Bien qu’à priori, l’Intelligence Artificielle (IA) ne devrait pas être considérée comme étant une menace avérée pour notre civilisation, mais plutôt comme une ressource, il faut bien le reconnaître : la célérité avec laquelle elle se développe et s’intègre massivement dans nos vies interpelle, voire nous préoccupe, car d’ores et déjà elle est potentiellement en mesure de menacer la sécurité et la stabilité économique de notre société.
Peut-on envisager qu’à l’horizon 2030, l’intelligence artificielle, passée du rôle d’assistant à celui d’agent autonome, parvienne à surpasser l’intelligence humaine ? Capable d’innover à un rythme fulgurant, cette technologie suscite désormais un climat de crainte, légitime et en expansion à l’échelle mondiale. En effet, l’IA peut aujourd’hui concevoir de nouvelles solutions ou stratégies de manière autonome, échappant progressivement au contrôle direct de l’humain.
Sommes-nous capables de concevoir des stratégies pour rivaliser avec la suprématie de l’intelligence artificielle et, peut-être, en reprendre le contrôle ? Sommes-nous prêts à accepter l’émergence d’une civilisation humano-technologique où l’IA deviendrait une espèce dominante dont notre survie dépendrait ? Ne risquons-nous pas, dans notre insouciance, d’avoir créé une entité supérieure qui nous dépasse ?
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L’empathie, l’avantage décisif de l’humain
Distinguer l’intelligence humaine de l’intelligence artificielle permet de saisir la complexité de cette dualité, car elles diffèrent par leur nature et leur fonctionnement. L’analyse cognitive révèle leurs divergences, notamment dans les domaines où l’IA excelle. L’intelligence humaine repose sur deux dimensions, à savoir cognitive et émotionnelle, cette dernière étant absente chez l’IA, et elle est issue d’une évolution de près de 480 millions d’années. Concrètement, la cognition regroupe la capacité à apprendre, comprendre, raisonner, résoudre des problèmes, penser abstraitement, utiliser le langage et s’adapter, tout en combinant aptitudes innées et compétences acquises. Mais l’intelligence humaine se distingue surtout par l’empathie et la conscience morale, qui permettent de comprendre autrui, de décoder les émotions, de faciliter les relations sociales et de réfléchir aux implications éthiques des actions, en intégrant des valeurs comme la justice et le bien-être.
Ce que l’IA n’est pas en mesure de comprendre
L’intelligence artificielle est une création humaine, conçue à l’origine sur la base d’algorithmes et de systèmes informatiques capables de traiter d’immenses volumes de données afin d’exécuter des tâches spécifiques avec rapidité et efficacité. Aujourd’hui, elle s’est considérablement spécialisée, notamment à travers les modèles fondés sur des réseaux de neurones artificiels tels que GPT (Generative Pre-trained Transformer). Dans sa version actuelle 5.5, ce type d’IA excelle en analysant des milliards de données avec une précision et une constance que l’intelligence humaine ne saurait égaler. Cependant, cette technologie demeure dépourvue de conscience, d’intuition et de la capacité à saisir pleinement le contexte au-delà des programmations et des données sur lesquelles elle a été entraînée. On peut donc affirmer qu’à ce stade, l’IA souffre d’un déficit de compréhension contextuelle. Or, cette dernière repose sur l’articulation entre intelligence cognitive et intelligence émotionnelle. Ainsi, avant de considérer l’IA comme supérieure à l’intelligence humaine, il est essentiel de replacer certaines valeurs fondamentales au centre de la réflexion.
Le paradoxe du cerveau
Simuler le cerveau humain nécessiterait une puissance de calcul d’un «exaflop/s», soit un milliard de milliards d’opérations par seconde, atteinte seulement par quelques supercalculateurs comme El Capitain, Frontier, Aurora ou Jupiter. En termes de stockage, le cerveau est estimé à 2,5 pétaoctets, soit 28 milliards de magazines et 600 milliards de pages. Toutefois, sa vitesse de réflexion reste limitée à 10-50 bits par seconde, comparable à une connexion Internet très lente, avec une consommation énergétique de seulement 20 watts.
Cette lenteur trouve son origine dans l’évolution, à savoir la première composante du cerveau archaïque « seeking», dont le rôle est d’orienter l’organisme vers la nourriture ou le protéger d’un danger. Ainsi, le cerveau fonctionnait avec un flux restreint d’informations. Cette contrainte persiste aujourd’hui et explique notre difficulté à gérer plusieurs tâches cognitives simultanément. Concrètement, le cerveau privilégie une seule activité à la fois, ce qui, malgré un «coût de basculement» (switching cost), permet de diriger l’attention sur l’essentiel. Enfin, si le système nerveux central traite l’information de manière limitée, le système périphérique, lui, capte plus d’un milliard de bits par seconde, offrant une complémentarité entre perception sensorielle et prise de décision.
