Le rapport annuel 2024-2025 de la Cour des comptes dresse un diagnostic de l’action publique. Derrière des indicateurs parfois flatteurs et des milliards de DH engagés, la haute juridiction révèle des dysfonctionnements structurels persistants : pilotage défaillant, retards réglementaires et impact limité pour le citoyen. Universités saturées, pêche maritime fragilisée, un réseau moderne de gare routière à l’arrêt, régionalisation déséquilibrée, couverture médicale sous tension, forêts en recul, agroalimentaire mal structuré, investissement privé bridé, … les constats se recoupent : des réformes lancées sans cap clair, ni outils solides de suivi et d’évaluation. Si certaines avancées sont reconnues, elles restent partielles et inégalement réparties. Pire, la Cour alerte sur le suivi des recommandations : à peine 18 % de celles programmées avant fin 2024 ont été entièrement mises en œuvre, 47 % sont en cours, et 35 % n’ont pas encore été entamées. Des chiffres qui pointent des angles morts persistants et la nécessité d’activer urgemment des leviers pour que les réformes ne restent pas lettre morte.
Universités publiques : la massification sans boussole
Le système de l’enseignement supérieur public avance sous forte pression, mais sans cap stratégique clair. La Cour des comptes dresse un constat sévère : le ministère de l’Enseignement supérieur ne dispose ni d’une vision structurée pour le développement des universités, ni d’objectifs précis pour accompagner une massification devenue critique. En une décennie, le taux d’occupation est passé de 174 étudiants pour 100 places en 2012-2013 à 258 en 2023-2024, mettant les infrastructures et la gouvernance à rude épreuve.
Dans son dernier rapport, la Cour pointe l’absence d’une cartographie nationale prospective et d’une carte universitaire actualisée, pourtant prévues par la loi-cadre 51-17. Or, cet outil est indispensable pour planifier la répartition des universités, des établissements publics et privés, et orienter les investissements. Les plans d’action successifs du ministère restent flous, sans orientations opérationnelles claires en matière de construction. Les universités, de leur côté, peinent à concevoir, exécuter et suivre les projets, sans vision arrêtée sur les établissements à privilégier, à accès ouvert ou sélectif.
Les dysfonctionnements sont multiples : exigences limitées en assurance qualité, projets lancés avant la finalisation des études, révisions en cours de chantier faute de coordination, faible mutualisation des espaces et insécurité foncière. Résultat : une efficacité globale en berne et une offre de formation incapable de suivre la demande.
La Cour illustre ce manque de vision par des projets abandonnés ou inachevés : fusion avortée des ENSA et FST, généralisation inaboutie de la scission des facultés de droit, ou encore revirements successifs sur les facultés polydisciplinaires. Face à ces limites, le ministère mise désormais sur l’externalisation du suivi des chantiers et une planification via la plateforme «E-Budget». Reste à savoir si ces correctifs suffiront à combler un déficit stratégique devenu structurel.
Gares routières : un réseau moderne à l’arrêt
Le Maroc compte 72 gares routières (GR), mais leur modernisation et leur exploitation révèlent de profondes fragilités. Selon la Cour des comptes, les dépenses pour la première tranche des nouvelles GR ont atteint 751,97 millions de DH, pour des recettes 2024 de seulement 44,77 millions de DH, avec 557 agents en poste. La Cour des comptes pointe l’absence de cadre réglementaire national fixant les normes techniques, les conditions de gestion et l’organisation des activités commerciales, laissant la répartition et le fonctionnement des gares à la merci de décisions ponctuelles. Certaines infrastructures, comme celles d’Ifrane, Taourirte, Bouizakarne ou Assila, restent peu fréquentées, voire fermées depuis plusieurs années.
La coordination entre gares, l’information des voyageurs et la sécurité des autocars restent limitées : 86 % des GR n’affichent pas les horaires, 74 % n’ont pas d’infirmerie, 92 % n’offrent pas de locaux pour conducteurs, et seulement 38 % sont accessibles aux personnes à mobilité réduite. La maintenance, avec un budget moyen de 87 840 DH par gare, est insuffisante pour réparer dégradations et équipements usés.
