Le Maroc veut construire des stades, des autoroutes, des logements, des barrages. Tout cela nécessite du ciment. Et le ciment représente déjà entre 8 et 10% des émissions nationales de gaz à effet de serre. Construire plus tout en décarbonant, c’est l’équation impossible que les cimentiers marocains ont décidé d’attaquer frontalement. Détails.
On peut mettre du solaire sur le toit d’une cimenterie. On peut brûler des déchets plutôt que du charbon dans ses fours. Mais on ne peut pas empêcher le calcaire de libérer du CO₂ quand on le cuit à 1 450°C. C’est de la chimie. C’est du moins ce que dit la feuille de route de l’APC, présentée à Bouknadel le 1er avril 2026. Stades pour la Coupe du monde 2030, logements pour accompagner la croissance urbaine, autoroutes pour soutenir la mobilité économique, barrages pour sécuriser l’eau : le programme national d’infrastructures des prochaines décennies s’annonce colossal.
Mais, derrière cette ambition se cache une réalité industrielle rarement évoquée dans le débat public : ces infrastructures reposent sur un matériau omniprésent, le ciment, dont la production représente déjà entre 8 et 10% des émissions nationales de gaz à effet de serre. Autrement dit, plus le Maroc construit, plus la pression climatique sur cette industrie s’intensifie. C’est cette équation complexe — construire davantage tout en émettant moins — que le secteur cimentier marocain a décidé d’affronter frontalement.
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L’objectif de l’ACP est clair : réduire de 23% les émissions de CO₂ d’ici 2030 et atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050. Mais derrière ce chiffre se dessine une réalité plus profonde : cette transition ne concerne pas seulement les cimentiers. Elle implique l’ensemble d’un écosystème économique — collectivités territoriales, agriculteurs, architectes, institutions financières et pouvoirs publics — dont la coordination conditionnera le succès de cette transformation industrielle. La feuille de route ne constitue donc pas seulement un engagement sectoriel ; elle révèle aussi les limites structurelles et les interdépendances qui façonnent la transition écologique d’une industrie lourde.
Saïd Elhadi, Président de l’Association Professionnelle des Cimentiers (APC), l’énonce avec la franchise d’un dirigeant qui sait que son secteur ne peut plus différer la question. «Je suis confiant quant à la capacité technique de la filière à réduire ses émissions jusqu’à même atteindre le net zéro, sur le très long terme. Ce que nous devons construire maintenant, c’est le cadre qui permettra de fixer les objectifs à atteindre et d’en assurer la faisabilité. Cela ne se fera pas sans une politique publique holistique adressant la décarbonation de cette filière industrielle et d’autres filières portant des problématiques comparables», dit le président de l’APC. Une déclaration qui dit trois choses simultanément: la confiance technique existe, le cadre politique manque, et le secteur ne peut pas y arriver seul.
Une contrainte physique qui structure toute la transition
La première réalité que révèle ce dossier est souvent méconnue : la décarbonation du ciment ne peut pas reposer uniquement sur la transition énergétique. Contrairement à une centrale électrique qui peut remplacer le charbon par du solaire ou de l’éolien, la fabrication du ciment comporte une part d’émissions incompressible liée à la chimie même du processus industriel. La production du clinker — composant principal du ciment — nécessite la cuisson du calcaire à 1 450°C, une réaction chimique qui libère naturellement du CO₂.
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Même si l’énergie utilisée pour chauffer les fours devient totalement renouvelable, une partie des émissions persistera. Ce phénomène, appelé émission de procédé, constitue une contrainte structurelle pour l’industrie.Cette réalité explique pourquoi la feuille de route distingue clairement deux horizons :
- 2030, avec des leviers technologiques déjà disponibles ;
- 2050, qui nécessitera des innovations encore en développement, notamment les technologies de captage et stockage du carbone (CCUS).
Aujourd’hui, le secteur cimentier marocain affiche déjà des performances notables avec 80% d’électricité d’origine renouvelable et 24% de combustibles alternatifs, des niveaux proches des standards internationaux.
Quatre leviers pour réduire les émissions d’ici 2030
La stratégie présentée par l’APC repose sur quatre axes opérationnels, dont les contributions à la réduction des émissions ont été précisément documentées. Le premier levier concerne les combustibles alternatifs, qui devraient représenter à eux seuls près de 43% de l’effort de décarbonation. L’objectif est d’utiliser entre 700 000 et 1 million de tonnes de combustibles issus des déchets ménagers (RDF) à l’horizon 2030. Mais ce levier dépend largement des collectivités territoriales, qui doivent organiser la collecte, le tri et la valorisation des déchets. Sans cette infrastructure municipale, la substitution au charbon restera limitée.
Le deuxième levier repose sur l’électricité verte, qui doit permettre une réduction supplémentaire de 6% des émissions grâce à l’augmentation de la part d’énergies renouvelables dans le mix énergétique des cimenteries. Le troisième axe consiste à réduire le taux de clinker dans le ciment, en substituant une partie de ce composant par d’autres matériaux comme les pouzzolanes ou les cendres industrielles. Cette évolution aura des conséquences directes sur les normes de construction et nécessitera une adaptation des pratiques des architectes et des bureaux d’études. Enfin, le quatrième levier concerne l’efficacité énergétique, avec des optimisations technologiques dans les processus industriels.
Une transition qui dépasse le secteur cimentier
La feuille de route révèle également une réalité plus large : la décarbonation du ciment dépend d’acteurs extérieurs à l’industrie elle-même. Les collectivités locales jouent un rôle central dans la structuration des filières de valorisation des déchets. Les agriculteurs peuvent fournir des résidus organiques — grignons d’olive, déchets agricoles — susceptibles d’être transformés en biomasse énergétique. Les architectes et les bureaux d’études devront adapter leurs spécifications techniques à des ciments à composition évolutive.
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Pour les institutions financières, cette transformation ouvre également un nouveau champ d’investissement. Les cimenteries devront financer des équipements de valorisation énergétique, des systèmes de prétraitement des déchets ou encore des innovations dans la production de clinker. La présence d’acteurs internationaux comme la BERD ou le Fonds Vert pour le Climat dans la démarche indique que le secteur pourrait mobiliser des instruments financiers dédiés à la transition industrielle.
La question centrale : qui financera la transition ?
Malgré l’ambition affichée, la feuille de route laisse ouverte une question essentielle : le coût de la décarbonation. Les investissements nécessaires sont significatifs : adaptation des fours, développement des filières de combustibles alternatifs, formation des professionnels du bâtiment. Ces dépenses pourraient, à terme, se répercuter sur le prix du ciment et donc sur le coût de la construction, dans un pays où l’accès au logement demeure un enjeu majeur.
C’est précisément ce dilemme que souligne Saïd Elhadi, président de l’APC, en appelant à la mise en place d’une politique publique globale. Celle-ci pourrait inclure des mécanismes de soutien à l’investissement vert, des dispositifs de prix carbone ou encore des mesures de protection contre les importations provenant de pays soumis à des normes environnementales moins strictes.