Longtemps cantonné à une image réductrice, le travail intérimaire amorce au Maroc une nouvelle phase de structuration et de reconnaissance. Avec la création de sa Fédération nationale, le secteur affirme désormais son rôle dans l’insertion professionnelle, la lutte contre l’informel et l’adaptation de l’économie aux nouveaux besoins de flexibilité. À travers l’analyse de Tarik Lamrani, Directeur Général de Best Profil, l’intérim apparaît comme un acteur clé, encore trop peu valorisé, de la stratégie nationale de l’emploi.
La récente création de la Fédération nationale de l’intérim constitue une étape décisive pour la profession. Elle traduit, selon Tarik Lamrani, «un signal fort de maturité du secteur», porté par la volonté des acteurs responsables de se structurer, de parler d’une seule voix et de défendre un intérim formel, éthique et conforme à la loi. La Fédération s’est fixé des objectifs clairs : lutter contre l’informel, promouvoir les bonnes pratiques, contribuer à l’amélioration du cadre réglementaire et produire des données fiables pour objectiver le débat public sur l’emploi. Elle ambitionne également, de devenir un interlocuteur crédible et permanent des pouvoirs publics, dans un contexte où les politiques de l’emploi doivent composer avec des réalités économiques de plus en plus complexes.
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Dans un pays marqué par un chômage persistant, notamment chez les jeunes et les profils peu qualifiés, l’intérim joue un rôle concret de levier d’insertion professionnelle. «Très concrètement, l’intérim est souvent le premier pas vers l’emploi formel», explique Tarik Lamrani. Beaucoup de jeunes souhaitent travailler mais se heurtent à une exigence paradoxale du marché : disposer d’une expérience préalable. L’intérim permet de franchir cette première marche, dans un cadre légal, déclaré et encadré. Chaque mission, même courte, se traduit par un contrat, une déclaration à la CNSS, une couverture sociale et une protection contre les accidents du travail. Selon les données de la World Employment Confederation, près de 40 % des intérimaires étaient auparavant chômeurs ou inactifs, confirmant ainsi le rôle réel du secteur dans l’insertion professionnelle. Lorsqu’il est bien encadré, insiste-t-il, l’intérim n’est pas un emploi précaire par nature, mais une étape de transition vers un emploi plus stable, permettant d’acquérir compétences, confiance et employabilité.
Contribution sous-estimée
Pourtant, cette contribution économique et sociale reste largement sous-estimée dans le débat public. «Il y a encore beaucoup d’amalgames», regrette le dirigeant. L’intérim formel est trop souvent confondu avec des pratiques informelles de mise à disposition de main-d’œuvre, ce qui nourrit une perception erronée de précarité. Les chiffres contredisent pourtant cette image : plus de 120 000 salariés sont aujourd’hui employés par des entreprises d’intérim autorisées et déclarés à la CNSS. Le secteur est structuré, porté par des acteurs solides et durables, respectueux du droit du travail et des obligations sociales. Tarik Lamrani rappelle également, que cette vision est partagée à l’international, l’Organisation internationale du Travail reconnaissant, à travers la Convention n°181, les agences d’emploi privées comme des acteurs légitimes de l’insertion professionnelle, dès lors que les droits des travailleurs sont garantis. Pour mieux valoriser cette réalité, un effort de pédagogie et d’objectivation du débat s’impose, rôle que la FNIM entend pleinement assumer.
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Depuis la crise du Covid-19, les entreprises marocaines ont profondément revu leur mode de fonctionnement et exprimé des besoins accrus de flexibilité. Dans ce contexte, l’intérim s’est imposé comme une réponse naturelle, mais surtout légale et sécurisée. Dans l’industrie, il permet de gérer les pics de production et les remplacements. Dans l’hôtellerie et l’agriculture, il accompagne la saisonnalité sans basculer dans l’informel. Pour les activités organisées par projets, il offre la possibilité de mobiliser rapidement des compétences ciblées, pour des durées définies. Les études montrent d’ailleurs une corrélation directe entre le recours à l’intérim et la dynamique économique, faisant de ce secteur un véritable indicateur de conjoncture, capable de concilier agilité pour les entreprises et sécurité sociale pour les travailleurs.
