La récente remontée des réserves des barrages offre un répit bienvenu à l’agriculture marocaine, éprouvée par plusieurs années de sécheresse. Mais pour Mohammed Jadri, économiste, ce soulagement reste avant tout conjoncturel. Sécurité alimentaire, dépendance aux importations, revenus ruraux et arbitrages dans l’allocation de l’eau : il alerte sur l’illusion d’un tournant durable sans réformes profondes, une gouvernance renforcée de l’eau et une véritable stratégie de résilience climatique à long terme.
Challenge : La remontée des réserves des barrages marque-t-elle un véritable tournant économique pour l’agriculture, ou seulement une parenthèse après la sécheresse ?
Mohammed Jadri : La hausse récente des réserves en eau des barrages constitue avant tout un soulagement conjoncturel pour le secteur agricole, après plusieurs années de stress hydrique aigu. Elle permet de rétablir une visibilité à court terme pour les agriculteurs, notamment dans les périmètres irrigués, et de réduire la pression sur les nappes phréatiques. Toutefois, parler de véritable tournant économique serait prématuré. Un changement structurel suppose une régularité hydrique sur plusieurs campagnes et, surtout, une transformation profonde des modes de production et de gestion de l’eau. Sans réformes structurelles, cette amélioration risque de rester une simple parenthèse climatique plutôt qu’un basculement durable du modèle agricole.
Challenge : Quel impact concret peut-on attendre sur la sécurité alimentaire et la réduction de la dépendance aux importations agricoles ?
M.J. : L’amélioration de la disponibilité en eau peut avoir un effet positif mesurable sur la sécurité alimentaire nationale, mais dans des proportions limitées. Elle permet une reprise partielle de certaines productions locales, notamment les céréales irriguées, les cultures fourragères et l’élevage, contribuant ainsi à atténuer la volatilité des prix sur le marché intérieur. Cependant, le Maroc demeure structurellement dépendant des importations pour plusieurs produits stratégiques, en particulier les céréales. Tant que l’allocation de l’eau ne sera pas davantage orientée vers les cultures renforçant la souveraineté alimentaire, la réduction de cette dépendance restera marginale et exposée aux aléas climatiques et géopolitiques internationaux.
Challenge : Cette amélioration de la disponibilité en eau peut-elle rapidement se traduire par une hausse de la production agricole et des revenus ruraux ?
M.J. : À court terme, l’augmentation des réserves hydriques peut effectivement se traduire par une amélioration des rendements agricoles et une reprise de certaines activités mises en veille durant la sécheresse. Cela peut bénéficier aux exploitations irriguées et contribuer à une légère amélioration des revenus ruraux. Toutefois, cet impact reste conditionné par plusieurs facteurs, notamment le niveau élevé des coûts de production, l’accès inégal à l’eau entre petits et grands exploitants, ainsi que l’évolution des prix agricoles. La disponibilité en eau est donc une condition nécessaire, mais non suffisante, pour une hausse durable de la production et des revenus dans le monde rural.
Challenge : La situation actuelle justifie-t-elle un recalibrage des choix économiques et de l’allocation de l’eau entre l’agriculture et les autres usages ?
M.J. : La situation actuelle justifie clairement une révision des choix économiques et des priorités en matière d’allocation de l’eau. Le contexte de rareté structurelle impose désormais des arbitrages assumés entre les usages agricoles, l’eau potable et les besoins industriels. Il devient essentiel de privilégier les cultures présentant une forte valeur économique par mètre cube d’eau consommé, tout en garantissant un accès équitable aux ressources hydriques pour les petits agriculteurs. Ce recalibrage doit également s’accompagner d’une accélération de la modernisation de l’irrigation et d’une meilleure efficacité dans l’utilisation de l’eau.
Challenge : Comment inscrire cette dynamique dans une stratégie de résilience climatique durable, au-delà de l’effet conjoncturel des pluies ?
M.J. : Pour inscrire cette amélioration hydrique dans une dynamique durable, il est impératif de dépasser la logique de réaction aux aléas climatiques et d’adopter une véritable stratégie de résilience. Cela passe par une réorientation progressive vers des cultures moins consommatrices d’eau, le développement de variétés agricoles résistantes au stress hydrique et la diversification des sources de revenus en milieu rural. Sur le plan institutionnel, une gouvernance intégrée de l’eau, associée à une tarification incitative et à une meilleure coordination entre politiques agricoles, hydriques et énergétiques, est indispensable. La résilience climatique ne se construit pas lors des années pluvieuses, mais par des choix structurants et anticipés face aux périodes de sécheresse.
Son parcours
Économiste comptant plus de dix-huit ans d’expérience, Mohammed Jadri a construit son parcours au sein de cabinets d’expertise de premier plan, où il s’est distingué par la conduite de projets complexes financés notamment par l’Union européenne et le système des Nations unies. Depuis octobre 2021, il est à la tête de l’Observatoire de l’Action Gouvernementale, qu’il a contribué à positionner comme un acteur de référence de l’analyse des politiques publiques. Sous son impulsion, l’institution a publié des rapports périodiques structurés et documentés sur l’action gouvernementale, couvrant notamment les bilans des 100 jours, d’une année et de mi-mandat.Parallèlement, l’Observatoire a développé des études thématiques approfondies sur des enjeux économiques et sociaux majeurs – tels que les programmes Awrach et Forsa, l’aide au logement, le dialogue social, l’inflation, les produits pétroliers ou encore la réforme des retraites –, apportant des éléments d’analyse utiles au débat public. En complément de ses activités de recherche et de conseil, Mohammed Jadri intervient depuis 2017 en tant que consultant économique auprès de plusieurs radios et chaînes de télévision, au niveau national comme international.
Son actu
La récente amélioration des réserves en eau ouvre une nouvelle séquence pour le secteur agricole. Cette amélioration intervient alors que l’agriculture sort fragilisée de cycles successifs de sécheresse, avec des impacts directs sur la production, les revenus ruraux et la sécurité alimentaire. Au moment où les pouvoirs publics réajustent leurs choix budgétaires, agricoles et hydriques, et où la question de la résilience climatique s’impose comme un axe central des politiques publiques, cette évolution relance le débat sur la capacité du pays à capitaliser économiquement sur ce regain hydrique, au-delà de l’effet immédiat des pluies.