Sous l’impulsion du Souverain, l’Etat s’est engagé dans un ambitieux chantier social visant à généraliser l’accès aux soins à tous les citoyens. Un objectif qui ne peut être atteint sans une mise à niveau radicale du système national de santé. Or, ce secteur fait face à la migration des compétences médicales et infirmières à l’étranger, une hémorragie qui risque de tout compromettre. Devant le parlement, le Chef de gouvernement a tenu à rassurer sur l’importance des moyens mobilisés et des dispositions prises pour faire face à ce défi majeur.
La mise en place de l’Assurance maladie obligatoire revêt une dimension sociale cruciale de la part de l’État envers ses citoyens. La concrétisation de ce chantier Royal nécessitera la mobilisation par l’Etat d’un budget de 40 MM DH à l’horizon 2026, selon le chiffre avancé par le Chef de gouvernement en 2023. Mais la disponibilité des ressources humaines, garante de la qualité des prestations, risque d’être en porte à faux avec les besoins des bénéficiaires. La Cour des comptes estimait qu’il manquait 47.000 médecins dans le royaume et que le déficit atteindrait les 53.000 d’ici à 2035. Or à l’heure actuelle, seuls 2.100 étudiants par an en moyenne obtiennent leur diplôme. Un nombre jugé « très insuffisant » par les professionnels de santé, qui estiment qu’il en faudrait deux à trois fois plus. L’inquiétude est telle que le Conseil économique, social et environnemental, dans son rapport annuel 2023, a fait du manque de médecins un point de vigilance.
Dans le monde, l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) recommande un minimum de 45 professionnels de santé par 10.000 habitants (20 médecins+25 infirmiers). Le Maroc a actuellement 28.000 médecins qui sont en exercice, dont la moitié travaille dans le secteur privé, soit 7,3 médecins par 10.000 habitants, bien en deçà du minimum de 20 recommandé par l’OMS. Le nombre des infirmiers et autres professionnels de la santé est de 32.000, soit 9,2 infirmiers, seulement, pour 10.000 habitants or, le seuil critique recommandé est de 25 infirmiers pour 10.000 habitants.
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Pour atteindre le minimum basique de médecins, il faut 34.000 nouveaux médecins à former pour pouvoir être dans les normes. Or, on ne peut pas former un tel nombre de médecins en 2, 3 voire 4 ans. En dépit du resserrement du cursus de 7 à 6 ans, censé permettre de former davantage de praticiens, et l’ouverture de nouvelles facultés de médecine ces dernières années, il faut attendre davantage d’années pour pouvoir atteindre le nombre de médecins espéré qui sortiront de nos universités. Et pour apaiser ces inquiétudes, le Chef du gouvernement Aziz Akhannouch, dans un exposé présenté le 7 juillet dernier devant le parlement, a indiqué que son gouvernement vise à porter progressivement le nombre de professionnels à plus de 90 000 d’ici 2026. « Notre objectif est de dépasser le seuil de 27 professionnels de santé pour 10.000 habitants, en vue de le porter à 45 d’ici 2030 », a-t-il précisé.
Il a expliqué aussi que pour atteindre ces objectifs, le gouvernement a mis en place une nouvelle architecture de formation de base en créant trois facultés de médecine et de pharmacie et trois centres hospitaliers universitaires à Errachidia, Béni Mellal et Guelmim. « Grâce à ces efforts, la capacité d’accueil des facultés de médecine et de pharmacie a augmenté de 88% en 2024 par rapport à 2019 et le gouvernement vise à continuer d’augmenter cette capacité pour atteindre 7.543 places à partir de 2027 ». Il a précisé aussi, que « la capacité des instituts supérieurs des professions infirmières et des technologies de la santé est passée de 4 000 places, au cours de l’année universitaire 2021-2022, à plus de 7.000 places au cours de l’année universitaire 2023-2024, soit une augmentation de 75% ».
Il faut certes former plus de médecins, mais surtout il faut pouvoir les garder. Les futurs médecins sont surtout tentés par le secteur privé «l’exode interne» et sollicités par l’étranger «l’exode externe». L’exode interne est plus menaçant pour l’offre de soins dans le secteur public, étant donné que plus de 80% des médecins en formation (résidents) refusent d’intégrer le secteur public et presque 100% des médecins spécialistes du secteur public refusent de prolonger leur activité dans le secteur public après la fin de leur contrat.
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S’agissant de l’exode externe, environ 700 nouveaux médecins quittent le Maroc chaque année en raison du manque d’attractivité de la profession au Maroc, soit environ 30% du total des médecins diplômés des facultés marocaines. Etant entendu que le système de santé à l’étranger offre des conditions financières plus attrayantes et des infrastructures plus développées. Un sondage auprès des facultés de médecine a indiqué que 70% des étudiants en médecine ayant terminé leurs études au Maroc prévoient de quitter le pays dès l’obtention de leur diplôme. Khalid Ait Taleb, l’ex-ministre de la Santé, avait déclaré devant le parlement que « ce phénomène était impossible à éliminer face aux incitations étrangères », soulignant que « ces motivations offertes par les pays occidentaux peuvent atteindre jusqu’à 10 fois ce que gagne un médecin au Maroc ».
Pour atténuer le phénomène de l’exode interne et externe des médecins, le Chef de gouvernement a tenu à rappeler l’amélioration récente des conditions de travail des professionnels de santé. Il a précisé que « la modification de l’indice de référence des médecins, pharmaciens, et médecins dentistes a permis aux médecins d’augmenter leurs salaires de 3.600 DH par mois. Il y a aussi une augmentation de la valeur de l’indemnisation des risques professionnels au profit des cadres administratifs et techniques pour atteindre 1.400 DH par mois ».
A la fin de son intervention, M.Akhannouch a reconnu que les expériences de réforme profonde dans les systèmes de santé ont montré que leurs fruits n’apparaissent que sur une période d’une décennie. Cependant, il a rassuré qu’une « planification minutieuse et une mise en œuvre sérieuse peuvent produire des transformations tangibles dans un délai de cinq ans. C’est l’horizon vers lequel nous travaillons aujourd’hui, avec des mesures et des réformes institutionnelles basées sur une vision globale qui n’assurent pas des résultats rapides, mais qui va au-delà du mandat du gouvernement, c’est un signe de courage politique et de responsabilité nationale ».
Une journée d’étude sur l’impact de la fuite des médecins à l’étranger
Le groupe istiqlalien à la Chambre des conseillers a organisé, le 3 juin dernier, une journée d’étude sur l’impact négatif de la fuite des médecins marocains à l’étranger. Le constat des participants, experts, chercheurs, académiciens et anciens ministres, c’est que le Maroc connaît une importante pénurie en médecins, un déficit que la Cour des comptes estime à 47.000 et qui pourrait se creuser à 53.000 d’ici 2035. Cet important gap est dû à plusieurs facteurs, notamment la fuite des médecins vers l’étranger et le manque d’attractivité de la profession au Maroc. Plusieurs autres facteurs sont également à l’origine du départ des médecins : opportunités professionnelles, salaires compétitifs, quête d’une meilleure qualité de vie. C’est une perte des ressources humaines compétentes mais aussi une perte matérielle, car la formation d’un médecin coûte à l’État un million de dirhams. Outre la réduction de la durée de formation de 7 à 6 ans, le Président du Conseil de la communauté marocaine de l’étranger, Driss El Yazami, a suggéré l’augmentation des salaires des médecins généralistes et la mise en œuvre de mesures attractives pour faciliter le retour des médecins qui ont émigré et dont le nombre est estimé à 10.000 médecins.