« L’augmentation des frais de scolarité dans les EGD du pôle Rabat–Kénitra n’a rien de conjoncturel. Elle est structurelle, continue et assumée », lit-on dans une série de documents reçus par la rédaction. Challenge fait le point sur les vrais enjeux du problème.
Dans un article mis en ligne le 27 janvier dernier, nous avions ouvert une brèche sur le sujet : le réseau scolaire français à l’étranger, longtemps présenté comme un modèle d’excellence et de rayonnement culturel, connaît une crise profonde, marquée par une grogne croissante des parents face à des hausses répétées des frais de scolarité et à une gouvernance jugée opaque et déconnectée des attentes des familles. Cette première alerte avait mis en lumière l’inquiétude des usagers d’un système qui, au fil des années, a vu la charge financière se transférer progressivement vers les familles, sans que des améliorations tangibles de la qualité éducative n’accompagnent cet effort.
L’enquête que nous publions aujourd’hui prolonge ce travail, bien au-delà d’un simple constat d’insatisfaction. Elle s’appuie sur une série de documents internes inédits, une analyse chiffrée sans précédent et des témoignages directs, pour démontrer que ce qui se joue dans les établissements français en gestion directe (EGD) du pôle Rabat–Kénitra n’est pas une crise conjoncturelle, mais une mutation profonde du modèle éducatif lui-même. Une mutation où la logique financière prend le pas sur la mission pédagogique, avec des conséquences humaines, éducatives et sociales que les familles vivent au quotidien — et que cette enquête détaille pour la première fois dans toute leur dimension.
Pendant des décennies, l’enseignement français au Maroc a incarné bien plus qu’un simple choix scolaire. C’ était une promesse. Celle d’un service public exigeant, porteur de valeurs éducatives, culturelles et humaines, inscrit dans une histoire singulière entre la France et le Maroc. Cette promesse a traversé les générations, façonnant une élite intellectuelle, administrative, économique et culturelle, et créant un lien de confiance durable entre les familles et les institutions françaises à l’étranger. Sans jouer le jeu des alarmistes, cette aura est aujourd’hui en train d’être profondément timorée. Dans les établissements français en gestion directe (EGD) du pôle Rabat–Kénitra, la colère parentale ne fait pas seulement l’écho d’une contestation de frais de scolarité. Elle révèle une crise plus profonde : celle d’un changement de modèle. « L’enseignement français à l’étranger n’est plus pensé comme un service public à vocation éducative et diplomatique, mais comme un système devant s’autofinancer, se rentabiliser et sécuriser ses flux financiers, quitte à faire porter l’essentiel de l’effort — et du risque — sur les familles », lit dans l’un des documents reçus par la rédaction.
« L’augmentation des frais de scolarité dans les EGD du pôle Rabat–Kénitra n’a rien de conjoncturel. Elle est structurelle, continue et assumée ». Cette phrase, lourde de sens, résume à elle seule la nature de la crise actuelle. Car ce qui se joue à Rabat n’est pas. Seulement un désaccord budgétaire. C’est une rupture du contrat moral entre l’État français, l’AEFE et les familles. Une rupture dont les conséquences sont humaines, et surtout symboliques.
Une explosion tarifaire programmée
Selon les données que nous avons reçu, depuis 2017, les frais de scolarité dans les EGD du pôle Rabat–Kénitra ont connu une progression continue, sans interruption ni inflexion :
· +24,5 % en maternelle
· +29 % en élémentaire
· +26,9 % au collège
· +25,6 % au lycée
À partir de 2025, cette trajectoire s’inscrit noir sur blanc dans les documents de gestion : +4 % par an, de manière automatique, auxquels s’ajoutent les droits annuels d’inscription. À l’horizon 2029, la hausse cumulée atteint jusqu’à 70 % dans certaines sections. Sur douze ans, le coût de la scolarité frôle le quasi-doublement. Ces chiffres ne sont ni le produit d’une crise ponctuelle ni d’un accident budgétaire. Ils sont le résultat d’une stratégie assumée. Les barèmes tarifaires analysés montrent que la hausse n’est pas indexée sur des critères pédagogiques — amélioration de l’offre, renforcement des équipes, innovation éducative — mais sur des besoins financiers globaux, présentés comme incompressibles. En clair, la contribution des familles devient la clé de voûte du système.