Le développement sain de l’intérim au Maroc reste néanmoins confronté à plusieurs freins. Le premier est d’ordre réglementaire, notamment la durée maximale des missions, limitée à six mois, souvent jugée trop courte au regard des réalités économiques. Le second défi majeur demeure la concurrence de l’informel. Une étude menée par le cabinet Grant Thornton pour les membres de la FNIM a identifié plus de 260 opérateurs non autorisés, dont près de 75 % concentrés à Casablanca, opérant en dehors de tout cadre légal. Cette situation engendre une concurrence déloyale et fragilise les droits des travailleurs. Enfin, l’enjeu de l’image reste central : le travail temporaire est encore trop souvent perçu comme précaire, alors qu’il s’agit, dans sa forme réglementée, d’un emploi déclaré, encadré et protecteur.
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Pour Tarik Lamrani, l’enjeu aujourd’hui n’est plus de démontrer l’utilité de l’intérim, mais de reconnaître pleinement sa place dans l’écosystème national de l’emploi. Un intérim responsable et encadré constitue un allié naturel des politiques publiques, des entreprises et des chercheurs d’emploi, et un levier concret de modernisation du marché du travail marocain. Avec la FNIM, le secteur entend désormais passer d’un rôle souvent mal compris à celui d’acteur stratégique, au service de la formalisation de l’emploi et de la compétitivité de l’économie.

3 questions à Tarik Lamrani,Directeur Général de Best Profil
Challenge : Comment l’intérim peut-il jouer un rôle concret de levier d’insertion professionnelle et de réduction de l’informel au Maroc ?
Tarik Lamrani : Très concrètement, l’intérim est souvent le premier pas vers l’emploi formel pour de nombreux jeunes et profils peu qualifiés. Beaucoup veulent travailler, mais se heurtent à un obstacle simple : on leur demande de l’expérience… qu’ils n’ont pas encore. L’intérim permet justement de franchir cette première marche, dans un cadre légal, déclaré et encadré.
Selon les données de la World Employment Confederation, près de 40 % des intérimaires étaient auparavant chômeurs ou inactifs. Cela montre bien que l’intérim joue un rôle réel d’insertion. Chaque mission, même courte, signifie un contrat, une déclaration à la CNSS, une couverture sociale et une protection contre les accidents du travail.
C’est aussi pour cela, que l’intérim est un outil efficace contre l’informel. Lorsqu’il est bien encadré, il ne s’agit pas d’un emploi “précaire par nature”, mais d’une étape de transition vers un emploi plus stable, qui permet aux personnes de gagner en compétences, en confiance et en employabilité.
Challenge : Quels sont, selon vous, les principaux freins au développement sain de l’intérim au Maroc ?
Le premier frein est clairement réglementaire. Notamment la durée maximale des missions, limitée à six mois, est souvent jugée trop courte par rapport aux réalités économiques et aux besoins des entreprises, ce qui peut freiner le recours à l’intérim formel.
Le deuxième défi majeur reste la concurrence de l’informel. L’étude menée par le cabinet Grant Thornton pour les membres de la FNIM a identifié plus de 260 opérateurs non autorisés, dont près de 75 % concentrés à Casablanca, opérant en dehors de tout cadre légal. Cette situation crée une concurrence déloyale et fragilise les droits des travailleurs.
Enfin, il y a un enjeu d’image. Le travail temporaire est encore trop souvent perçu comme précaire, alors qu’il s’agit, dans sa forme réglementée, d’un emploi déclaré, encadré et protecteur. Changer cette perception est essentiel pour permettre au secteur de se développer sainement.
Challenge : La création de la Fédération nationale de l’intérim marque une étape importante pour la profession. Quels objectifs prioritaires cette fédération s’est-elle fixée ?
La création de la Fédération nationale de l’intérim est avant tout un signal fort de maturité du secteur. Elle traduit la volonté des acteurs responsables de se structurer, de parler d’une seule voix et de défendre un intérim formel, éthique et conforme à la loi.
Ses priorités sont claires : lutter contre l’informel, valoriser les bonnes pratiques, contribuer à l’amélioration du cadre réglementaire et produire des données fiables pour éclairer le débat public. La Fédération veut aussi être un partenaire de dialogue avec les pouvoirs publics et les institutions de l’emploi.
L’enjeu aujourd’hui, n’est plus de prouver que l’intérim est utile – il l’est déjà-, mais de reconnaître pleinement sa place dans l’écosystème de l’emploi. Un intérim responsable et encadré est un allié naturel des politiques publiques, des entreprises et des chercheurs d’emploi, et un levier concret de modernisation du marché du travail marocain.