L’or circule dans chaque foyer marocain, traverse chaque génération, résiste aux crises. Ni les marchés financiers, ni la digitalisation, ni les corrections de cours n’ont entamé ce lien. Derrière la tradition se cache une institution économique d’une ampleur considérable que personne ne traite comme telle.
Certaines réalités économiques échappent aux statistiques. L’or marocain en est une. Son stock national n’est estimé par aucune institution, ses flux ne sont retracés dans aucun agrégat d’épargne, ses transactions entre particuliers n’alimentent aucun registre officiel. L’or existe à travers le chiffre d’affaires déclaré des bijoutiers, les importations douanières, les recettes de poinçonnage – des fragments qui ne dessinent pas le tableau. Le reste vit dans les coffres des familles, circule lors des mariages, se transmet de mère en fille, s’achète et se revend en dehors de tout circuit traçable. Une épargne populaire massive, sans équivalent dans les statistiques nationales, mais très concrète pour les foyers.
Une épargne invisible mais massive
Les comparaisons internationales donnent la mesure. Les ménages indiens détiendraient environ 20000 tonnes d’or – davantage que les cinq premières réserves nationales mondiales réunies, selon plusieurs estimations financières. La Turquie, quatrième consommateur mondial d’or, accumule entre 2 500 et 5 000 tonnes dans les foyers, portée par une tradition d’offrir des pièces et des bijoux lors des mariages et des naissances. Une épargne culturelle si massive qu’elle explique en partie pourquoi les Turcs épargnent peu dans les circuits financiers formels – l’or capte ce que les banques ne voient pas. Au Maroc, aucune estimation équivalente n’existe. Ce que l’on sait, c’est qu’environ 80 % de l’or circulant sur le marché marocain provient du recyclage de bijoux familiaux.
Bank Al-Maghrib détient 22,12 tonnes dans ses réserves officielles. Le stock domestique des ménages est vraisemblablement sans commune mesure avec ce chiffre. Il ne fait l’objet d’aucune politique. En période de crise, ce recyclage massif agit comme un stabilisateur social – une soupape que les ménages actionnent discrètement. Mais il témoigne aussi d’un marché vivant en quasi-autarcie, sans injection de «nouvel or» dans l’économie, ce qui finit par appauvrir la création et scléroser l’innovation de la filière.
Cette invisibilité n’est pas un hasard. Elle reflète la nature même de l’actif : liquide, transportable, culturellement ancré, affranchi des circuits financiers formels. Dans un contexte où l’épargne bancaire reste relativement peu rémunérée, où l’accès au crédit immobilier demeure conditionné à des capacités financières que beaucoup ne réunissent pas, et où les marchés financiers restent méconnus du grand public, l’or occupe un espace que rien d’autre ne remplit.
L’or des femmes : le dernier actif propre
Comprendre la place de l’or au Maroc suppose de comprendre qui en dépend vraiment. Selon une étude du Haut-Commissariat au Plan intitulée «Les inégalités entre les sexes dans la perspective des Objectifs de développement durable au Maroc», moins de 6,9 % des femmes marocaines détiennent des terres agricoles, contre près de 37 % des hommes. Le taux d’activité féminine stagne à 19,1 %. Ces chiffres dessinent un portrait économique dans lequel les femmes accèdent peu à la propriété formelle et au revenu autonome.
Dans ce contexte, l’or offert lors du mariage – la sdaq, les bijoux de la mariée – est souvent l’actif dont une femme dispose en propre, indépendamment de ses revenus ou de son statut professionnel. Culturellement perçu comme son bien personnel, il est immédiatement mobilisable en cas de besoin sans formalité administrative. Pour des millions de femmes marocaines, l’or n’est pas une parure. C’est un filet de sécurité économique individuel. Autrement dit, dans une économie où les femmes possèdent peu, l’or est souvent le seul actif qu’elles contrôlent réellement.