La Cour appelle à un schéma directeur national, à un pilotage permanent et coordonné entre ministères, à la modernisation de la flotte et à une meilleure planification communale des GR, incluant accessibilité, information des voyageurs et entretien régulier. Sans ces mesures, les gares, censées faciliter la mobilité, restent des infrastructures sous-exploitées, fragilisant le transport public routier et l’attractivité du réseau.
Pêche maritime : le trésor qui s’épuise
Le Maroc, avec plus de 1,1 million de km d’espace maritime et 3.500 km de littoral, se place au 1er rang africain et 13ᵉ mondial pour la pêche, générant 1,1% du PIB et 260.000 emplois directs. Mais derrière ces chiffres flatteurs, la Cour des comptes révèle un secteur halieutique à bout de souffle, fragilisé par la surexploitation des ressources et une gouvernance défaillante.
Les stocks de poissons et fruits de mer subissent une pression insoutenable : petits pélagiques, céphalopodes, crustacés et poissons démersaux sont exploités au-delà des seuils biologiquement acceptables. La stratégie Halieutis (2009-2020), censée structurer le secteur, n’a jamais été prolongée ni remplacée, laissant un vide stratégique. Plus frappant : l’interprofession de la pêche, prévue par la loi n°03.12, n’a jamais vu le jour, limitant la coordination entre professionnels et pouvoirs publics.
Le secteur souffre également d’une approche fragmentée de la gestion des pêcheries. Les plans privilégient une vision par stock, ignorant les interactions écosystémiques. L’usage d’engins non sélectifs et la définition trop large des zones de pêche aggravent la situation. Les aires marines protégées, prévues pour couvrir 30% des zones maritimes, peinent à se matérialiser, et l’aquaculture marine, pourtant relais stratégique, plafonne à 3.640 tonnes, soit moins de 1% de la production nationale, avec un cadre juridique tardif et incomplet.
Le contrôle et la traçabilité restent morcelés. Les dispositifs existants, dont le système Samac, ne couvrent que l’export, laissant le marché local exposé aux pratiques illégales.
Face à ce constat, la Cour recommande une nouvelle stratégie nationale de pêche, un renforcement des plans d’aménagement, un contrôle centralisé et efficace et le développement d’une aquaculture moderne pour transformer la richesse maritime du Maroc en capital durable.
Déclarations de patrimoine : la Cour des comptes appelle à un sursaut
La déclaration obligatoire de patrimoine demeure un instrument clé de reddition de comptes et de prévention de la corruption. À fin octobre 2025, 154.931 personnes étaient concernées : 135.191 fonctionnaires et agents publics, 18.258 élus locaux et 1.482 autres catégories. Sur cette période, les juridictions financières ont reçu 104.868 déclarations, dont 11.876 à la Cour des comptes et 92.992 aux Cours régionales, les fonctionnaires représentant 92% des dépôts.
Pour renforcer le dispositif, le premier président de la Cour a adressé, le 5 juin 2024, un référé au ministère de la Réforme de l’administration, appelant à un cadre juridique unifié et global et à l’adoption rapide de la loi sur la déclaration obligatoire du patrimoine. L’objectif : combler les insuffisances existantes et améliorer l’efficacité du système pour lutter contre la corruption.
Entre janvier 2024 et octobre 2025, le nombre de déclarations a augmenté, notamment en raison du renouvellement triennal des élus locaux. La Cour a préalablement établi les listes des assujettis et analysé les bases de données, permettant un meilleur contrôle et une optimisation de la conformité. Tous les membres du gouvernement et les parlementaires ont respecté leurs obligations. Du côté des fonctionnaires et agents, 86% ont renouvelé leurs déclarations, laissant 4.974 personnes en défaut. Pour les déclarations de début et fin de fonctions, 8.116 agents étaient initialement en retard ; 3.154 ont régularisé, mais 4.962 restent non conformes, principalement pour les déclarations de fin de fonctions.
L’étude de la Cour souligne les limites structurelles : listes d’assujettis mal définies, suivi et contrôle incomplets, absence de mécanisme clair pour actualiser les listes et délais légaux insuffisants. Les organismes publics consultés recommandent l’adoption d’une déclaration électronique intégrée, couvrant l’ensemble du processus, de l’établissement des listes au suivi et contrôle des déclarations.
