À l’occasion de la Science Week 2026 organisée par l’Université Mohammed VI Polytechnique à Benguerir, Najat Vallaud-Belkacem, ancienne ministre française de l’Éducation et professeure affiliée à l’université depuis 2020, revient dans cet entretien exclusif accordée à Challenge sur les mutations du monde académique. Entre crise de l’attention à l’ère des écrans, recomposition de la production mondiale du savoir et montée en puissance des institutions du Sud, elle analyse le rôle stratégique de l’UM6P dans les équilibres intellectuels et scientifiques internationaux.
Depuis quelques années, le paysage mondial de l’enseignement supérieur connaît une recomposition silencieuse mais profonde. Longtemps dominée par les grandes institutions occidentales, la production du savoir voit émerger de nouveaux pôles académiques dans le Sud, portés par des investissements massifs, des coopérations internationales inédites et une volonté affirmée de peser dans les débats scientifiques globaux. Dans ce contexte, l’Université Mohammed VI Polytechnique, installée à Benguerir, s’impose progressivement comme l’un de ces nouveaux laboratoires intellectuels où se croisent chercheurs, étudiants et décideurs venus d’Afrique et du reste du monde.
C’est dans ce cadre que s’inscrit la participation de Najat Vallaud-Belkacem à la Science Week 2026. Ancienne ministre de l’Éducation en France et aujourd’hui professeure affiliée à l’université marocaine, elle observe depuis plusieurs années l’évolution de cette institution et, plus largement, la montée en puissance des universités africaines dans la circulation mondiale des idées. Pour elle, ces espaces académiques peuvent devenir des lieux privilégiés de convergence entre disciplines, cultures et expériences, capables d’apporter des réponses nouvelles aux grandes crises contemporaines — qu’il s’agisse du changement climatique, des transformations démographiques ou des bouleversements technologiques. Mais l’ancienne ministre alerte également sur un autre phénomène qui traverse les sociétés contemporaines : la captation croissante de l’attention par les écrans. Dans son dernier ouvrage, Sevrage numérique, elle explore les effets de cette dépendance numérique sur la concentration, la vie sociale et la capacité collective à produire du savoir. Dans cet entretien, elle revient à la fois sur cette réflexion, sur son expérience au sein de l’UM6P et sur le rôle que peuvent jouer les institutions académiques du Sud dans la redéfinition des équilibres intellectuels mondiaux.
Vous venez de publier un livre intitulé Sevrage numérique. Quelle est la réflexion qui vous a conduite à écrire cet ouvrage ?
J’ai sorti ce livre « Sevrage numérique, enquête sur notre rapport aux écrans et comment nous en libérer », comme prolongement d’une réflexion qui m’anime depuis un certain nombre d’années, en tant que citoyenne tout simplement — bien qu’évidemment responsable politique aussi — mais avant tout citoyenne très préoccupée par ce qu’il se passe avec cette omniprésence des écrans dans nos vies.
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C’est-à-dire le fait qu’on y consacre plusieurs heures par jour, le nez rivé sur notre smartphone, et notamment le smartphone qui, pour moi, est l’enjeu central du livre, plus encore que l’ordinateur. Parce que sur ce smartphone, finalement, on a accès sans aucune friction à Internet tout le temps : aux réseaux sociaux, à Internet de manière générale. Et en fait, c’est un pillage de notre attention, un pillage de notre capacité de concentration sur autre chose, et même de nos liens humains extérieurs. Et cela m’inquiète, pas seulement pour les mineurs. Souvent, on ramène ce sujet à une question de jeunesse, mais aussi pour les majeurs. Parce que finalement, cela se fait évidemment au détriment du reste de notre vie.
Convergence c’est la thématique qui a été au centre de la nouvelle édition de la Science Week, quel rôle les universités peuvent-elles encore jouer aujourd’hui dans la production du savoir ?
Au niveau de l’université, oui, évidemment. Et c’est intéressant que vous posiez cette question, parce que nous sommes dans un moment où, dans un certain nombre de pays, cela ne va pas très fort pour les universités. En disant cela, je pense notamment à ce qui se passe aux États-Unis, avec une attaque frontale contre l’université et la recherche, menée par un pouvoir politique qui se contrefiche du vrai ou de la science.
