À l’aune de la nouvelle circulaire de l’offshoring annoncée le 27 janvier et du bilan d’étape de la stratégie Maroc Digital 2030, Redouane El Haloui, président de l’APEBI, livre une lecture lucide de l’état du secteur. Lisibilité réglementaire, exécution des réformes, compétences, rôle du privé et place réelle de l’IA.
À l’heure où le Maroc consolide sa position comme plateforme régionale de l’offshoring et des services numériques, le secteur aborde une phase charnière de son développement. Avec 26 milliards de dirhams d’exportations en 2024, l’offshoring s’impose comme un pilier de la balance des services et un levier majeur de création d’emplois qualifiés. Mais cette performance s’inscrit dans un environnement international de plus en plus compétitif, marqué par l’accélération des transformations technologiques, la montée en puissance de nouveaux hubs digitaux et une pression accrue sur les talents. C’est dans ce contexte que le ministère a dévoilé la nouvelle circulaire encadrante l’offshoring, présentée comme un outil de clarification et d’alignement avec la stratégie Maroc Digital 2030.
Pour Redouane El Haloui, président de l’APEBI, cette circulaire apporte avant tout de la lisibilité et s’inscrit dans la continuité du Contrat Programme Offshoring. La mise en place d’un portail digital dédié constitue une avancée tangible en matière de modernisation des procédures et de relation entre l’administration et les entreprises. Mais au-delà du cadre réglementaire, le véritable enjeu reste celui de l’exécution. Délais de traitement des dossiers, rapidité des réponses administratives, efficacité des mécanismes de remboursement : ce sont ces indicateurs opérationnels qui détermineront l’impact réel de la réforme sur la compétitivité du secteur et sur l’attractivité du Maroc auprès des donneurs d’ordre internationaux.
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Plus largement, cet entretien accordé à Challenge met en lumière les défis structurels auxquels fait face l’écosystème digital national. Adéquation des compétences aux besoins des marchés mondiaux, défi de la stratégie Maroc Digital 2030, rôle respectif des startups et des PME Tech dans la création de valeur : autant de chantiers décisifs pour réussir le passage à l’échelle. Si l’IA et la R&D ouvrent des perspectives considérables, leur impact restera limité sans une digitalisation préalable, des données exploitables et un investissement privé soutenu. À travers cette lecture, le président de l’APEBI plaide pour une transformation fondée sur le pragmatisme, la complémentarité des acteurs et, surtout, une capacité collective à passer de la vision à l’action
Que change la nouvelle circulaire de l’offshoring annoncée le 27 janvier ?
La nouvelle circulaire apporte avant tout davantage de lisibilité réglementaire et s’inscrit clairement dans la continuité du Contrat Programme Offshoring, qui structure le développement du secteur depuis plusieurs années. Elle clarifie les dispositifs existants et vise à sécuriser le cadre d’intervention des entreprises, dans un contexte de concurrence internationale accrue. L’un des apports notables réside dans la mise en place d’un portail digital dédié, qui marque une avancée concrète en matière de digitalisation des procédures et de modernisation de la relation entre l’administration et les opérateurs économiques. Pour autant, l’enjeu central se situe désormais dans la capacité d’exécution du dispositif. Les véritables indicateurs de performance resteront les délais de traitement des dossiers, les délais de réponse de l’administration et, surtout, les délais effectifs de remboursement. C’est à ce niveau que se mesurera l’efficacité réelle de la circulaire sur le terrain.
Répond-elle pleinement aux besoins des entreprises ?
La circulaire va globalement dans le bon sens, notamment en ce qui concerne le cadre général et les mécanismes d’incitation mis en place pour soutenir le secteur. Elle traduit une volonté d’alignement avec les standards internationaux et de maintien de l’attractivité du Maroc comme plateforme offshoring compétitive.
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En revanche, sur un enjeu stratégique majeur — l’adéquation entre les compétences disponibles et les besoins des marchés internationaux — le chantier reste ouvert. Des recommandations existent déjà, portées notamment par l’APEBI et validées dans des instances internationales. Le défi n’est donc pas celui du diagnostic, mais bien celui de la mise en œuvre opérationnelle. Les mécanismes permettant de déployer ces recommandations de manière concrète et continue doivent encore être activés afin de garantir une adaptation permanente des compétences face à l’évolution rapide des métiers, des technologies et des attentes des donneurs d’ordre internationaux.
Quel est le rôle des entreprises membres de l’APEBI dans la performance du secteur ?
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2024, le secteur de l’offshoring a généré 26 milliards de dirhams d’exportations, dont 66 % réalisés par les entreprises membres de l’APEBI — qu’il s’agisse des entreprises offshores, des PME Tech ou de certaines startups.
Cette réalité confirme que la création de valeur repose essentiellement sur le secteur privé. Ce sont les entreprises qui investissent, innovent, créent des emplois qualifiés et portent la compétitivité du Maroc à l’international. Le rôle des pouvoirs publics est fondamental, mais il consiste avant tout à fixer un cadre clair, stable et prévisible, et à en faciliter l’exécution. L’investissement, l’innovation et la croissance du secteur demeurent, quant à eux, le fruit de l’engagement et de la capacité d’adaptation des acteurs privés.
Quel bilan peut-on dresser aujourd’hui de la stratégie Maroc Digital 2030 ?
La stratégie Maroc Digital 2030 a permis, dans un premier temps, de construire une vision partagée entre les différents acteurs publics et privés, ce qui constitue un acquis structurant. Des avancées sont déjà perceptibles, notamment en matière de digitalisation des procédures administratives et de prise de conscience collective des enjeux liés à la transformation numérique.
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Toutefois, le bilan d’étape met en lumière un défi désormais central : celui de l’exécution. La réussite de la stratégie dépendra de la capacité à prioriser les chantiers, à instaurer une gouvernance claire, à renforcer la coordination entre les acteurs et à assurer un suivi rigoureux à travers des indicateurs de résultats mesurables. Sans cette approche pragmatique et orientée résultats, le risque est de voir la stratégie rester au niveau de l’intention plutôt que de produire un impact tangible sur l’économie réelle.
L’IA et la R&D suffisent-elles à transformer durablement le secteur ?
L’intelligence artificielle et la R&D constituent indéniablement des leviers majeurs de transformation, mais elles ne peuvent, à elles seules, garantir une mutation durable du secteur. Des initiatives comme Jazari apportent des réponses utiles, notamment sur les volets recherche, structuration et émergence d’un écosystème, mais leur impact reste par nature partiel.
Les startups jouent un rôle clé en tant qu’exploratrices de l’innovation, en testant de nouveaux usages, de nouveaux modèles économiques et en capitalisant sur l’émergence de fonds de capital-risque. Les PME Tech, de leur côté, sont les véritables bâtisseurs du digital : elles industrialisent les solutions, les déploient à l’échelle, intègrent les systèmes et portent l’effort durable de création de valeur et d’emplois.
Sans digitalisation préalable, sans données structurées et sans investissement privé soutenu, ni les startups ni les PME Tech ne pourront produire l’impact attendu de l’IA. La transformation durable du secteur repose sur la complémentarité de ces acteurs, appuyée par des mécanismes concrets d’exécution et une logique de passage à l’échelle.