La crise actuelle de l’eau est due à des facteurs conjoncturels, mais surtout structurels. Ces deux dimensions fondamentales sont à prendre en considération : le réchauffement climatique est global et impose une approche multidisciplinaire, dans un cadre multilatéral, au niveau international ; la surexploitation des ressources hydriques, au niveau local, nécessite une révision en profondeur des politiques publiques, en particulier dans le domaine agricole. Le 19ème Congrès Mondial de l’Eau est un espace favorable à cette approche appelée à être plus inclusive.
La rareté de l’eau impose des solutions urgentes aussi bien au niveau local que mondial. Sans eau, pas de vie, sous une forme quelconque. Cette vérité élémentaire doit être intégrée dans tous les comportements et dans toutes les activités humaines. Elle met en évidence le premier rapport entre les humains et la nature. Les principaux facteurs de la crise actuelle de l’eau n’ont pas de frontières. Le concept de réchauffement climatique résume ces facteurs. Néanmoins, l’impact est différent d’une région à une autre dans le monde. Certaines régions sont plus touchées que d’autres, tout en étant inégalement à l’origine des gaz à effet de serre. Ainsi, l’Afrique du Nord figure comme région où le stress hydrique est extrêmement fort (de 4 à 5). A l’opposé, des pays, comme le Brésil ou la Colombie, connaissent un stress hydrique léger (de 0 à 0,99), ou encore le Canada et la Russie, avec un stress hydrique léger à modéré (de 1 à 1,99). La situation est très préoccupante au Maroc.
Dans son dernier rapport intitulé «Quel avenir de l’eau au Maroc ?», l’Institut Royal des Etudes Stratégiques (IRES) met en évidence l’urgence d’une nouvelle politique publique de l’eau, après avoir décrit la gravité de la situation hydrique au niveau national et les principales causes. Plus qu’une situation de stress hydrique, le Maroc est passé au cours des deux dernières décennies à une situation de « rareté hydrique », allant jusqu’à menacer l’accès des populations à l’eau potable. En effet, aujourd’hui, l’approvisionnement moyen par habitant et par an en eau douce est à moins de 600 m3 contre 1000 m3, au début des années 2000. En 1960, la moyenne était de 2500 m3. Sans oublier la baisse de la qualité des eaux avec les risques sanitaires qui en découlent. Face à cette situation, la question de l’eau présente incontestablement le caractère d’une extrême urgence et fait appel à des solutions où s’articulent étroitement et nécessairement le local et le global, sur la base d’une vision stratégique combinant des politiques publiques nationales et territoriales avec une coopération multilatérale plus efficace, en termes d’actions concrètes et de résultats effectifs.
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La cause principale du stress hydrique réside dans le réchauffement climatique. En effet, à travers la crise de l’eau, se révèle la réalité de l’économie-monde, où règne une forte interdépendance entre les Etats. Durant les 19ème et 20ème siècles, une partie du monde, surtout l’Europe et le nord de l’Amérique, a connu une transformation industrielle qui s’est souvent réalisée au détriment de la nature. Cette transformation s’est accélérée durant les dernières décennies à travers la généralisation d’un modèle économique (mondialisation) nécessitant le recours croissant à des ressources énergétiques fossiles. Le Maroc se situe en zone semi-aride. Les périodes de sécheresse intense sont de plus en plus fréquentes, avec une baisse et une irrégularité des précipitations de pluie et de neige. D’où un ralentissement du renouvellement de l’eau disponible et donc une aggravation continue de la « vulnérabilité hydrique ». En 2020, le potentiel des ressources en eau naturelle a été estimé à 22 MM de m3 par an, dont 18 MM de m3 de réserves en eaux superficielles et 4 MM de m3 en eaux souterraines. La répartition de cette eau est territorialement inégale.
Plus de 50% de ces eaux sont concentrées dans les régions du nord et du centre. Les eaux superficielles, soit 18 MM de m3 sont constituées principalement par les eaux retenues dans les barrages. La variation annuelle du potentiel hydrique national est très forte, soit 5 à 50 MM de m3, en fonction des aléas climatiques. Par ailleurs, la pénurie des eaux superficielles/de surface a été aggravée par la surexploitation des nappes phréatiques/eaux souterraines. Les nappes phréatiques répertoriées sont au nombre de 130 dont 32 sont des nappes profondes, et 98 des nappes superficielles. Les systèmes aquifères couvrent une superficie totale de près de 80 000 km², soit à peu près 10% du territoire. La surexploitation des eaux est mesurée à travers la baisse du taux de renouvellement et la baisse continue du niveau piézométrique (niveau de profondeur des eaux souterraines, par rapport à une norme).
Les eaux souterraines fournissent de l’eau douce à plus de 90% de la population rurale, irriguent près de 40% de la superficie agricole totale et contribuent à plus de 50% à la «valeur économique» de l’ensemble des superficies agricoles irriguées. C’est dire l’importance stratégique de l’eau dans l’économie nationale. Si la cause principale de la raréfaction des eaux est de nature exogène, il n’en demeure pas moins que les politiques publiques nationales mises en œuvre, en particulier dans le domaine agricole, ont contribué à une aggravation de la situation des ressources hydriques. C’est le constat principal du rapport de l’IRES.