Pour les foyers ayant plusieurs enfants, notamment en primaire, l’équation devient insoutenable. De plus en plus de parents évoquent ouvertement un départ du système, non par désaccord avec le projet éducatif, mais parce que le coût devient incompatible avec leurs revenus. L’enseignement français, historiquement vecteur d’accessibilité et de mixité sociale relative, glisse progressivement vers un modèle sélectif par l’argent.
Quand l’école devient une source d’angoisse
Derrière les pourcentages et les tableaux financiers, il y a des réalités humaines. Des parents témoignent d’un climat familial profondément transformé. Par effet de projection l’on peut visualiser les choses : des discussions à la maison qui ne portent plus sur les projets scolaires ou l’orientation, mais sur les arbitrages financiers, les renoncements, les calculs. La peur légitime des enfants de devoir quitter leur école, leurs amis, leur univers, non pas par échec scolaire, mais parce que leurs parents pourraient ne plus pouvoir payer. L’école, censée être un espace de stabilité et d’émancipation, devient ainsi une source d’anxiété. Cette dimension humaine, souvent absente des débats budgétaires, est pourtant centrale. Elle révèle le coût invisible d’un modèle qui fait de l’éducation une variable financière. « Pour les parents, chaque rentrée est vécue comme une épreuve ; pour les enfants, comme une incertitude. L’éducation, censée sécuriser et émanciper, devient un facteur de stress durable et de choix cornélien », nous confie un parent d’élève.
Saint-Exupéry : le projet immobilier de la rupture
Le projet de reconstruction du collège Saint-Exupéry à Rabat cristallise toutes les tensions. Initialement estimé à 65 millions de dirhams en 2022, son coût est porté à 18 millions d’euros, soit près de 200 millions de dirhams, hors foncier. Ce montant est approuvé à l’unanimité lors du conseil d’administration de l’AEFE du 29 juin 2023. Mais les documents consultés révèlent un point majeur : les administrateurs n’ont pas voté un projet détaillé, mais une enveloppe globale, sans ventilation précise des coûts. Rapporté à une surface d’environ 7 500 m² pour un collège de 900 élèves, le coût atteint près de 30 000 dirhams par mètre carré, un niveau inédit au Maroc pour un établissement scolaire, y compris privé haut de gamme. Certains se posent des questions sur le pourquoi de cette augmentation du budget de construction de l’école et qui paye ? Plus troublant encore: « près de 10 millions d’euros ont déjà été collectés auprès des familles à travers les hausses successives des frais de scolarité », lit-on dans lesdits documents.
Pourtant, à janvier 2026 :
· aucune autorisation de construire n’a été délivrée,
· aucun chantier n’a été lancé,
· aucun calendrier crédible n’a été communiqué.
Les familles continuent donc de financer un projet qui n’existe pas encore physiquement, tandis que les augmentations se poursuivent mécaniquement. Cette situation alimente un sentiment profond d’opacité.
Dans le même temps, un premier marché de maîtrise d’œuvre a été attribué pour environ 20 millions de dirhams (1,7 million d’euros). Ce montant représente près de 12 % du coût global, alors que les standards reconnus situent ces honoraires autour de 4 à 5 %. Là encore, les documents montrent un déséquilibre manifeste entre les pratiques habituelles et les choix opérés. Les flux financiers s’engagent avant même que les conditions administratives et foncières du projet ne soient réunies. Payer plus, recevoir moins : la dégradation documentée de l’enseignement Paradoxalement, alors que l’effort financier demandé aux familles augmente fortement, la qualité perçue de l’enseignement recule.
