Privé de ressources gazières propres mais confronté à une demande énergétique en forte hausse, le Maroc accélère la mise en place d’un véritable écosystème gazier national. Gazoducs structurants, terminal de regazéification à Nador West Med, recours massif aux partenariats public-privé : le Royaume mise sur le gaz naturel liquéfié (GNL) pour renforcer sa souveraineté énergétique, soutenir sa compétitivité industrielle et s’imposer comme futur hub régional, au cœur d’un marché mondial en pleine recomposition.
Longtemps cantonné à un rôle marginal dans le mix énergétique marocain, le gaz naturel est en passe de devenir l’un des piliers de la transition énergétique du Royaume. La stratégie nationale de développement du secteur gazier, portée par le ministère de la Transition énergétique et du Développement durable, franchit aujourd’hui un cap décisif avec le lancement d’appels à concurrence internationaux portant sur les infrastructures structurantes du futur réseau gazier national.
Au cœur de ce dispositif : la création d’un réseau de gazoducs stratégiques destiné à relier le port de Nador West Med au gazoduc Maghreb-Europe (GME), puis à prolonger cette dorsale énergétique jusqu’aux principaux pôles industriels de Kénitra et Mohammedia. L’objectif est clair : sécuriser l’approvisionnement en gaz naturel, réduire les coûts énergétiques des entreprises et accompagner la relance industrielle engagée par le Maroc.
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Le projet est structuré selon un schéma de partenariat public-privé (PPP), conformément à la loi n° 86-12. Il prévoit une procédure en deux étapes, avec une phase de préqualification destinée à sélectionner des entreprises ou consortiums capables d’assurer la conception, la construction, le financement et l’exploitation des gazoducs. Les candidatures doivent être déposées avant le 30 janvier 2026, signe d’un calendrier resserré et d’une volonté politique d’aller vite.
Le gaz, un « levier fondamental » pour l’économie marocaine
Pour les pouvoirs publics, le développement du gaz naturel dépasse largement la seule question énergétique. « Le secteur du gaz naturel constitue un levier fondamental pour attirer les investissements nationaux et étrangers, notamment dans l’industrie », a souligné à plusieurs reprises la ministre Leila Benali. Dans un contexte de pression croissante sur les coûts de production et d’exigences accrues en matière de décarbonation, le gaz apparaît comme un facteur clé de compétitivité.
Moins polluant que le charbon et plus flexible que les énergies renouvelables intermittentes, le gaz naturel est appelé à jouer un rôle de carburant de transition. Il permet d’abaisser rapidement l’empreinte carbone du système électrique tout en garantissant la stabilité du réseau. Pour le Maroc, dont près de 70 % de l’électricité reste produite à partir du charbon, l’enjeu est stratégique.
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Cette vision s’est traduite par la signature, en mars 2024, d’un mémorandum d’entente réunissant les ministères de la Transition énergétique, de l’Économie et des Finances, de l’Intérieur, ainsi que de l’Équipement et de l’Eau. Objectif : assurer la convergence des politiques publiques autour d’un programme intégré couvrant l’importation, le stockage, la regazéification et le transport du GNL.
Des investissements lourds, mais jugés structurants
Le pari du GNL implique toutefois des investissements massifs. Selon les estimations du ministère, le coût du gazoduc reliant la future station GNL de Nador au GME s’élève à environ 273 millions de dollars. Le tronçon entre le GME et Mohammedia nécessitera près de 639 millions de dollars supplémentaires, auxquels s’ajoutent 42,5 millions de dollars pour le développement d’un réseau secondaire desservant les régions industrielles de Kénitra et Mohammedia.
Pour sécuriser ce chantier ambitieux, le gouvernement planche également sur un cadre législatif dédié, avec un projet de loi encadrant l’importation, l’exportation, le stockage, le transport et la distribution du gaz naturel. L’enjeu est d’offrir de la visibilité aux investisseurs et de structurer un marché national du GNL encore embryonnaire.