Énergies renouvelables : le Maroc accélère, mais reste prisonnier des retards
La stratégie énergétique nationale 2009-2030 vise à réduire la dépendance aux énergies fossiles en développant les renouvelables. Si les objectifs 2020 n’ont pas été atteints – 37 % de capacités installées contre 42 % visées – la dynamique s’est renforcée depuis 2021, avec 5 439 MW installés fin 2024, portant la part des EnR à 45,3 % du mix électrique. Les programmes éolien et hydro dépassent désormais leurs cibles, mais le solaire reste à la traîne, avec seulement 928 MW. Malgré ces avancées, les énergies fossiles dominent toujours la production, la contribution réelle des EnR ne dépassant pas 26,7 % en 2024, affectée par l’intermittence, les niveaux d’eau des barrages et les retards techniques des centrales et STEP.
Le plan 2025-2030 prévoit 15 672 MW installés, dont 12 445 MW renouvelables, avec un recours accru au stockage par batteries et au gaz naturel comme énergie de transition. L’Autoroute électrique Sud-Nord et l’hydrogène vert figurent parmi les leviers stratégiques, mais souffrent de retards et de coordination insuffisante.
La Cour des comptes recommande un suivi strict, une gouvernance renforcée, la clarification des cadres juridiques, l’accélération de la séparation des activités de l’ONEE et le développement d’infrastructures de transport et de stockage pour exploiter pleinement le potentiel du pays et sécuriser les investissements.
Régionalisation : la masse salariale territoriale hors de contrôle
Près de 912.188 agents et 222,33 milliards de DH de masse salariale : la fonction publique territoriale pèse lourd dans les finances publiques, sans pour autant délivrer des performances à la hauteur des moyens engagés. Dans son rapport 2024-2025, la Cour des comptes dresse un constat sévère d’un système stratégique pour la régionalisation avancée, miné par des déséquilibres structurels, une gouvernance éclatée et des rigidités juridiques persistantes.
La gestion des ressources humaines, censée être le moteur de la cohérence territoriale, reste profondément inégale. En 2023, près de 60% des fonctionnaires sont concentrés dans quatre régions, tandis que les Régions ne mobilisent qu’1% des effectifs, signe d’une capacité de gestion très limitée. Les collectivités territoriales demeurent dominées par des agents d’exécution, contrairement aux établissements publics territoriaux, dont l’encadrement plus qualifié constitue une exception.
Paradoxalement, alors que les effectifs ont reculé de 3,22% entre 2018 et 2023, la masse salariale a bondi de 26%, portée par les revalorisations et les promotions. Cette hausse ne s’est pas traduite par une amélioration tangible des services. En 2023, les salaires absorbent 57% du budget de fonctionnement de l’État et 48% de celui des collectivités, accentuant la pression sur les finances locales.
La Cour pointe surtout une gouvernance inefficace : multiplicité des statuts, absence d’un cadre unifié, coordination défaillante entre institutions et retard dans l’adoption du statut des fonctionnaires territoriaux. Résultat : mobilité quasi inexistante, planification RH insuffisante et formation continue marginale, loin des standards internationaux.
Face à ces dérives, la Cour appelle à une réforme d’ampleur : base nationale des compétences, stratégie intégrée État-Régions, mobilité incitative et accélération des réformes juridiques. Sans sursaut, avertit-elle, la bombe salariale continuera de fragiliser la régionalisation avancée.
Forêts : le Maroc face à l’échec silencieux du reboisement
Chaque année, 17.000 hectares de forêts disparaissent au Maroc. Lentement mais sûrement, le couvert forestier se rétracte, fragilisant un patrimoine écologique, économique et social pourtant au cœur des stratégies publiques. Avec près de 9 millions d’hectares, soit 12,6% du territoire national, le domaine forestier constitue un rempart contre l’érosion, un régulateur climatique et une source de revenus ruraux. Mais cette richesse est aujourd’hui sous une pression croissante : surpâturage, surexploitation du bois de feu, incendies et intensification des usages humains.
