Le cinéma marocain traverse une phase décisive : montée en puissance artistique, reconnaissance internationale croissante, nouvelles générations de cinéastes, mais aussi fragilités structurelles persistantes, notamment dans la distribution et l’exploitation. À travers cinq réponses denses et analytiques, notre interlocuteur revient sur l’évolution du secteur, ses succès, ses limites et les défis qui conditionneront son avenir.
Depuis le début des années 1980, le cinéma marocain s’est engagé dans une transformation profonde, portée par la mise en place du fonds de soutien devenu l’avance sur recettes. Ce tournant a permis de passer d’une production quasi anecdotique — un ou deux films par an — à un paysage créatif beaucoup plus riche, comptant aujourd’hui une vingtaine de longs-métrages, une centaine de courts-métrages et plusieurs documentaires chaque année. Cette dynamique a surtout favorisé l’émergence d’une nouvelle génération de cinéastes formés au Maroc et à l’étranger, capables d’explorer des thématiques longtemps jugées sensibles et de proposer un langage cinématographique plus audacieux. Le Maroc s’est également imposé comme un territoire prisé par les grandes productions internationales, permettant aux techniciens et sociétés locales de se professionnaliser au contact de standards mondiaux. Mais cette avancée remarquable reste fragilisée par un maillon faible : la disparition progressive des salles, qui limite l’accès du public aux films marocains et complique la rentabilisation d’une production pourtant en plein essor.
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Parallèlement, la reconnaissance internationale du cinéma marocain s’est imposée comme un fait. Longtemps ponctuelle et incarnée par quelques noms isolés, cette présence s’est structurée au cours des quinze dernières années, jusqu’à devenir régulière dans les plus grands festivals, notamment Cannes — véritable mondial du cinéma. Les déclarations du président du festival, Thierry Frémaux, affirmant que le Maroc est désormais « un grand pays du cinéma mondial », témoignent de cette légitimation nouvelle. Des cinéastes comme Asmae El Moudir, Nabil Ayouch ou Maryam Touzani portent désormais la création marocaine sur les écrans du monde entier, grâce à des films soutenus par des coproductions internationales solides. Pourtant, d’importants défis subsistent : relancer l’exploitation en salle, élargir les moyens dédiés à la production, renforcer les corridors de distribution et, surtout, reconquérir un public qui s’est éloigné des écrans. Produire davantage, produire mieux, et renouer avec une véritable culture de la salle : autant de conditions indispensables selon le réalisateur Souad Fouiba, pour consolider la place du Maroc dans le paysage cinématographique mondial.
– Comment évaluez-vous l’évolution du cinéma marocain ?
Alors, pour la première question, à mon avis sur le cinéma marocain, comme tout le monde le sait, le film marocain a pris son envol depuis 1980, c’est-à-dire depuis l’institution de ce qu’on a appelé le fonds de soutien à la production, qui est devenu l’avance sur recettes à la production nationale. Avant 1980, on produisait un à deux films par an. Après 1980, on a commencé à produire des courts et des longs métrages par le biais de la subvention de l’État.
Avant, cette subvention était prélevée sur les tickets du cinéma, parce qu’il y avait quelque chose comme 50 000 spectateurs par an dans les salles de cinéma, et c’est à partir de ces recettes-là qu’on prélevait un impôt qui allait vers la caisse du fonds de soutien. Mais comme les salles rétrécissaient au fil des années, il n’y avait plus de spectateurs pratiquement dans les salles, ce qui fait que l’État a trouvé le moyen d’alimenter ce fonds en instituant l’avance sur recettes, qui est de l’ordre de 60 millions de dirhams par an, plus 15 millions accordés au documentaire relevant de la culture. Donc cette évolution permet aujourd’hui de réussir une production de 25 longs-métrages en moyenne par an, quelque 100 courts-métrages quand même, et puis on a aussi une vingtaine de documentaires. La production évolue énormément, mais le gros problème reste la fermeture des salles, qui affecte négativement. Donc on a du mal à voir les films, d’où l’éclosion et la floraison de festivals de cinéma partout au Maroc. On en recense 80 par an, pour la plupart subventionnés aussi, parce qu’on a institué une subvention pour l’organisation des festivals, comme on a aussi institué un fonds pour la mise à niveau des salles, en plus du fonds d’aide à la production. Donc au Maroc, il y a trois fonds accordés au cinéma : il y a le fonds pour la production (ce qu’on appelle l’avance sur recettes), il y a le fonds pour les festivals et il y a le fonds pour la création et la mise à niveau, la rénovation des salles de cinéma. Globalement, l’orientation que l’État a donnée au secteur depuis 1980 jusqu’à aujourd’hui est de créer quelque 500 courts-métrages au bas mot. Et puis l’éclosion aussi et l’émergence d’une nouvelle génération de cinéastes, dont une partie a été formée au Maroc. Le meilleur exemple de cette génération, c’est Asmae El Moudir, qui au Festival de Cannes était parmi les membres du jury.