Plusieurs universités sont donc sous pression. Des programmes sont annulés, ne sont plus financés. Et c’est gravissime. La recherche, la science, nous en avons besoin, surtout dans ce monde complètement fou où, finalement, chacun est dans une réalité alternative.
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Il faut que nous ayons un terreau commun fait de données, de faits, de chiffres. Et il n’y a que la science pour nous donner cela. Et donc je suis très heureuse de me trouver aujourd’hui dans une université comme celle-là, à l’UM6P, dont j’admire depuis des années le travail extraordinaire de valorisation de la recherche et de l’enseignement supérieur. Je crois qu’il y a ici une appétence pour l’excellence. Pas simplement l’excellence académique, mais aussi l’excellence de l’histoire, l’excellence de l’artisanat, l’excellence de la rencontre entre les peuples, l’excellence de la connaissance de l’histoire commune que les gens ont sur ce continent, au-delà du seul pays qu’est le Maroc.
Donc vraiment, je suis très heureuse d’être là et de voir à quel point il y a des ondes positives pour le monde académique ici.
Le Maroc peut-il jouer un rôle particulier dans la construction d’un leadership académique et intellectuel africain ?
Oui, absolument. De ce point de vue, c’est vrai que le Maroc joue un rôle très singulier, parce qu’il a acquis depuis quelques années une forme de leadership extrêmement intéressante à observer. Ce leadership n’est pas simplement diplomatique ou économique, mais il est aussi, de façon très positive, tourné vers le continent africain, dont il se sent membre à part entière. Il a d’ailleurs rejoint l’Union africaine. Il joue un rôle que je trouve être celui d’une passerelle et, finalement, de valorisation de ce qu’est ce continent africain aujourd’hui : de ses ambitions et de sa volonté de peser, y compris en matière de géopolitique, sur le reste du monde.
Et je crois que nous avons besoin de cela. Moi, j’ai beaucoup travaillé sur les questions de multilatéralisme. Et j’ai fini par comprendre que même dans des institutions onusiennes ou multilatérales, où l’on a l’impression que tous les continents sont représentés, les paroles ne sont pas entendues avec la même puissance. Le continent africain a vocation, me semble-t-il, à apporter beaucoup de choses aux défis qui nous attendent, notamment la lutte contre le changement climatique ou le fait que nous vivions dans un monde où la démographie vieillit. Il y a donc beaucoup de choses qui peuvent venir du continent africain pour finalement nous renforcer collectivement.
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Et c’est vrai que c’est le moment ou jamais d’entendre cette voix. Donc que l’université marocaine accueille des étudiants africains et contribue à construire un récit africain, je trouve que c’est une très bonne chose.
Depuis 2020, vous êtes professeure affiliée à l’Université Mohammed VI Polytechnique. Quel bilan faîte vous de cette collaboration ?
Ce qui est fascinant, c’est de voir à quel point l’UM6P a tenu ses ambitions et les objectifs qu’elle s’était fixés assez rapidement. Aujourd’hui, si mes souvenirs sont bons, l’université compte environ 9 000 étudiants. C’est une masse critique intéressante. Il y a surtout des échanges considérables qui ont été noués avec des établissements d’enseignement supérieur dans différents pays du monde, souvent parmi les plus prestigieux. On perçoit aussi une vitalité ici, à Benguerir, y compris dans la ville elle-même et auprès des habitants de cette commune.
Et puis il y a cette capacité — et le forum consacré à la science en est un exemple — à peser dans ce que les Anglo-Saxons appellent le South leadership, c’est-à-dire la capacité à réunir des chercheurs et des penseurs de très haut niveaux venus du monde entier pour réfléchir ensemble à des enjeux communs.
Et je pense que c’est un service immense rendu, pas simplement au Maroc ou aux étudiants qui étudient ici, mais véritablement au continent africain : celui de contribuer à ce leadership du Sud au niveau mondial et de faire évoluer les perceptions et les solutions imaginées face aux grandes questions globales.