Au fil des ans, l’Afrique a développé cette fâcheuse manie d’importer des solutions prêt-à-porter à ses problèmes dans divers secteurs. La pratique a démontré que cela se termine généralement sur des échecs. A titre d’exemple, l’insécurité alimentaire est toujours là après des décennies d’expérimentation de toutes sortes. C’est à ce niveau que la contribution de ces institutions émergentes dans le continent, comme l’UM6P, peut s’avérer salutaire car elles proposent des alternatives adaptées aux réalités locales, essentiellement pour l’avènement d’une agriculture adaptée et résiliente.
En 2050, la population africaine devrait atteindre quelque 2,5 milliards d’habitants, soit un quart de la population mondiale, contre un peu plus de 1,5 milliard actuellement. Cela veut dire que dans un quart de siècle, les pays du continent auront un milliard de citoyens supplémentaires à nourrir. Une progression exponentielle qui peut être, à la fois, une aubaine pour le développement économique ou un désastre si les Etats sont mal préparés pour accueillir les nouveaux arrivants. Pris sous cet angle, la production agricole devrait absolument suivre la cadence de la démographe, sinon le facteur démographique se transformerait en un véritable cauchemar.
Les gouvernements doivent prendre très au sérieux l’essor de ce secteur névralgique et surtout tendre l’oreille aux experts autochtones, qui semblent parfaitement conscients de la gravité de la situation et multiplient les appels du pied pour que leur voix soit enfin entendue par les décideurs. Nos ingénieurs agronomes et nos chercheurs n’ont plus rien à envier à quiconque, d’autant plus que ce qu’ils proposent, en tant qu’enfants de cette terre, est en adéquation avec les besoins effectifs de leurs pays.
Lire aussi | Stabilité-Attractivité: le Maroc champion africain en 2025 [Institut Amadeus]
Justement, l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) a fait du progrès du Maroc et de l’Afrique dans divers domaines sa première mission, orientant la grande part de ses efforts et de ses actions vers la réalisation de cet objectif. Entre congrès, conférences, études, échange et partage avec les autres institutions du continent, l’UM6P place l’Afrique au cœur de ses intérêts, avec une prédominance des questions en rapport avec l’agriculture.
Des évidences à ne pas négliger
C’est ainsi que l’Initiative Al Moutmir, qui relève de l’UM6P, a tenu, le 8 décembre 2025 à Benguérir, une Conférence Internationale sous le thème : «De la science à l’impact : le conseil agricole et le transfert technologique, des leviers clés pour des systèmes agroalimentaires résilients en Afrique». En effet, Al Moutmir œuvre à ancrer la démarche scientifique auprès des agriculteurs au Maroc, surtout les petits parmi eux, à travers une offre multiservices comprenant des solutions innovantes et personnalisées pour mieux les accompagner.
La rencontre a permis aux experts présents de rappeler des évidences à leurs yeux, mais qui ne sont pas toujours prises en considération au moment de la décision politique. Le transfert technologique et le conseil agricole jouent un rôle fondamental à tous les niveaux de la chaîne de valeur : du laboratoire à la ferme. Ils permettent non seulement de traduire les avancées scientifiques en solutions concrètes, mais aussi d’intégrer les innovations technologiques dans les systèmes agricoles.
Cela dit, les échanges ont révélé une vérité : Écouter les agriculteurs africains et l’ensemble de l’écosystème agricole est tout aussi crucial pour valoriser les réussites locales et faciliter l’émergence de modèles adaptés aux réalités du terrain. Cette approche collaborative est la clé pour bâtir des systèmes agroalimentaires résilients et inclusifs. Autrement dit, les chercheurs ont besoin de l’adhésion des agriculteurs et ces derniers ont tout à gagner en adoptant les techniques modernes.
Lire aussi | Indice HVS d’évaluation hôtelière: où et comment investir en Afrique
Travailler en parfaite symbiose
L’Initiative Al Moutmir remplit, de ce fait, toutes les cases en matière de conseil et de transfert technologique, ce qui pourrait en faire une expérience à dupliquer ailleurs dans le continent. Nawfal Roudies, directeur du programme, a détaillé les trois principes fondamentaux de ce modèle, qui a vu le jour en 2018. Premièrement, il s’agit de l’adoption de pratiques agricoles fondées sur des bases scientifiques grâce à la collaboration avec le corps professoral et le comité scientifique. Deusio, une communication quotidienne avec les agriculteurs via des plateformes interactives. Tertio, l’établissement de partenariats public-privé, du fait que le succès de la vulgarisation agricole dépend de l’intégration des efforts.
Il y a quelques semaines, Challenge a eu l’opportunité de vérifier cet état de fait en se rendant dans une petite exploitation d’oliviers dans la région d’El Kelaa des Sraghnas, où on a pu constater comment le fermier travaillait en parfaite symbiose avec les jeunes ingénieurs d’Al-Moutmir, dans une relation gagnant-gagnant. L’agriculteur a nettement amélioré ses rendements et les agronomes ont pu mettre en application tout ce qu’ils ont testé dans le laboratoire. Fin de la digression.
Abondant dans cette direction, le chercheur émérite Mustapha El Bouhssini, doyen associé chargé de la recherche au College of Agriculture and Environmental Sciences de l’UM6P, a insisté que «la publication scientifique ne suffit pas», en ce sens que «l’enjeu majeur demeure la mise en œuvre des innovations sur le terrain et leur appropriation par les agriculteurs», a-t-il expliqué. Donc, l’ingénieur ne doit pas s’habituer au confort des bureaux – c’est même une grave erreur -, mais il doit aller sur le terrain pour donner sens au «conseil agricole de proximité» et s’assurer de l’impact réel de ses travaux.
Lire aussi | Initiative Al Moutmir: Quand agriculture et laboratoire font bon ménage
Pousser dans la même direction
Au regard de sa vocation agricole, le Maroc a développé, depuis longtemps, différents mécanismes d’accompagnement et d’encadrement de ses agriculteurs, même s’ils ont changé d’appellations et d’attributions en fonction des époques et des politiques publiques. Les plus connus parmi eux sont l’Office national du conseil agricole (ONCA) et les Offices régionaux de mise en valeur agricole (ORMVA),
Cependant, nombre de pays africains n’ont pas réussi à mettre en place une telle stratégie, comme l’a pointé le chercheur nigérian Christogonus Kayode Daudu, spécialiste des systèmes agricoles et de l’étude des sols. «Quoique l’agriculture africaine soit à un tournant, la vulgarisation reste un maillon faible», a-t-il déploré, rappelant aussi le faible usage d’intrants et de fertilisants et une mécanisation bien en dessous des moyennes recommandées.
Il a, à cet effet, souligné le rôle clé de la digitalisation pour surmonter les carences en matière de vulgarisation agricole et de manque de ressources humaines, tout en mettant en place des normes et des solutions interopérables entre les pays africains.
Une position partagée par d’autres intervenants qui ont appelé à la conception de nouveaux modèles d’innovation, de recherche appliquée et de vulgarisation efficace, en s’appuyant sur l’esprit de la coopération entre les pays du Sud. A juste titre, cette Conférence internationale constitue la première étape vers un grand rendez-vous continental prévu en 2026, destiné à fédérer les acteurs du conseil agricole et du transfert technologique autour de modèles adaptés aux spécificités africaines.