Nador West Med, pierre angulaire du dispositif
Symbole de cette nouvelle ambition gazière, le port de Nador West Med s’impose comme la porte d’entrée du GNL au Maroc. Le ministère a lancé un appel à concurrence international pour l’affrètement à temps d’une Unité flottante de stockage et de regazéification (FSRU), qui sera amarrée au port méditerranéen.
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Le futur opérateur devra non seulement fournir la FSRU, mais aussi concevoir et installer l’ensemble des équipements «topside » nécessaires à la regazéification, avant de les transférer à une entité publique désignée. Là encore, le calendrier est serré : les candidatures sont attendues avant fin janvier 2026, avec une ouverture des plis prévue début février.
Cette unité sera la première centrale de regazéification du Royaume et l’unique sur la façade méditerranéenne. Si les capacités exactes n’ont pas encore été dévoilées, l’urgence du projet ne fait guère de doute au regard de l’évolution de la demande nationale.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2024, le Maroc a importé 886 millions de mètres cubes de gaz naturel, contre 861 millions un an plus tôt. Un volume qui a permis au Royaume de devenir le premier importateur de gaz espagnol, devant la France. Cette progression traduit l’appétit croissant de l’économie marocaine pour une énergie jugée plus propre, plus flexible et mieux adaptée aux besoins industriels.
Jusqu’à présent, le GNL importé par le Maroc est regazéifié dans les terminaux espagnols avant d’être acheminé via le GME. La mise en service de la FSRU de Nador permettra de s’affranchir de cette dépendance logistique, avec à la clé des gains de compétitivité et une meilleure maîtrise de la chaîne d’approvisionnement.
Trois plateformes GNL pour une couverture nationale
Nador n’est toutefois qu’un premier jalon. La feuille de route gouvernementale prévoit la construction de deux autres plateformes FSRU sur la façade atlantique : l’une à Mohammedia ou à Jorf Lasfar, l’autre au port de Dakhla. Ces points d’entrée multiples doivent garantir la résilience du système et accompagner la montée en puissance de la production électrique à base de gaz.
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Le plan d’équipement de l’ONEE prévoit en effet plus de 2,5 GW de nouvelles capacités thermiques gaz à l’horizon 2027. Pour soutenir cette dynamique, l’État mise largement sur les partenariats public-privé, laissant au secteur privé national et international l’essentiel de l’effort financier.
Un réseau de gazoducs au service de l’industrie
Côté transport, le ministère reste discret sur le nombre exact de gazoducs à construire, mais l’architecture globale se dessine. Plusieurs tronçons devraient voir le jour : deux pour accompagner le développement des gisements de Tendrara et d’Anchois, un interconnecté au GME, et un autre reliant les bassins industriels atlantiques de Kénitra et Mohammedia, avant un prolongement vers Dakhla.
À terme, ces infrastructures seront connectées aux futurs terminaux GNL atlantiques et au Gazoduc Afrique Atlantique reliant le Nigeria au Maroc, projet stratégique à vocation régionale et européenne. Une perspective qui conforte l’ambition du Royaume de devenir un hub énergétique incontournable entre l’Afrique et l’Europe.
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En misant sur le gaz naturel liquéfié, le Maroc fait le choix du pragmatisme dans un monde énergétique en transition. Le GNL n’est pas une fin en soi, mais un outil pour sécuriser l’approvisionnement, réduire l’empreinte carbone à court terme et préparer l’émergence de nouvelles filières, comme l’hydrogène vert.
Ce pari n’est pas sans risques : dépendance aux marchés internationaux, volatilité des prix, lourdeur des investissements. Mais pour les autorités, le coût de l’inaction serait bien plus élevé. À l’heure où les équilibres énergétiques mondiaux sont bouleversés, le Maroc entend bien transformer sa contrainte structurelle en avantage stratégique.