À l’heure où le Maroc accélère sa transformation économique et industrielle en perspective de la Coupe du monde 2030, la République de Corée entend renforcer un partenariat fondé sur l’innovation, la technologie et le capital humain. Dans cet entretien, Yeonjean Yoon, ambassadeur coréen à Rabat, revient sur ses deux années de mission à Rabat, livre son regard sur les profondes mutations du Royaume et évoque les perspectives de coopération dans des secteurs stratégiques tels que l’industrie, les technologies de pointe, l’intelligence artificielle, les énergies renouvelables et les infrastructures. Il met également l’accent sur les opportunités offertes aux étudiants marocains, à travers les bourses d’études et les programmes d’échanges universitaires, ainsi que sur le rôle croissant des échanges culturels dans le rapprochement entre les deux peuples.
Challenge : Cela fait deux ans depuis votre prise de fonction à Rabat. Quelle image avez-vous aujourd’hui du Maroc et qu’est-ce qui vous a impressionné le plus dans le royaume ?
Yeonjean YOON : Ce qui m’a le plus marqué au cours de mon séjour au Maroc, c’est la coexistence dynamique d’un héritage historique profondément enraciné et d’une modernisation menée à un rythme remarquable. Le Royaume préserve avec fierté son identité culturelle tout en développant des secteurs stratégiques tels que l’automobile, l’aéronautique et les énergies renouvelables. Il investit également de manière ambitieuse dans les infrastructures, notamment les chemins de fer et les transports urbains, ainsi que dans la transformation numérique.
Je suis particulièrement impressionné par la manière dont le Maroc met à profit sa position géographique stratégique, au carrefour de l’Europe, de l’Afrique, du Moyen-Orient et de l’Atlantique, pour s’affirmer comme un véritable hub industriel et logistique à l’échelle mondiale. Les préparatifs de la Coupe du Monde de la FIFA 2030 constituent, à mes yeux, un puissant moteur supplémentaire de cette dynamique de développement.
L’hospitalité chaleureuse du peuple marocain mérite également d’être soulignée. Bien que la Corée et le Maroc soient éloignés géographiquement, nos deux peuples partagent de nombreuses valeurs communes, notamment l’importance accordée à la famille, à la communauté et à l’accueil des invités autour d’un repas.
Au fil de ces deux années, j’ai acquis la conviction que le Maroc est un pays dynamique qui construit son avenir en s’appuyant sur la richesse de ses traditions.
Challenge : Comment évaluez-vous le dialogue politique entre les deux pays dans le contexte des mutations géopolitiques actuelles ?
Y.Y. : Le monde est aujourd’hui confronté à des défis complexes : la recomposition des chaînes d’approvisionnement, la transition énergétique, le changement climatique, la transformation numérique ainsi que l’essor de l’intelligence artificielle. Face à ces enjeux, qu’aucun pays ne peut relever seul, la coopération entre partenaires de confiance devient plus essentielle que jamais.
Depuis l’établissement de leurs relations diplomatiques en 1962, la République de Corée et le Royaume du Maroc entretiennent depuis plus de soixante ans une relation d’amitié stable, fondée sur le respect mutuel et la confiance.
Bien que géographiquement éloignés, nos deux pays partagent une même ouverture sur le monde ainsi qu’une approche pragmatique des relations internationales, leur permettant de développer des partenariats équilibrés avec de nombreux pays.
Le Maroc constitue une porte d’entrée stratégique entre l’Europe, l’Afrique et le Moyen-Orient, tandis que la Corée est l’une des principales puissances économiques et technologiques d’Asie. En conjuguant leurs atouts et leurs réseaux respectifs, nos deux pays peuvent ouvrir de nouvelles perspectives de coopération dans des domaines variés tels que l’économie, l’industrie, l’énergie, le climat, les technologies de pointe ou encore l’enseignement.
J’espère que les échanges de haut niveau et les consultations gouvernementales se renforceront davantage afin de faire évoluer nos relations vers un véritable partenariat stratégique de long terme.
Challenge : La République de Corée et le Maroc entretiennent des relations diplomatiques fortes depuis les années 60. Malgré la lancée spectaculaire du royaume, ces dernières années, dans plusieurs domaines, les investissements coréens demeurent encore modestes ou peut-être sceptiques.
Y.Y. : L’intérêt des entreprises coréennes pour le Maroc est incontestablement en hausse. Toutefois, transformer cet intérêt en investissements d’envergure nécessite du temps. Les entreprises évaluent non seulement le potentiel du marché, mais également les conditions d’investissement et la prévisibilité de l’environnement économique sur le long terme.
