Dans un contexte où les plateformes illégales de paris en ligne prolifèrent à une vitesse fulgurante, le Maroc se retrouve confronté à un double défi : faire respecter son cadre juridique et préserver sa souveraineté économique face à des opérateurs numériques sans frontières. Pour Me El Mehdi Ezzouate, Avocat d’affaires au Barreau de Casablanca, la réponse ne peut plus se limiter à la répression. Dans cet entretien, il tire la sonnette d’alarme sur l’ampleur des pertes fiscales et les risques liés à l’économie parallèle que génèrent ces plateformes, souvent bien organisées, opaques, et hors de tout contrôle fiscal ou réglementaire.
Challenge : Les plateformes de paris illégaux ne sont plus de simples sites clandestins : elles fonctionnent comme de véritables entreprises. Quels sont les impacts économiques de ces activités sur le marché légal des jeux et sur l’économie nationale ?
Me El Mehdi Ezzouate : Au Maroc, les jeux de hasard, y compris les paris, sont strictement encadrés par la loi. Le Code pénal est clair : toute activité de jeux non autorisée par les pouvoirs publics est illégale et sévèrement sanctionnée (articles 282 à 285). Les plateformes de paris sportifs qui opèrent sans agrément violent donc directement la législation nationale. Il n’existe aucune zone grise juridique : ce sont des activités clandestines.
Sur le plan économique, ces plateformes faussent la concurrence et assèchent le marché légal des jeux, aujourd’hui réservé à des opérateurs agréés et contrôlés. Elles fonctionnent comme des entreprises opaques, drainent des flux financiers massifs, échappent à l’impôt, au contrôle de change, et ne participent à aucune redistribution au profit de l’État ou du sport national. Le résultat: une économie parallèle en pleine croissance, qui fragilise les opérateurs légaux et prive l’État de leviers budgétaires importants.
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Challenge : En l’absence de contrôle, ces circuits illégaux brassent des flux financiers importants. Quelles formes de pertes fiscales cela représente-t-il pour un pays comme le Maroc ?
E.M.E. : Ces plateformes captent des dizaines, voire des centaines de millions de dirhams annuellement. En l’absence de déclaration, il n’y a ni TVA, ni taxe sur les jeux, ni cotisation sociale. Cela constitue une évasion fiscale à grande échelle.
De plus, ces flux sont souvent transférés à l’étranger sans traçabilité, échappant aux règles de lutte contre le blanchiment. Ce phénomène sape les efforts de transparence financière du Maroc, alors même que le Royaume a ratifié la Convention de Macolin sur la manipulation des compétitions sportives, qui exige des États des mécanismes stricts de lutte contre les paris illégaux et leur financement.
Challenge : Le vide juridique actuel favorise l’implantation de plateformes étrangères dans des zones à faible régulation. Comment ce phénomène met-il en péril la souveraineté économique des États ?
E.M.E. : Il faut être clair : ce n’est pas un vide juridique, mais plutôt une absence de dispositif d’exécution et de régulation adapté à l’ère numérique. Le droit marocain interdit les jeux non autorisés (articles 282 à 285 du Code pénal), mais les outils de blocage, de traçabilité et de répression ne sont plus à la hauteur de la sophistication des opérateurs étrangers.
Ces sociétés, souvent basées dans des juridictions à fiscalité nulle, utilisent des relais marketing locaux, des influenceurs, et même des systèmes de paiement en cryptomonnaie. Le Maroc, comme d’autres États, voit sa souveraineté économique et numérique menacée, car il ne peut ni contrôler les flux, ni protéger ses citoyens contre des pratiques prédatrices.
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Challenge : Aujourd’hui, seuls deux opérateurs sont autorisés au Maroc. Mais les outils actuels semblent dépassés par la croissance du numérique. Quelles pistes concrètes proposez-vous pour réintégrer ces flux dans le circuit officiel ?
E.M.E. : Il est temps d’agir avec fermeté mais aussi avec intelligence stratégique :
Il est nécessaire de créer une autorité nationale de régulation des jeux, indépendante, dotée de pouvoirs d’investigation, de contrôle technique, et d’habilitation des opérateurs.
Aussi, de renforcer la coordination entre les autorités judiciaires, bancaires, fiscales et numériques, avec une cellule de veille spécifique aux jeux en ligne.
Ouvrir, de manière encadrée, le marché à d’autres opérateurs sous licence, capables de répondre à la demande croissante tout en respectant les normes marocaines. Et enfin d’éduquer et sensibiliser les jeunes, notamment via des campagnes nationales, pour distinguer jeu légal, addiction, et criminalité financière.
Challenge : Vous avez plaidé pour une réforme de la législation et une coopération entre les acteurs économiques et juridiques. Comment cette approche peut-elle transformer ce marché clandestin en opportunité pour l’économie nationale ?
E.M.E. : La répression seule ne suffit pas. Il faut transformer cette menace en levier économique structurant. Cela passe par une triple dynamique :
En premier lieu un cadre légal renforcé, clarifiant les conditions d’agrément, les obligations fiscales, la lutte contre le blanchiment, et les droits des joueurs.
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Deuxièmement une coopération public-privé, mobilisant l’expertise juridique, technologique et financière pour construire un marché encadré, moderne et compétitif.
Et enfin une politique fiscale attractive et transparente, permettant au Maroc de capter les flux, taxer les opérateurs, protéger sa jeunesse et financer son sport.
L’enjeu est aussi politique : il s’agit de défendre la souveraineté numérique du pays, de ne pas laisser notre économie récréative aux mains d’intérêts étrangers illégitimes, et de faire des jeux un secteur régulé, éthique et créateur de valeur.
Son parcours
Me El Mehdi Ezzouate est Avocat d’affaires au Barreau de Casablanca, spécialiste du contentieux économique et du droit des marchés. Engagé dans la réflexion sur la souveraineté numérique et les réformes juridiques, il intervient régulièrement comme expert auprès des institutions, des médias et des entreprises. Il est également chercheur en droit public, et plaide pour une régulation intelligente des nouvelles pratiques économiques liées au numérique, y compris les paris en ligne.
Son actu La prolifération des paris sportifs illégaux au Maroc échappe à tout contrôle et prive l’État de recettes fiscales majeures. Pour Me El Mehdi Ezzouate, Avocat d’affaires à Casablanca, ces plateformes clandestines sapent la concurrence, fragilisent les opérateurs légaux et menacent la souveraineté économique. Mais au-delà du constat, il plaide pour une régulation ambitieuse et intelligente, capable de transformer ce marché informel en moteur de croissance et de transparence.