Les parents évoquent :
· un absentéisme important de certains enseignants,
· des heures de cours non remplacées,
· une instabilité des équipes pédagogiques,
· une baisse du niveau général, notamment en langues et en arabe,
· la disparition progressive de certaines options.
Dans le même temps, les effectifs diminuent. Des classes ferment, en particulier en primaire, signe d’une perte d’attractivité progressive des EGD. Cette contraction de l’offre éducative pose une question simple mais redoutable : comment justifier des hausses massives de frais quand le service rendu se dégrade ?
Le basculement éthique : qui doit payer le service public français ?
Un point cristallise désormais la colère des familles : le transfert vers elles du financement des pensions et retraites des personnels expatriés, fonctionnaires du ministère français de l’Éducation nationale. Est-il éthique — et juridiquement défendable — de demander à des familles résidant au Maroc, majoritairement marocaines ou franco-marocaines, de financer des charges relevant de la solidarité nationale française ? Pour beaucoup, ce basculement marque une rupture fondamentale. L’enseignement français à l’étranger n’apparaît plus comme une extension du service public, mais comme un système semi-privatisé, financé localement, sans les garanties ni la transparence associée.
Ce que révèlent les pièces internes sur la dérive économique des EGD du pôle Rabat–Kénitra
Les documents consultés par la rédaction — barèmes tarifaires, procès-verbal du conseil d’administration de l’AEFE et dossier de maîtrise d’œuvre du projet Saint-Exupéry — dessinent une trajectoire profondément problématique :
1. Le barème de juin 2023 : une hausse institutionnalisée
Le barème tarifaire de juin 2023 ne se contente pas d’acter une augmentation ponctuelle des frais de scolarité. Il formalise une nouvelle doctrine tarifaire, dans laquelle la hausse devient un mécanisme structurel et prévisible, intégré à la gouvernance du réseau. L’analyse du document met en évidence trois éléments clés :
· Les hausses ne sont pas indexées sur des critères pédagogiques (amélioration de l’offre, renforcement des équipes, innovations éducatives), mais sur des besoins financiers globaux, présentés comme exogènes et incompressibles.
· Aucune clause de réversibilité ou de modulation n’est prévue en fonction de l’évolution des effectifs ou des résultats scolaires.
· Le barème introduit une logique d’effort continu demandé aux familles, indépendamment de leur capacité contributive ou du contexte socio-économique local.
2. Le PV du CA de l’AEFE du 29 juin 2023
Le procès-verbal du conseil d’administration de l’AEFE du 29 juin 2023 constitue une pièce centrale pour comprendre la rupture actuelle. Ce document révèle que le projet de reconstruction du collège Saint-Exupéry a été :
· approuvé à l’unanimité,
· sur la base d’un montant global de 18 millions d’euros,
· sans présentation détaillée des postes de dépenses.
Les administrateurs ont ainsi été appelés à se prononcer non sur un projet architectural, pédagogique ou fonctionnel, mais sur une enveloppe financière abstraite. Cette méthode pose un double problème :
1. Un problème de transparence : l’absence de ventilation empêche toute évaluation rationnelle du rapport coût/besoin, en particulier dans un pays où les standards de construction scolaire sont très inférieurs à ceux affichés.
2. Un problème de responsabilité : voter un montant global revient à déléguer intégralement la maîtrise réelle du projet, sans garde-fous effectifs.
3. Le dossier de maîtrise d’œuvre : un déséquilibre manifeste des coûts
Le dossier de sélection de la maîtrise d’œuvre pour la construction de Saint-Exupéry apporte un éclairage particulièrement sensible. Le marché attribué avoisine 20 millions de dirhams, soit environ 1,7 million d’euros, pour un projet évalué à 18 millions d’euros. Cela représente près de 12 % du coût global, là où les standards reconnus — y compris dans des projets complexes — situent les honoraires entre 4 % et 5 %.