Cette réalité ouvre une piste concrète, encore inexploitée au Maroc : permettre aux femmes d’utiliser leur or comme collatéral pour accéder à des microcrédits. L’idée n’est pas nouvelle – l’Inde a développé des produits de «gold loan» à grande échelle, permettant à des millions de ménages d’emprunter contre leur or physique en quelques heures. Au Maroc, aucun cadre réglementaire ne le prévoit aujourd’hui. Le verrou est à la fois technique – Bank Al-Maghrib devrait définir les modalités d’évaluation et de conservation du collatéral – et culturel : déposer son or en garantie reste perçu comme un aveu de détresse. Lever cet obstacle supposerait une initiative conjointe du régulateur et des banques commerciales et représenterait un levier d’inclusion financière féminine à coût limité.
Un circuit que la fiscalité ne voit pas
L’or s’achète souvent en cash et se revend souvent en cash. Les plus-values réalisées lors d’une revente entre particuliers ne font l’objet d’aucune déclaration obligatoire dans la pratique. La TVA ne s’applique pas sur ces échanges informels. L’origine des fonds n’est pas vérifiée à l’achat chez le bijoutier. Ce circuit discret attire autant l’épargnant prudent qui cherche à protéger son capital que celui qui cherche à placer des avoirs sans laisser de trace. Le marché de l’or marocain reste ainsi l’un des rares circuits de placement où la traçabilité financière est structurellement absente.
Cette opacité a un coût direct pour les finances publiques. Les transactions en cash, les plus-values non déclarées et les flux non tracés représentent autant de recettes fiscales qui échappent au circuit formel – au détriment d’un marché réglementé qui, lui, contribue aux caisses de l’État. Elle explique aussi pourquoi les instruments financiers indexés sur l’or peinent à s’imposer : il existe un seul OPCVM marocain de ce type, révélant la préférence structurelle des épargnants pour la détention physique – anonyme, liquide et hors de tout registre.
Le petit épargnant piégé
Contrairement à ce qu’il croit, l’épargnant marocain achète souvent un actif structurellement défavorable à court terme. L’or est présenté comme une valeur refuge. Pour l’épargnant marocain non initié, la réalité est plus nuancée. Lorsque le cours mondial flambe – il a frôlé 5 500 dollars l’once en janvier 2026, soit près de 1 750 DH le gramme 24 carats – les bijoutiers répercutent la hausse immédiatement. Lorsqu’il corrige, la baisse met beaucoup plus de temps à se refléter localement. Le décalage entre cours international et prix pratiqué localement a dépassé 300 DH par gramme selon la Fédération marocaine des bijoutiers – un écart qui reflète les frictions d’un marché peu intégré aux circuits internationaux de formation des prix.
À cela s’ajoute le poids de la façon. À l’achat, le travail de l’artisan représente une part significative du prix. À la revente, cette valeur s’annule totalement – seul le poids du métal compte. Dans un contexte de cours élevés, cette décote peut absorber la totalité de la plus-value théorique, rendant l’opération nulle, voire déficitaire. Plus grave encore, aux pics de prix, la liquidité s’évapore : de nombreux bijoutiers refusent d’acheter l’or des particuliers au moment précis où la valorisation est la plus haute. Celui qui pensait détenir un actif liquide découvre qu’il ne l’est que dans les conditions du vendeur.
Une filière artisanale qui s’étiole
La filière réunit des milliers de bijoutiers, artisans et ateliers de fabrication dont le savoir-faire se transmet de génération en génération. La flambée des cours début 2026 – le gramme 18 carats dépassant 1 400 DH en janvier – a mis une partie significative de ces ateliers à l’arrêt, faute de pouvoir renouveler leurs stocks. La Fédération marocaine des bijoutiers a saisi les autorités, décrivant un marché « complètement bloqué », selon ses propres termes. La situation s’est depuis partiellement stabilisée. Les causes structurelles, elles, demeurent.
L’approvisionnement du marché repose essentiellement sur le recyclage des anciens bijoux et sur des importations encadrées par des procédures de change qui limitent la capacité des artisans à se fournir en quantité suffisante et au bon moment. Lorsque les cours s’envolent, cette contrainte d’accès à la matière première devient rédhibitoire pour les petites structures qui ne disposent ni des stocks ni de la trésorerie nécessaires pour absorber le choc.