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Il y a une génération de cinéastes formée à l’étranger, parfois issue de la deuxième ou troisième génération d’immigrés marocains en Europe, et il y a aussi une génération issue des formations au Maroc. Globalement, la production a nettement augmenté et la qualité des films a nettement augmenté par rapport au passé. Ces cinéastes travaillent aussi sur des thématiques qui paraissaient avant taboues, mais qui sont aujourd’hui devenues des sujets abordables par le cinéma. Plusieurs milliers de techniciens travaillent aujourd’hui autour des films marocains et des films étrangers tournés au Maroc, parce que le pays est une destination importante pour la production internationale : Ouarzazate, Marrakech, le Sud et d’autres villes. Cela permet aussi à la machine de production, aux prestataires de services, aux sociétés de production de se roder et de se frotter à l’expérience internationale.
Mais, comme je l’ai dit, le seul bémol, c’est la distribution et l’exploitation, qui restent le parent pauvre de cette industrie qui n’arrive pas encore à se tenir debout tant que manque ce maillon essentiel.
– Pourquoi si peu de reconnaissance internationale auparavant ?
il y a, on va dire, une dizaine d’années. Avant une dizaine d’années, ou même une quinzaine, on était incapable de briller à l’international si on excluait des noms comme Souheil Ben Barka, qui a brillé à Moscou en 1982 en arrachant la médaille d’or avec le grand prix du festival grâce à son film Amok, adaptation du roman Pleure, ô pays bien-aimé d’Alan Paton, auteur sud-africain, un film qui aborde la question de l’apartheid.
Il y a eu aussi quelques cinéastes qui brillaient de temps à autre : Gilsse El Harahati à Venise, Ahmed El Maouni à Cannes… Mais c’était des exceptions. Maintenant, depuis une quinzaine d’années, des noms se sont installés carrément dans la production internationale. Surtout dans un festival comme Cannes, qui est pour le cinéma ce que la Coupe du monde est pour le football. Donc quand on est à Cannes chaque année, ou tous les deux ans, avec des films en compétition, en avant-première, à Un Certain Regard, à la Quinzaine des réalisateurs, à la Semaine de la Critique, ou dans les espaces de la production internationale, c’est qu’il y a quelque chose d’important qui se passe.
Et je n’en veux pour preuve que la déclaration de Thierry Frémaux, président du Festival de Cannes, qui a annoncé au mois de mai dernier, lors de l’avant-première mondiale du dernier film de Nabil Ayouch, Everybody Loves Touda, que « le Maroc est un grand pays du cinéma mondial ». C’est important aujourd’hui de reconnaître cette reconnaissance internationale. Et quand cela vient d’un personnage comme Thierry Frémaux — si Cannes est pour le cinéma ce qu’est la Coupe du monde pour le football, alors Thierry Frémaux est ce que Gianni Infantino est au football — cette parole compte. Cela veut dire que le film marocain brille, qu’il s’impose à l’international. Et ce n’est pas n’importe quel pays qui rentre chaque année dans les sélections cannoises. On n’a pas encore arraché de Palme d’or, mais on a eu plusieurs prix sur plusieurs années consécutives. Il est vrai que le film d’Asmae El Moudir a été distribué pratiquement dans le monde entier, mais il n’a pas été porté par une très grande société de distribution qui aurait pu lui permettre de gagner beaucoup d’argent. Mais son succès en 2023 et 2024, sa diffusion dans les plus grands festivals et sa sortie en salles permettent au cinéma marocain de respirer au niveau financier.
Nabil Ayouch, pareil : il est distribué partout et soutenu par plusieurs coproducteurs internationaux. Sa femme, Maryam Touzani, réalisatrice et comédienne, arrive elle aussi à placer ses films à l’international grâce à des coproductions. Ce soutien permet la diffusion en salles, à la télévision, etc., et permet à ces films de s’oxygéner financièrement.
– Pourquoi si peu de films historiques ?
