écrans de téléphone, la publicité « display », colonise nos espaces numériques. Cependant, derrière les externalités positives de ces innovations, se cache une réalité beaucoup plus complexe : la collecte massive de données personnelles. Chaque trajet réservé, chaque localisation GPS, chaque transaction numérique alimente des bases de données considérables. Les plateformes enregistrent les habitudes de déplacement, les horaires de sortie, les lieux fréquentés ou encore les préférences de consommation. Autrement dit, elles accumulent une cartographie extrêmement précise des comportements individuels et des dynamiques urbaines.
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Depuis le scandale de Cambridge Analytica, qui a révélé l’exploitation politique de données personnelles collectées sur Facebook, les autorités publiques ont pris conscience du pouvoir stratégique de la donnée. L’Union européenne a réagi en adoptant le Règlement général sur la protection des données (RGPD), l’un des cadres juridiques les plus stricts au monde en matière de protection des données personnelles.
À mesure que ces plateformes gagnent du terrain dans les économies émergentes, notamment en Afrique du Nord et au Maroc, une question devient incontournable : comment concilier l’innovation apportée par l’uberisation avec la protection des données et la souveraineté numérique des États ?
La donnée, carburant de l’économie des plateformes
Le succès des plateformes numériques repose sur une ressource devenue stratégique : la donnée. Dans le secteur des VTC et de la livraison, les applications collectent en permanence des informations nécessaires au fonctionnement du service. Parmi ces données figurent la géolocalisation en temps réel, l’historique des déplacements, les informations de paiement, les interactions avec les chauffeurs ou encore les évaluations laissées par les utilisateurs.
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Ces données permettent aux plateformes d’améliorer leurs algorithmes et d’optimiser leurs services. Elles servent notamment à ajuster les prix en fonction de la demande, à réduire les temps d’attente ou à mieux répartir les chauffeurs dans une ville. Mais leur utilité dépasse largement la simple optimisation logistique. En accumulant des milliards de points de données, ces entreprises développent une compréhension extrêmement fine des comportements urbains : flux de mobilité, quartiers les plus fréquentés, horaires de déplacement ou habitudes de consommation. Par exemple dans ces toutes ces applications, l’on peut retrouver, l’option historique des commandes. Dans le cas d’Indrive, le client peut avoir un recul sur des années sur ces déplacements.
Dans une économie de plus en plus numérisée, ces informations représentent une valeur économique considérable. Les données permettent d’affiner les stratégies commerciales, d’anticiper la demande et parfois même de créer de nouveaux services. Pour les plateformes, la donnée devient ainsi un véritable actif stratégique, comparable à une ressource industrielle.
Les risques liés à la collecte massive d’informations
Si la collecte de données est au cœur du fonctionnement de ces plateformes, elle soulève également plusieurs inquiétudes. Les données de mobilité sont particulièrement sensibles car elles permettent de reconstituer la vie quotidienne des individus : lieu de résidence, trajet domicile-travail, fréquentations ou routines personnelles. « L’un des premiers risques est celui du profilage comportemental.
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En analysant les déplacements et les habitudes des utilisateurs, les plateformes peuvent établir des profils extrêmement détaillés. Ces profils peuvent être utilisés pour affiner les stratégies commerciales, mais ils peuvent aussi être partagés avec des partenaires ou des annonceurs », nous confie Hicham Amadi Ceo de Toogo. Un autre risque concerne la sécurité des données. Les bases de données de ces plateformes représentent une cible privilégiée pour les cyberattaques. En cas de fuite ou de piratage, les informations personnelles des utilisateurs – coordonnées, historique de déplacements ou informations bancaires – pourraient être exposées.
Enfin, la question du transfert international des données est également centrale. Les grandes plateformes numériques opèrent souvent à l’échelle mondiale et stockent leurs données dans des centres situés dans différents pays. Cela signifie que des informations collectées dans un pays peuvent être transférées et traitées ailleurs, ce qui complique la supervision par les autorités locales.
« La régulation du secteur des VTC au Maroc vise à encadrer le développement des nouvelles solutions de mobilité tout en garantissant la sécurité des passagers, la transparence des opérations et la conformité fiscale des plateformes. Dans ce cadre, la question de la souveraineté des données est centrale. Les données générées par les trajets, les utilisateurs et les chauffeurs constituent une source d’information importante pour les autorités publiques et pour la planification des politiques de mobilité. Il est donc essentiel que ces données soient hébergées et traitées au Maroc, sous la supervision des autorités compétentes et dans le respect des règles de protection des données. », alerte Hicham.
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Et de préciser : « L’absence de contrôle sur ces données peut présenter des risques. Par exemple, si des plateformes étrangères conservent à l’étranger des informations détaillées sur les déplacements quotidiens des citoyens — comme les zones les plus fréquentées, les heures de circulation ou les trajets réguliers entre certains quartiers — ces informations pourraient être exploitées à des fins commerciales, concurrentielles ou stratégiques sans bénéfice pour le pays. Elles pourraient aussi permettre d’identifier les habitudes de mobilité d’une population ou la fréquentation de zones sensibles. Une régulation claire permet ainsi de garantir que les données produites au Maroc contribuent à l’amélioration de la mobilité et restent un levier au service de l’intérêt national. »
Maroc : entre innovation et régulation
Au Maroc, les plateformes de VTC et de livraison connaissent un développement rapide. Elles répondent à une demande croissante de services numériques et offrent aux consommateurs des solutions pratiques et rapides. Toutefois, la régulation de ces plateformes reste encore en construction. Le pays dispose d’un cadre juridique pour la protection des données personnelles à travers la loi 09-08 et l’action de la Commission nationale de contrôle de la protection des données à caractère personnel (CNDP). Mais l’application de ces règles à l’économie des plateformes soulève de nouveaux défis.
L’essor rapide des services numériques pose notamment la question de la localisation des données, de la transparence des algorithmes et de la responsabilité des plateformes dans la gestion des informations personnelles. Dans un contexte où l’économie numérique devient un moteur de croissance, les autorités doivent trouver un équilibre délicat : encourager l’innovation tout en protégeant les citoyens et les intérêts stratégiques du pays.