À cette crise d’approvisionnement s’ajoute une crise de compétences. La formation aux métiers de l’or – design, gemmologie, trading, marketing international – est quasi inexistante au Maroc. Le savoir-faire artisanal marocain reste profondément ancré dans ses codes esthétiques propres, reconnus et appréciés, mais il ne s’exporte guère au-delà de la diaspora, faute de structures de valorisation et de présence dans les circuits internationaux. La Turquie, partie d’une base artisanale comparable il y a vingt ans, est aujourd’hui exportatrice nette de bijoux et présente dans les grandes foires internationales. Le Maroc dispose du savoir-faire – il lui manque l’industrialisation et la mise en marché.
La correction du cours : une purge, pas une rupture
La chute spectaculaire du cours entre le 30 janvier et le 2 février 2026 – de près de 5 600 à 5 000 dollars l’once en quelques jours – a semé la confusion sur les marchés et dans les vitrines. Elle s’explique avant tout par un choc de positionnement : après une hausse de 30 % sur le seul mois de janvier, le marché était saturé de positions spéculatives. L’annonce d’un changement à la tête de la Réserve fédérale américaine, conjuguée au rebond du dollar, a déclenché une vague de liquidations massives. L’or entretient en effet une corrélation inverse bien documentée avec les taux réels : lorsque les rendements obligataires réels remontent, le coût d’opportunité de détenir de l’or – actif sans revenu – augmente mécaniquement, pesant sur les prix. C’est précisément ce mécanisme qui s’est enclenché début février 2026.
Les fondamentaux structurels, eux, n’ont pas changé : achats des banques centrales, stratégies de dédollarisation des réserves mondiales, incertitude géopolitique persistante, méfiance croissante envers les monnaies fiduciaires. En septembre 2025, pour la première fois depuis trente ans, la valeur de l’or détenu par les banques centrales a dépassé celle de leurs bons du Trésor américain – signal structurel que la correction de janvier n’efface pas.
Sur vingt ans, le message est sans ambiguïté. Le gramme d’or 18 carats valait environ 100 DH en 2004. Il tournait autour de 550 DH en 2022, avant d’atteindre 1 400 DH au pic de janvier 2026 – une multiplication par 14 qui surpasse largement l’inflation marocaine sur la même période. Les corrections existent, parfois brutales, mais la tendance structurelle reste haussière. Pour l’épargnant patient qui achète au bon prix, sans surpayer la façon et sans chercher à spéculer à court terme, l’or reste un actif de préservation du patrimoine sur longue période.
Un actif sans équivalent
Ce qui distingue fondamentalement l’or de la plupart des matières premières, c’est l’absence d’alternative crédible. La production mondiale se maintient entre 4 500 et 5 000 tonnes par an depuis 2015, selon le World Gold Council, sans perspective de nouveau gisement majeur à horizon prévisible. Aucune technologie n’a réussi à produire de l’or synthétique à coût compétitif. À cela s’ajoute une qualité rarement soulignée : l’or est fongible. Un gramme d’or 18 carats vaut le même prix à Casablanca, à Londres ou à Dubaï – sa valorisation est universelle, objective, immédiate.
Le diamant, par contraste, est évalué selon quatre critères subjectifs (carat, couleur, clarté, taille) qui rendent chaque pierre unique et sa valorisation opaque. Deux diamants du même poids peuvent avoir des prix radicalement différents. Cette fongibilité fait de l’or un actif de préservation du patrimoine supérieur pour celui qui cherche la certitude de la valeur. Le contraste avec le diamant est éclairant à un autre titre : contrairement à l’or, les réserves géologiques de diamants naturels sont considérables – le gisement sibérien de Popigaï, rendu public en 2012, serait, selon les estimations scientifiques, plusieurs dizaines de fois supérieur aux réserves mondiales connues. La baisse de production des mines n’est donc pas une rareté géologique, mais un choix industriel, désormais concurrencé par les diamants de laboratoire, chimiquement et physiquement identiques aux naturels, qui représentaient déjà près de la moitié des ventes en bijouterie en 2023, selon les données du secteur. L’or, lui, n’a pas de substitut synthétique viable. Cette absence d’alternative est le socle de sa valeur longue.
L’or marocain est une épargne populaire, un filet de sécurité féminin, un circuit informel et une filière artisanale qui s’étiole, lentement, faute d’avoir été traitée comme ce qu’elle est réellement : une économie.
*Fatima Zohra Bouzoubaa est professionnelle de l’investissement et administratrice de sociétés