La Cour des comptes dresse un constat sans concession. Entre 2010 et 2021, seuls 363.762 hectares ont été reboisés sur les 580.000 programmés, soit un taux de réalisation de 62%. Plus alarmant encore, le taux de réussite des opérations de reconstitution n’a pas dépassé 56%. La dynamique récente ne corrige pas la tendance. Dans le cadre de la stratégie «Forêts du Maroc 2020-2030», à peine 57.546 hectares ont été reconstitués entre 2022 et 2024, représentant 41% des objectifs prévus.
Si l’ambition affichée est élevée – 600.000 hectares reboisés d’ici 2030 –, la stratégie souffre d’un déficit de clarté. Les objectifs fonctionnels du reboisement, entre production, protection ou usages récréatifs, ne sont ni hiérarchisés ni territorialisés, rendant le suivi et l’évaluation incertains. À cela s’ajoute l’absence d’un plan intégré d’adaptation au changement climatique et d’une recherche scientifique structurée comme levier central.
La gouvernance accentue ces fragilités. Les instances prévues restent largement inopérantes, tandis que le projet de loi sur la conservation et le développement durable des forêts demeure en attente. Sur le terrain, les failles touchent jusqu’à la gestion des semences et à la production des plants, entravées par le manque de normes, de certification et de capacités. Autant de dysfonctionnements qui rappellent que la durabilité forestière ne se proclame pas : elle se construit, réforme après réforme.
Développement territorial : des milliards engagés, un impact encore fragile
Le lancement annoncé des nouveaux programmes de développement territorial intégré intervient dans un contexte de bilan mitigé des chantiers précédents. Dans son dernier rapport, la Cour des comptes revient sur le programme de réduction des disparités territoriales et sociales, lancé en 2017 pour combler les déficits en infrastructures et services de base, notamment l’éducation, la santé, l’eau potable et l’électricité.
À fin juin 2025, plus de 46 milliards de DH ont été mobilisés, soit 94% de l’enveloppe prévue pour 2017-2023. Les engagements ont atteint 98% et les décaissements 84%. Sur 10.939 projets programmés, 9.026 ont été achevés et 1.289 étaient en cours. Mais la Cour relève que l’effort s’est concentré essentiellement sur la réhabilitation et l’entretien d’infrastructures routières, scolaires et sanitaires, avec un impact parfois limité. Pire, 8% des projets achevés n’étaient pas encore opérationnels, faute de structures de gestion et de maintenance, de signalisation finalisée ou de ressources humaines adéquates.
La gouvernance apparaît comme l’un des principaux points faibles. Malgré une contribution financière de 40%, les conseils régionaux n’étaient pas représentés au sein de la commission nationale de pilotage. L’absence de mécanismes de suivi des décisions a conduit à l’inapplication de plusieurs recommandations formulées entre 2017 et 2021. À cela s’ajoutent des lacunes dans la planification, des études techniques insuffisantes ayant entraîné des surcoûts pouvant atteindre 290%, ainsi qu’une centaine de projets à l’arrêt en 2025.
Pour la nouvelle génération de programmes intégrés, la Cour des comptes appelle à un changement d’approche : renforcer la qualité de la conception, fiabiliser les données territoriales, accélérer la déconcentration – dont le taux de réalisation n’a pas dépassé 36% fin 2024 – et privilégier une évaluation qualitative fondée sur l’impact réel pour le citoyen. Objectif affiché : passer de la dépense à l’efficacité territoriale.
Agroalimentaire : un géant aux pieds d’argile
En 2024, le secteur agroalimentaire marocain brille sur le papier : 185 milliards de dirhams de chiffre d’affaires, 58 milliards de valeur ajoutée, 272.000 emplois directs et 44 milliards d’exportations, soit 10% des expéditions nationales. Près de 2.000 entreprises contribuent à 27% de la valeur ajoutée industrielle et environ 4% du PIB. Un pilier économique majeur… mais fragile.
Le rapport 2024-2025 de la Cour des comptes, publié début 2026, révèle que derrière ces performances se cache un secteur mal armé pour l’avenir : absence de stratégie unifiée, gouvernance déficiente, projets inachevés et financements partiellement débloqués. Le contrat-programme CP-IAA (2017-2022), censé dynamiser l’agroalimentaire, en est l’illustration. Mal intégré aux grandes stratégies nationales, il a favorisé quelques filières seulement – lait et huile d’olive – représentant en 2016 28% du chiffre d’affaires et 23% de la valeur ajoutée. Trois ans après son terme, aucun renouvellement n’a été acté.