Je vais encore ouvrir la parenthèse de Souheil Ben Barka. Souheil Ben Barka est le seul cinéaste marocain à avoir pu aborder l’histoire du Maroc en interrogeant plusieurs siècles auparavant et en évoquant des sujets importants : le prince saadien Abdelmelk (La Bataille des Trois Rois), Les Amants de Mogador qui raconte le début du XXe siècle à Essaouira, Amok sur l’apartheid, La Guerre du Pétrole n’aura pas lieu sur l’embargo pétrolier de 1973… Tous les films de Souheil Ben Barka recrutent et emploient des stars mondiales : Harvey Keitel, Ugo Tognazzi, Marie-Christine Barrault, Massimo Morini, Mohamed Miftah, Abdelrazak Hakam, etc.
Il a pu aborder ces thématiques parce qu’il a appris le cinéma en Italie, a construit un carnet d’adresses extraordinaire, notamment avec des producteurs comme Dino De Laurentiis, ce qui lui permettait de s’appuyer sur une production solide.
Les films historiques coûtent très cher : costumes, décors à construire, accessoires à fabriquer… Son dernier film, De Sable et de Feu, tourné il y a cinq ou six ans, à la veille du Covid, raconte le Maroc de 1804. Malheureusement, la pandémie a empêché sa sortie dans de nombreux pays. Un film historique peut coûter 4, 5, 6, 8, voire 10 millions d’euros. Or la cagnotte est de 60 millions de dirhams par an (6 millions d’euros), plus 1,5 million pour le documentaire hassani. Si on finance un seul film historique, il prend toute la cagnotte de l’année et les autres cinéastes et techniciens chôment. Donc on ne peut pas se permettre de produire ce type de films sans marché international assuré.
Il faut donc trouver des producteurs, et surtout un marché international pour le film marocain, car on ne peut pas mettre beaucoup d’argent dans un film sans garantir son exploitation à grande échelle.
– Comment produire mieux et plus grand ?
La solution trouvée par Souheil Ben Barka est simple : un grand scénario, puis une distribution internationale, un casting international pour interpréter les rôles. Cela permet de signer des contrats de coproduction, de convaincre les producteurs internationaux de la qualité du film et de sa capacité à être diffusé à l’international. Depuis Mille et une mains (1971) jusqu’à De Sable et de Feu (2019-2020), sa recette est restée la même : un scénario bétonné, un casting international, et une coproduction associant plusieurs pays. Cette association permet d’avoir plus d’argent, un marché de distribution et une exploitation plus large. Il n’y a pas de secret : il faut que la qualité augmente, que le film marocain profite d’une plus grande liberté, que les cinéastes puissent s’exprimer sans autocensure, sans craindre la censure. Il faut aussi plus d’argent pour tourner dans de bonnes conditions, sans amputer le scénario ou le plan de travail. Un scénario bien écrit doit être tourné dans sa totalité pour assurer l’harmonie du film.
– Quels défis pour l’avenir du cinéma marocain ?
Les défis aujourd’hui du film marocain, c’est d’abord de continuer à faire des films, continuer à tourner, continuer à prendre sa liberté, à aborder des thèmes et des sujets innovateurs, et surtout continuer à travailler sur le langage cinématographique et innover au niveau de la création. Le deuxième défi, essentiel, est de pouvoir un jour rénover les salles fermées, les salles historiques de quartier — entre 100 et 150 salles — qui sont aujourd’hui en ruine. L’État, par le ministère de la Communication, a mis en chantier un projet important et ambitieux : doter 150 salles de la culture et de la jeunesse en équipement DCP (son et image dernier cri) pour diffuser le film marocain. Cinquante salles sont déjà équipées, et une centaine le seront d’ici la fin de l’année.vLe grand défi, ensuite, est de fidéliser le jeune public marocain et étranger vivant au Maroc à retourner dans les salles. Une génération entière a été coupée du cinéma et n’a pas reçu cette culture dans son enfance. Elle a donc du mal à revenir dans les salles. Or le cinéma ne peut pas vivre sans public.
L’État va continuer à subventionner, mais jusqu’à quand ? Le film marocain coûte cher, les réalisateurs se multiplient — ils étaient une centaine il y a 15-20 ans, ils sont aujourd’hui 400 à 500 — tandis que la cagnotte n’a pas bougé depuis 2007. Les techniciens augmentent aussi.
Il y a donc eu plusieurs appels pour augmenter cette cagnotte, doter les films de plus de moyens, aborder des thèmes comme l’histoire, faire des films d’époque, des films de genre, des coproductions avec l’étranger, convaincre les partenaires internationaux de la qualité des techniciens et cinéastes marocains. Plusieurs défis sont donc à relever, à la fois dans la diffusion nationale et dans la diffusion internationale du film marocain.