Pendant longtemps, le Maroc a été perçu par les entreprises coréennes comme un marché relativement éloigné. Les informations disponibles sur son environnement industriel et économique, tout comme les réseaux entre entreprises des deux pays, demeuraient encore insuffisamment développés. Par ailleurs, les investissements internationaux des entreprises coréennes se sont traditionnellement concentrés sur l’Asie, l’Amérique du Nord et l’Europe.
Cette perception évolue toutefois rapidement. Aujourd’hui, le Maroc ne représente plus uniquement son marché intérieur. Grâce à sa proximité avec l’Europe, à sa connectivité vers l’Afrique, à son vaste réseau d’accords de libre-échange, à sa base industrielle compétitive et à la qualité de ses ressources humaines, il s’impose comme une plateforme stratégique de production et d’exportation.
Les secteurs prioritaires développés par le Maroc — notamment l’automobile, les batteries pour véhicules électriques, les énergies renouvelables, le ferroviaire et l’aéronautique — présentent une forte complémentarité avec les technologies et le savoir-faire des entreprises coréennes.
Ainsi, je ne dirais pas que les investissements coréens au Maroc stagnent ; ils sont plutôt à l’aube d’une nouvelle phase de croissance.
Challenge : Quels sont les principaux freins et comment les lever ?
Y.Y. : L’un des principaux défis réside, selon moi, dans le manque d’information et de réseaux entre les entreprises de nos deux pays. De nombreuses entreprises coréennes ne connaissent pas encore pleinement le potentiel industriel ni les perspectives d’investissement qu’offre aujourd’hui le Maroc. Inversement, les entreprises marocaines gagneraient également à mieux connaître les technologies et les méthodes de gestion des entreprises coréennes.
Pour engager des investissements à long terme, les entreprises attachent également une grande importance à la rapidité et à la transparence des procédures administratives, à la prévisibilité du cadre réglementaire, à la disponibilité d’une main-d’œuvre qualifiée ainsi qu’à l’accès aux chaînes d’approvisionnement et aux financements.
Au-delà du dialogue gouvernemental, il est essentiel de multiplier les contacts directs entre les entreprises des deux pays. Les missions économiques, les forums d’affaires et les rencontres B2B permettront d’identifier des opportunités concrètes et de créer progressivement des exemples de réussite.
L’Accord de partenariat économique global (CEPA), actuellement en cours de négociation entre nos deux pays, pourrait également constituer un tournant important. Au-delà de la réduction des droits de douane, il contribuera à améliorer l’environnement des échanges et des investissements et offrira un cadre institutionnel propice au développement de la coopération dans des domaines tels que les services et l’économie numérique.
En définitive, les investissements reposent avant tout sur la confiance et sur l’existence d’expériences réussies. L’Ambassade continuera d’accompagner activement les entreprises coréennes afin qu’elles puissent saisir les opportunités offertes par le Maroc et y développer leurs activités dans les meilleures conditions.
Challenge : La Corée est reconnue pour son avance dans les technologies de pointe. Comment les entreprises coréennes peuvent-elles contribuer à l’industrialisation du Maroc, notamment dans le cadre des grands chantiers liés à la Coupe du monde 2030 ?
Y.Y. : La Coupe du Monde de la FIFA 2030 représente bien plus qu’un événement sportif. Elle constitue une occasion importante d’accélérer le développement des infrastructures de transport, des villes et de l’industrie au Maroc.
Les entreprises coréennes disposent d’une solide expérience et d’un savoir-faire reconnu à l’échelle internationale dans les grands projets d’infrastructures, notamment dans les domaines du ferroviaire, des aéroports, des routes, des smart city, des technologies de l’information et de la communication, ainsi que de l’énergie. La Corée a également acquis une expérience précieuse dans l’organisation de grands événements internationaux, tels que les Jeux olympiques de Séoul en 1988, la Coupe du Monde de la FIFA 2002 et les Jeux olympiques d’hiver de PyeongChang en 2018.
Forte de cette expérience, la Corée est en mesure d’apporter une contribution significative au développement du Maroc dans des secteurs tels que le transport ferroviaire et urbain, les systèmes de transport intelligents, les infrastructures numériques, l’efficacité énergétique et les smart city.
L’attribution récente à Hyundai Rotem du marché de fourniture de nouveaux trains à l’Office National des Chemins de Fer (ONCF) illustre parfaitement la complémentarité entre les besoins du Maroc en matière de modernisation de ses infrastructures ferroviaires et l’excellence technologique des entreprises coréennes.
L’essentiel n’est toutefois pas uniquement de fournir des équipements ou des infrastructures, mais aussi de partager les technologies, de transmettre le savoir-faire, de former les talents locaux et de développer des partenariats durables avec les entreprises marocaines. C’est ainsi que nous pourrons construire ensemble un héritage industriel qui perdurera bien au-delà de la Coupe du Monde.