Côté financement, sur 12,37 milliards prévus, seuls 8,13 milliards ont été mobilisés, majoritairement par les opérateurs privés. L’État n’a débloqué que 32% de sa part, freinant l’élan. Sur 466 dossiers d’investissement, 48% ont été achevés, 21% sont en cours, et 31% abandonnés ou annulés. Certaines filières réussissent (fruits-légumes, pâtes-couscous, olives conditionnées), d’autres stagnent : dattes, lait en poudre, biscuiterie ou volaille à l’export.
Les mesures transverses – commercialisation, formation, innovation, normalisation – ont été négligées. La Cour des comptes insiste : le secteur doit se doter d’une stratégie claire, d’un outil de suivi rigoureux, d’une coordination efficace entre acteurs publics et privés, et moderniser la commercialisation et la R&D, pour transformer ses atouts en performances durables.
La gouvernance reste le talon d’Achille : comités de pilotage jamais réunis, avenants mutilant le texte initial, conventions non signées… Le géant de l’agroalimentaire avance avec des chaînes brisées.
Partis politiques : 22 millions de DH oubliés au Trésor
Entre 2022 et novembre 2025, les partis politiques marocains ont laissé échapper 22 millions de DH non restitués au Trésor, selon le dernier rapport de la Cour des comptes sur le contrôle de leurs finances. Ce montant concerne 14 partis débiteurs, alors que 24 autres formations ont rendu plus de 36 millions de DH, correspondant au financement des campagnes électorales (28,71 MDH) et au soutien annuel pour la gestion et les missions (7,32 MDH).
La Cour des comptes rappelle l’obligation légale de restituer les fonds non utilisés ou non justifiés et insiste sur le rôle du ministère de l’Intérieur pour inciter au respect des règles. Sur le plan des ressources, le contrôle des 27 partis déclarants en 2023 révèle 104,97 millions de DH de recettes, dont 42% d’auto-financement et 58% de financement public, avec des dépenses dépassant 91 millions de DH. La Cour pointe 5,73 millions de DH de dépenses non justifiées, signe de fragilités persistantes dans la gestion financière.
La présentation des comptes reste un autre point sensible : sur 33 formations, 27 ont transmis leurs comptes, mais seulement 23 certifiés par des experts-comptables, conformément aux obligations réglementaires.
Face à ces constats, la Cour des comptes renouvelle ses recommandations : respect strict des délais légaux, certification par des experts, et présentation complète des justificatifs conformément au Plan comptable des partis politiques. L’objectif : assurer transparence, responsabilité et contrôle des fonds publics dans le paysage politique national.
Réforme des EEP : l’État actionnaire toujours en attente
Quatre ans après l’adoption des textes fondateurs, la réforme des entreprises et établissements publics (EEP) peine à quitter le registre des intentions. La Cour des comptes dresse un constat sans complaisance d’un chantier stratégique en retard, alors qu’il devait constituer un levier central de modernisation de l’action publique et de relance de l’investissement.
Portée par la loi-cadre n°50.21 et la loi n°82.20, la réforme ambitionne de rationaliser un portefeuille public fragmenté, d’améliorer la gouvernance et de consacrer un État actionnaire plus lisible. L’Agence nationale de gestion stratégique des participations de l’État (ANGSPE) devait incarner cette mutation. Or, sa montée en puissance reste inachevée. La politique actionnariale de l’État n’a été adoptée qu’en 2024 et sa mise en œuvre opérationnelle demeure limitée. La gouvernance de l’Agence reste, elle aussi, incomplète, faute notamment de la nomination des membres indépendants de son conseil d’administration.
Le principal blocage concerne le transfert effectif des participations de l’État vers l’ANGSPE. Malgré l’élaboration d’une méthodologie et d’un schéma de transfert présentés en juillet 2025, aucun mouvement concret n’a encore été opéré. Sans cet instrument clé, l’Agence ne peut jouer pleinement son rôle d’actionnaire stratégique ni évoluer vers le statut de holding publique à l’horizon 2027.