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Par ailleurs, le secteur agricole est fortement tributaire de l’eau. Sur 16,28 MM de m3 d’eau consommée, 89,26% sont destinées à l’irrigation, et 10,74% à l’approvisionnement en eau domestique, touristique et industrielle (Rapport IRES, juin 2024). Parmi les autres facteurs non négligeables expliquant la croissance de la consommation d’eau, sont cités l’accroissement démographique, l’évolution des modes de vie plus exigeants en consommation d’eau, et l’amélioration du niveau de vie des populations. En plus de l’aspect quantitatif, la qualité de l’eau aussi connait une dégradation continue, due principalement à l’extension des cultures irriguées souvent destinées à l’export et à l’infiltration des engrais chimiques et des pesticides.
La pollution croissante des eaux s’est ainsi traduite par la disparition de 60% à 80% des superficies des zones humides (lacs et bassins), selon l’Institut national de la recherche agronomique (INRA), et ce malgré la signature de la Convention RAMSAR, destinée à la protection des écosystèmes naturels. A cela s’ajoute l’extension des cultures en haute altitude, ce qui provoque une baisse des eaux, voire un assèchement des sources d’eau dans les bassins versants. Ainsi, autrefois perçu comme un «château d’eau», le Moyen Atlas ne l’est plus, suite à une surexploitation des écosystèmes et des lacs naturels qui jouent un rôle fondamental dans la recharge des aquifères.
La gestion actuellement inadaptée du «capital hydrique» fait appel à des solutions pratiques urgentes. Il ne s’agit pas de «réinventer la roue». Il existe des acquis importants en matière de gestion hydrique qui méritent d’être consolidés. Les politiques des barrages, les infrastructures hydro-agricoles, les politiques publiques volontaristes de généralisation de l’accès à l’eau potable (…) sont à capitaliser. Ces acquis ont permis aujourd’hui d’approvisionner en eau potable 100% de la population urbaine et presque 98% de la population rurale, avec l’irrigation de plus de 2 millions d’hectares. Ce modèle de gestion a cependant atteint ses limites.
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C’est un modèle qui privilégie l’offre, en puisant dans des ressources de plus en plus limitées. Un grand fossé s’est creusé entre l’offre et la demande et a poussé vers la surexploitation des eaux souterraines dont les réserves ont été constituées pendant des décennies, voire des siècles. Pour l’ensemble du Maroc, les niveaux des aquifères présentent aujourd’hui des valeurs alarmantes. D’autant plus qu’il s’agit d’un processus irréversible d’épuisement. A cela. s’ajoutent l’insuffisance dans la coordination entre les divers intervenants dans le secteur de l’eau et l’absence d’un système d’information performant pour la collecte des données, le suivi et l’évaluation de l’offre et de la demande en eau. D’où une planification de l’eau affaiblie, compte tenu du caractère insuffisant, erroné ou biaisé des informations disponibles.
Constamment, les discours Royaux mettent l’eau au centre des enjeux des politiques publiques. C’est dire la dimension stratégique de cette ressource indispensable à la vie et à tous les secteurs marchands et non marchands. En 1981, année qui rappelle l’une des plus longues et des plus dures sécheresses qu’a connues le Maroc, a été créé le Conseil supérieur de l’eau et du climat (CSEC). Néanmoins, ce Conseil ne s’est pas réuni, depuis 2001. En 2015, a été créé le Conseil national de l’environnement (CNE) et placé sous l’autorité du Chef de gouvernement. Ont aussi été prévues des structures régionales pour représenter localement ce Conseil. Ces structures gagneraient à être réellement dynamisées. De même, au niveau territorial, existent des conseils et agences des bassins dont le rôle principal est de veiller à l’application de la réglementation dans le domaine de l’eau. Là aussi, ces derniers souffrent d’un manque de logistiques et de ressources humaines qualifiées. Sur le plan législatif, a été adoptée, en 1995, la loi 10-95 relative à l’eau. C’est aussi le cas, 20 ans plus tard, avec la loi 36-15, dont l’application effective demeure loin des espérances.
L’eau dans le monde : quelques indicateurs clés
Si le volume de la Terre est estimé à 1 083 320 000 000 km3, l’eau recouvre 71% de la surface du globe, mais les océans ne représentent d’une « fine pellicule ». Le volume de toute l’eau de la Terre représente 1 386 000 000 km3. Le volume d’eau douce liquide serait de 10 633 450 km3, et l’eau douce des rivières et des lacs atteindrait un volume de 93 113 km3. Les océans et les mers contiennent 96,5% de toute l’eau terrestre.
L’eau douce est inégalement répartie dans le monde. Ainsi, 9 pays disposent de près de 60% des ressources naturelles mondiales. Il s’agit notamment de la Russie où le lac Baïkal, situé dans le sud de la Sibérie, représente le plus grand réservoir naturel d’eau douce liquide dans le monde, avec 23 000 milliards de mètres cubes d’eau. C’est aussi le cas du Canada et des Etats Unis d’Amérique qui se partagent d’immenses réservoirs d’eau sous forme de lacs et de fleuves, du Brésil, de la Colombie et du Pérou, de la Chine, l’Inde et l’Indonésie.
1/3 de la population mondiale ne dispose pas d’eau potable. La consommation d’eau potable par habitant varie fortement dans le monde. Si en Amérique du Nord, la consommation moyenne par habitant et par jour est de 250 litres, elle est de moins de 150 litres en Europe et de moins de 10 litres en Afrique subsaharienne.
Source : Courrier International, Hors-série, Septembre-octobre 2020.