J’espère que cet événement servira de catalyseur pour renforcer durablement la coopération industrielle entre les entreprises coréennes et marocaines.
Challenge : Les secteurs de l’automobile, du ferroviaire, des batteries électriques et des énergies renouvelables constituent-ils les nouveaux moteurs de la coopération économique ?
Y.Y. : Absolument. Ces secteurs figurent parmi ceux où les atouts de nos deux pays se complètent le plus naturellement.
La Corée possède une expertise mondialement reconnue dans l’automobile, les batteries, le ferroviaire et les industries manufacturières de haute technologie. De son côté, le Maroc s’est imposé comme l’un des principaux pôles de production automobile en Afrique, grâce à une base industrielle compétitive, des ressources humaines qualifiées et une position géographique stratégique reliant l’Europe et l’Afrique.
Dans le domaine des véhicules électriques et des batteries, les ressources naturelles et la base industrielle du Maroc peuvent être associées aux technologies de fabrication de pointe ainsi qu’à l’expérience des entreprises coréennes dans la gestion des chaînes d’approvisionnement mondiales.
Dans le secteur ferroviaire, des résultats concrets sont déjà visibles. Le contrat remporté par Hyundai Rotem auprès de l’ONCF pour la fourniture de nouveaux trains constitue un excellent exemple de coopération réussie entre les besoins de développement du Maroc et les technologies coréennes. À l’avenir, cette coopération pourrait s’étendre au-delà de la fourniture de matériel roulant pour englober l’exploitation, la maintenance, le transfert de technologies et la formation des ressources humaines.
Le potentiel est également considérable dans les énergies renouvelables. Le Maroc dispose d’atouts exceptionnels dans les domaines du solaire, de l’éolien et de l’hydrogène vert, tandis que la Corée possède les technologies et les capacités industrielles nécessaires pour accompagner ces développements.
J’espère que notre coopération économique évoluera progressivement d’une simple relation commerciale vers une véritable coopération fondée sur la production conjointe, le développement technologique et une présence commune sur les marchés tiers, notamment en Afrique et en Europe.
Challenge : La Corée est souvent citée parmi les leaders mondiaux de l’innovation. Quels enseignements le Maroc pourrait-il tirer de l’expérience coréenne en matière d’intelligence artificielle et de transformation numérique ?
Y.Y. : L’un des principaux enseignements de l’expérience coréenne est que la transformation numérique ne se résume pas à l’adoption de nouvelles technologies ou de nouveaux équipements. Une innovation durable repose sur un développement parallèle des infrastructures numériques, de l’éducation, de la formation des talents, de la recherche-développement ainsi que d’un cadre juridique et institutionnel adapté.
La Corée a investi de manière continue dans les infrastructures de télécommunications à haut débit, tout en accordant une importance particulière à l’éducation et à la recherche-développement. Les pouvoirs publics, les entreprises et les universités ont œuvré ensemble à la création d’un véritable écosystème d’innovation, qui constitue aujourd’hui le fondement du gouvernement numérique, des industries de pointe et du développement de l’intelligence artificielle.
Par ailleurs, la Corée accompagne déjà le Maroc dans le renforcement de ses capacités numériques à travers plusieurs projets de coopération menés par la KOICA. Ces initiatives ne se limitent pas à la fourniture d’équipements ; elles privilégient également la formation des ressources humaines, le renforcement des compétences ainsi que le partage d’expériences en matière de politiques publiques et de gouvernance, afin de permettre au Maroc de développer ses propres capacités numériques de manière autonome.
À l’avenir, notre coopération pourrait s’étendre davantage aux domaines de l’intelligence artificielle, notamment en matière de formation des talents, de valorisation des données, d’infrastructures numériques, de cybersécurité et d’utilisation responsable de l’IA. L’essentiel n’est pas de reproduire le modèle coréen à l’identique, mais d’adapter les enseignements de l’expérience de la Corée aux réalités et aux priorités propres au Maroc.
Je suis convaincu qu’en associant les technologies et l’expérience de la Corée au dynamisme de la jeunesse marocaine, nos deux pays pourront construire ensemble un nouveau modèle d’innovation numérique.
Challenge : De plus en plus d’étudiants marocains souhaitent poursuivre leurs études en Corée. Quelles opportunités leur sont offertes aujourd’hui? Envisagez-vous un renforcement des programmes d’échanges universitaires et des bourses d’études ?
Y.Y. : Je me réjouis de constater que le nombre d’étudiants marocains souhaitant poursuivre leurs études en Corée est en constante augmentation. Le gouvernement coréen soutient les étudiants marocains les plus talentueux grâce au programme de bourses du Gouvernement coréen (Global Korea Scholarship – GKS), qui leur permet d’effectuer des études de licence, de master ou de doctorat dans les universités coréennes. Par ailleurs, de nombreux établissements d’enseignement supérieur proposent également leurs propres programmes de bourses destinés aux étudiants internationaux.