Les retards s’étendent à la transformation des établissements publics à caractère commercial en sociétés anonymes : sur quinze entités concernées, seules quelques-unes ont avancé. À cela s’ajoute un déficit réglementaire persistant, plus de la moitié des textes d’application restant à publier. Pour la Cour des comptes, seule une accélération franche – gouvernance achevée, transferts actés et calendriers respectés – permettra d’éviter que la réforme des EEP ne s’enlise à l’approche de ses propres échéances.
Couverture médicale généralisée : l’AMO au défi de sa survie financière
L’enjeu de la couverture médicale au Maroc ne réside plus dans son élargissement, mais dans la capacité du système à en assurer la soutenabilité financière et l’efficacité opérationnelle. Dans son rapport 2024-2025, la Cour des comptes alerte : l’Assurance maladie obligatoire (AMO) s’apparente désormais à un pari financier à haut risque. L’extension rapide des droits a devancé la solidité du modèle, installant le système dans une zone grise, difficile à piloter et à financer durablement.
Sur le plan quantitatif, les chiffres sont impressionnants. En 2024, près de 31,94 millions de personnes sont immatriculées, portées principalement par l’intégration de l’ex-Ramed dans l’AMO-Tadamon, avec 14,47 millions de bénéficiaires. Mais derrière cette performance statistique se cache une réalité plus fragile. L’AMO des travailleurs non salariés n’a attiré que 3,27 millions d’adhérents, soit à peine 30% de l’objectif, tandis qu’Achamil reste marginal. Surtout, près de 11,35 millions de personnes demeurent sans couverture effective ou avec des droits fermés, révélant un écart profond entre couverture formelle et accès réel aux soins.
La montée en charge s’accompagne d’une explosion des dépenses. Pour l’AMO-Tadamon, celles-ci ont atteint 9,4 milliards de DH en 2024, portant le ratio dépenses/cotisations à 94%, contre 16% deux ans auparavant. La Cour pointe également un déséquilibre structurel : 79% des dépenses profitent au secteur privé, traduisant la faible attractivité de l’hôpital public et alimentant un reste à charge élevé pour les assurés, pouvant atteindre 47% pour certaines pathologies chroniques.
La fragilité financière est accentuée par un défaut de recouvrement chronique. L’AMO-TNS affiche un déficit technique de 391 millions de DH, Achamil de 425 millions, tandis que le régime public géré par la CNOPS dépasse le milliard de DH de déficit, avec un risque d’épuisement des réserves à l’horizon 2030. Face à ces signaux rouges, la Cour appelle à une clarification urgente du modèle de financement, sans laquelle la généralisation de la couverture médicale pourrait se transformer en impasse budgétaire durable.
Investissement privé : la réforme avance, mais le moteur reste bridé
Malgré les progrès enregistrés ces dernières années, la dynamique de l’investissement au Maroc demeure entravée par plusieurs contraintes structurelles. Dans son dernier rapport annuel, la Cour des comptes estime que le cadre stratégique de développement de l’investissement privé gagnerait en efficacité s’il était consolidé par une véritable stratégie nationale de l’investissement. Celle-ci devrait offrir une vision globale, clarifier les orientations et assurer la continuité des réformes au-delà des échéances fixées.
La haute juridiction insiste également sur la clarification des rôles et responsabilités des différents acteurs, ainsi que sur la consécration de mécanismes robustes de gouvernance, de suivi et d’évaluation. Dans cette logique, elle appelle à accélérer l’adoption du pacte national de l’investissement, destiné à mieux encadrer les engagements de l’État, du secteur privé et du secteur bancaire.
Sur le plan institutionnel, la Cour plaide pour la mise en place de l’Observatoire national de l’investissement, chargé du suivi et de l’analyse des performances. Un chantier déjà amorcé par le ministère de tutelle, à travers le développement d’un système d’information visant l’agrégation des données et la diffusion d’indicateurs clés, tels que le volume des investissements privés et les emplois créés.
La réforme des Centres régionaux d’investissement (CRI) constitue un autre levier essentiel, à condition d’accélérer la publication des textes réglementaires relatifs à l’évaluation de leur performance et d’aligner le décret d’application de la loi 47-18 avec le nouveau cadre législatif. Par ailleurs, certains dispositifs prévus par la Charte de l’investissement accusent du retard, notamment celui dédié à l’internationalisation des entreprises marocaines, toujours en attente de son texte réglementaire.
