Face à la flambée des prix des fruits et légumes, les ministères de l’Intérieur et de l’Agriculture préparent une réforme ambitieuse des marchés de gros. Driss Aissaoui, économiste, explique comment la modernisation des infrastructures, la digitalisation et la transparence des circuits peuvent réduire l’influence des intermédiaires, sécuriser la chaîne de commercialisation et protéger le pouvoir d’achat des citoyens, tout en améliorant les revenus des producteurs et en maintenant l’équilibre du marché.
Challenge : Face à la flambée des prix des fruits et légumes, les ministères de l’Intérieur et de l’Agriculture préparent un projet de loi pour réformer les marchés de gros afin de limiter les marges excessives. Selon vous, quel est le rôle réel des intermédiaires et des spéculateurs dans cette hausse des prix ?
Driss Aissaoui : La gestion des marchés publics et privés au Maroc a toujours été considérée comme une problématique stratégique majeure. Elle conditionne fortement les réflexions des pouvoirs publics comme des acteurs privés, à différents niveaux. Cette réflexion a été conduite par certaines organisations professionnelles, avec notamment la COMADER qui a collaboré avec le Conseil de la concurrence pour organiser une conférence lors du SIAM 2024. L’événement a porté sur le fonctionnement concurrentiel des marchés de fruits et légumes, avec pour objectif de renforcer la transparence et la régulation dans le secteur.
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Dans ce cadre, les ministères de l’Intérieur, de l’Agriculture et de l’Industrie travaillent à la préparation d’une réforme des marchés de gros, visant à créer 12 marchés de « nouvelle génération » d’ici 2030, pour remplacer les 38 marchés existants. Cette initiative cible directement la spéculation et les intermédiaires en modernisant la gestion et en restructurant la chaîne de distribution, notamment à travers une nouvelle législation. Les nouvelles plateformes seront sécurisées, équipées de services logistiques adaptés et conçues pour réduire les déséquilibres territoriaux, limiter la spéculation et garantir des prix plus justes pour producteurs et consommateurs.
Actuellement, des projets sont en cours dans des villes comme Fès, Berkane, Marrakech et Inezgane, avec un premier modèle pilote à Rabat. Le financement mobilise plusieurs ministères et l’objectif est de structurer le secteur pour améliorer la fluidité de la commercialisation et la qualité des produits, tout en limitant l’impact des intermédiaires sur les prix.
Challenge : La modernisation des marchés de gros et la promotion de circuits plus transparents peuvent-elles améliorer l’efficacité du système sans fragiliser les équilibres existants entre producteurs, grossistes et détaillants ?
D.A : Oui, la modernisation peut améliorer l’efficacité logistique et réduire les écarts de prix sans briser les équilibres. L’objectif est d’intégrer les acteurs traditionnels dans le processus et de transformer les grossistes en prestataires de services logistiques plus efficaces, plutôt que de les exclure. La digitalisation et la numérisation des transactions permettent de mieux gérer les flux de produits périssables, de réduire les pertes et de diminuer les coûts de transport.
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Les nouvelles infrastructures régionales prévues d’ici 2030 offriront un cadre plus transparent, où la spéculation des intermédiaires sera limitée, assurant ainsi un prix plus juste pour le producteur et un coût maîtrisé pour le détaillant. Cette approche vise à sécuriser la chaîne de valeur, tout en préservant les équilibres existants entre producteurs, grossistes et détaillants, et à améliorer la qualité et la régularité de l’approvisionnement pour le marché local.
Challenge : Cette réforme représente-t-elle une réelle opportunité pour les petits producteurs et commerçants, ou existe-t-il un risque qu’elle profite davantage aux acteurs déjà les mieux organisés ?
D.A : La réforme offre une réelle opportunité si elle est appliquée de manière inclusive. Les circuits plus transparents et la possibilité pour certains producteurs et agrégateurs de vendre directement sans passer par les marchés traditionnels facilitent l’accès des petits producteurs aux marchés et améliorent la fluidité des échanges. La modernisation ne vise pas à éliminer les grossistes, mais à transformer leur rôle afin de garantir la pérennité de la chaîne de valeur.
Grâce à ces mesures, la spéculation est réduite, les pertes sont limitées et les revenus des producteurs sont sécurisés. Les marchés modernes permettront de mieux organiser les échanges et de renforcer la compétitivité du système agroalimentaire dans son ensemble, tout en incluant les petits producteurs et commerçants dans ce nouveau modèle.
Challenge : Quelles garanties économiques doivent accompagner cette réforme pour qu’elle produise des effets durables sur les prix et ne se limite pas à un impact ponctuel ?
D.A : Pour que la réforme ait un impact durable, elle doit être accompagnée de garanties structurelles. Il ne suffit pas de moderniser les infrastructures ; il faut également soutenir la montée en gamme, améliorer la productivité et sécuriser l’offre alimentaire afin de réduire la volatilité des prix.
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Les politiques publiques doivent encourager les investissements productifs, renforcer la concurrence et réguler la chaîne de valeur pour éviter les comportements de rente. Une surveillance active, du producteur au détaillant, est indispensable. Les mesures de soutien doivent être ciblées, notamment pour les producteurs indépendants et les ménages vulnérables, afin de renforcer la résilience de l’économie et assurer la pérennité des effets de la réforme.
En résumé, la modernisation des marchés, accompagnée d’un cadre réglementaire clair et d’un suivi rigoureux, vise à stabiliser les prix, sécuriser l’offre et améliorer les revenus des producteurs, tout en maintenant l’équilibre du marché et en offrant une véritable opportunité aux acteurs les plus fragiles.