Au début du mois de juillet de cette année, l’Ambassade de la République de Corée au Maroc a organisé une rencontre des anciens bénéficiaires du programme GKS. Les diplômés revenus au Maroc après leurs études en Corée y ont rencontré les nouveaux lauréats qui s’apprêtaient à partir. Les anciens ont partagé leur expérience universitaire et leur vie en Corée, tandis que les nouveaux boursiers ont pu obtenir des conseils concrets pour préparer leur séjour et réfléchir à leur parcours professionnel. Ce fut un moment particulièrement enrichissant d’échange et de partage.
J’espère que les étudiants marocains formés en Corée contribueront, à leur retour, au développement du Royaume dans des domaines aussi variés que l’éducation, les sciences et les technologies, l’administration publique ou encore l’économie. Je souhaite également qu’ils transmettent leur expérience aux générations suivantes et encouragent davantage de jeunes Marocains à découvrir les opportunités qu’offre la Corée, créant ainsi une dynamique vertueuse.
L’Ambassade poursuivra ses efforts pour promouvoir les possibilités d’études en Corée, notamment à travers le programme GKS, tout en soutenant le développement des réseaux entre les anciens boursiers et les futurs étudiants.
Challenge : La K-pop, le cinéma coréen et les séries télévisées connaissent un succès grandissant au Maroc. Comment expliquez-vous cet engouement ? Et quelles initiatives l’ambassade met-elle en œuvre pour renforcer les échanges culturels entre les deux peuples ?
Y.Y. : Chaque fois que l’Ambassade organise un événement culturel, nous sommes profondément touchés de voir l’enthousiasme et l’intérêt que manifestent les Marocains pour la culture coréenne.
Lors de la Semaine de la Corée organisée en avril dernier, le Théâtre National Mohammed V a accueilli un public nombreux venu assister aux différentes représentations. Voir la salle comble et ressentir l’énergie ainsi que l’enthousiasme des spectateurs a été un moment particulièrement émouvant. Je tiens à exprimer ma profonde gratitude à tous ceux qui, ici au Maroc, témoignent d’un si grand intérêt pour la culture coréenne.
Je pense que le succès de la culture coréenne s’explique par sa capacité à préserver son identité tout en véhiculant des valeurs universelles, telles que la famille, l’amitié, le dépassement de soi ou encore l’espoir, auxquelles chacun peut s’identifier. Nous constatons également que l’intérêt pour la K-pop et les séries coréennes conduit de plus en plus de personnes à découvrir la langue coréenne, la gastronomie, les traditions et, plus largement, la société coréenne.
L’Ambassade s’attache à offrir au public marocain de nombreuses occasions de découvrir directement la culture coréenne à travers des concerts, des projections de films, des activités autour de la langue coréenne, de la gastronomie et des traditions. À l’avenir, nous souhaitons développer davantage les échanges culturels dans les deux sens en encourageant des projets communs réunissant artistes, créateurs et jeunes des deux pays, notamment à travers des spectacles, des expositions et d’autres initiatives culturelles.
Challenge : Enfin, quel est votre souhait pour les relations entre la République de Corée et le Royaume du Maroc à l’horizon 2030?
Y.Y. : À l’horizon 2030, je souhaite que les relations entre la République de Corée et le Royaume du Maroc dépassent le cadre d’une simple relation d’amitié pour devenir un véritable partenariat stratégique tourné vers l’avenir.
Le Maroc est une porte d’entrée essentielle entre l’Europe, l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Atlantique, tandis que la Corée dispose d’une expertise reconnue dans les technologies de pointe et l’industrie en Asie. En mettant en commun leurs atouts, nos deux pays pourront ouvrir de nouvelles perspectives dans des secteurs tels que l’automobile, le ferroviaire, les batteries, les énergies renouvelables, mais aussi les technologies numériques, l’éducation et la culture.
Je souhaite également que notre relation ne se limite pas à la coopération entre gouvernements. Il est essentiel que les entreprises, les étudiants, les chercheurs, les artistes et les citoyens de nos deux pays aient davantage d’occasions de se rencontrer, de travailler ensemble et de construire des partenariats durables.
L’année 2030 revêt une importance toute particulière pour le Maroc. J’espère que, le moment venu, la Corée sera perçue non seulement comme un pays qui a observé le développement du Royaume, mais comme un partenaire de confiance qui l’a accompagné tout au long de ce parcours.
Enfin, en reliant les réseaux de coopération de la Corée en Asie-Pacifique à ceux du Maroc en Afrique et en Europe, nos deux pays pourront ensemble bâtir un nouveau pont entre l’Asie et l’Afrique, au bénéfice d’une prospérité et d’un développement partagés.