Concernant le climat des affaires, 98% des initiatives ont été lancées, mais la Cour appelle à accélérer l’exécution des projets restants d’ici 2026, en particulier sur le foncier, considéré comme l’un des principaux freins à l’investissement, d’où la nécessité d’une stratégie foncière nationale cohérente et intégrée.
Universités publiques : Des équipements scientifiques sous-exploités
Plus d’une décennie après avoir été dénoncé, le dysfonctionnement persiste. La gestion, l’entretien et surtout la mutualisation du matériel scientifique dans les universités publiques restent un angle mort des politiques académiques. Dans son dernier rapport, la Cour des comptes dresse un constat sévère d’un chantier inachevé, malgré des alertes anciennes et des tentatives de réforme restées sans suite.
Redondances dans les matériels lourds, gaspillages budgétaires et absence de mutualisation avaient alors conduit au lancement de formations de techniciens, à une cartographie nationale pilotée par le CNRST et à des projets de plateformes universitaires partagées. Autant d’initiatives qui se sont progressivement essoufflées.
Aujourd’hui, la Cour pointe l’absence de mécanismes clairs de validation et de priorisation des acquisitions, l’inexistence d’un inventaire consolidé et l’absence d’indicateurs sur l’utilisation réelle des équipements. Des matériels coûteux restent inutilisés, tandis que la mutualisation demeure «embryonnaire», souvent limitée à des initiatives individuelles d’enseignants-chercheurs. À cela s’ajoute l’absence d’une politique de maintenance structurée et la rareté du personnel technique dédié.
Les autorités reconnaissent ces lacunes. Le ministère des Finances confirme l’absence de stratégie d’acquisition cohérente, alors que ces équipements pèsent lourdement sur les budgets d’investissement. De son côté, le ministère de l’Enseignement supérieur admet la nécessité d’une stratégie nationale et met en avant des expériences pilotes à Marrakech et Tétouan, fondées sur l’inventaire, la centralisation et la digitalisation.
Autre point critique : l’absence de critères techniques internationaux dans la conception et l’accréditation des laboratoires. Des visites menées dans neuf universités ont confirmé le non-respect des standards ISO. Un retard structurel qui continue de peser sur la performance de la recherche publique.
Économie : des indicateurs en amélioration, des chantiers toujours inachevés
En 2024, la croissance s’est établie à 3,8%, contre 3,7% un an plus tôt, portée par la progression des secteurs non agricoles, qui ont compensé le recul de l’activité agricole affectée par la sécheresse récurrente. Dressant un état des lieux contrasté de l’économie nationale, le rapport annuel 2024-2025 de la Cour des comptes, relève également le ralentissement de l’inflation, la réduction du déficit budgétaire et la nette amélioration des recettes fiscales.
Pour la haute juridiction financière, ces évolutions traduisent une certaine résilience de l’économie, soutenue par les réformes engagées et les projets structurants visant à diversifier les sources de croissance et à réduire la dépendance aux aléas climatiques. Toutefois, ces acquis restent fragiles et appellent à une accélération des chantiers en cours.
S’agissant de la régionalisation avancée, la Cour note des avancées institutionnelles, mais souligne la persistance de fortes disparités territoriales. Trois régions concentrent près de 58,5% du PIB, dont Casablanca-Settat à elle seule près d’un tiers. Le programme de réduction des disparités territoriales affiche un taux d’achèvement de 82%, mais la nature des projets réalisés demeure insuffisamment alignée avec ses objectifs structurants.
Sur l’investissement, la Cour insiste sur l’urgence d’adopter une stratégie nationale officielle, capable de renforcer la cohérence des choix économiques et territoriaux. Elle appelle également à accélérer la mise en place de l’Observatoire national de l’investissement et à lever les freins persistants au climat des affaires, notamment le foncier.
Dans les secteurs sociaux, les efforts budgétaires consentis en santé et en protection sociale sont relevés, mais la Cour alerte sur la soutenabilité financière de l’AMO, appelant à des réformes structurelles urgentes. En éducation, malgré les progrès quantitatifs, les défis liés à la qualité des apprentissages et à la gouvernance restent entiers.