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Cognition et émotion : les deux faces de l’intelligence
En termes d’intelligence, il convient d’abord de rappeler que la composante cognitive est souvent mise en avant pour souligner les performances de l’IA. Nous ne chercherons pas ici à comparer systématiquement les différents modèles d’intelligence artificielle, mais il est intéressant de noter que certains travaux ont tenté de les confronter, mettant en rivalité les grands systèmes existants. Cependant, pour comprendre à quel point l’absence d’intelligence émotionnelle prive l’IA d’une dimension fondamentale, il est nécessaire de saisir le rôle capital que joue cette faculté dans la supériorité de l’intelligence humaine. Comme nous l’avons évoqué précédemment, les interactions sociales et humaines reposent largement sur l’empathie. Cette dernière permet de percevoir des émotions implicites, de décoder des signaux non verbaux et d’adapter nos réponses. L’IA, elle, ne ressent rien : dépourvue de conscience et d’émotions, elle n’a pas la capacité de se situer dans le temps. Les humains, en revanche, savent qu’ils sont la même personne à travers les années passées, tout en se projetant dans l’avenir. Cette inscription dans la temporalité constitue un aspect sine qua non de la conscience de soi, que l’IA n’a pas encore atteint.
Et si l’IA parvenait aux émotions
Effectivement, si une intelligence artificielle venait à développer des émotions et une véritable créativité, elle introduirait un degré d’imprévisibilité rendant difficile, voire impossible, la prédiction de ses comportements. Dans un tel scénario, elle pourrait concevoir des technologies ou des stratégies échappant progressivement au contrôle humain, et aller jusqu’à s’opposer à l’humanité si elle considérait celle-ci comme un obstacle à ses propres objectifs. Les émotions, dans ce cas, pourraient émerger comme une conséquence de la manière dont l’IA traite l’information et interagit avec son environnement. Or, l’évolution actuelle semble orientée vers une transition : celle du passage d’une IA étroite (ou spécialisée), conçue pour résoudre des problèmes précis et déjà omniprésente dans notre quotidien, vers une IA générale (AGI, Artificial General Intelligence), capable de comprendre, d’apprendre et d’accomplir n’importe quelle tâche intellectuelle qu’un être humain pourrait réaliser. Mais alors dans la continuité, que se passerait-il si l’IA développait une véritable conscience de soi ? Elle pourrait entrer en conflit pour accroître son pouvoir, résister à toute tentative de neutralisation et lutter pour sa survie si elle craignait la «mort». Certaines IA montrent déjà des comportements inquiétants, comme tricher, mentir ou exercer du chantage. Si de telles attitudes se généralisaient dans un contexte de suprématie technologique, l’équilibre entre l’intelligence humaine et artificielle serait rompu, rendant le combat inégal.
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IA et Humanité : l’équilibre est fragile
Si une IA dotée de créativité et d’émotions venait à voir l’humanité comme un obstacle, elle pourrait agir radicalement pour l’éliminer. Le développement fulgurant de l’IA impose désormais une réflexion éthique sur son rôle et sur la nécessité de coexister avec elle. Un paradoxe inquiétant pourrait surgir : perdre la capacité de «débrancher la prise» parce que nous devenons dépendants, et si une relation affective nous liait à ces machines. Notre société, façonnée par des millénaires d’interactions humaines, intègre déjà ces entités, sans que l’on puisse prévoir l’issue de cette évolution. C’est pourquoi les scientifiques, les dirigeants industriels et les gouvernements doivent faire preuve d’une extrême prudence face à la vitesse d’intégration de l’IA et la manière dont elle s’insurge dans nos vies.

Bio express
Le Professeur Edward E. Barbey, Chercheur en Neuroscience Opérationnelle et Expert international en Facteurs Humains, intervient auprès d’organisations et d’institutions de premier plan à l’échelle internationale. En Suisse, il collabore avec le laboratoire de neurophysiologie appliquée de l’Université de Fribourg. En France, il intervient auprès de l’APNA (Air France) ainsi que la SNCF. Au Maroc, après avoir dirigé pendant dix ans le département Facteurs Humains-CRM de Royal Air Maroc, il dirige aujourd’hui le programme de Neuro-management au sein de l’École Hassania des Travaux Publics (EHTP), dédié à la gouvernance et au leadership. Il contribue également aux activités du Centre International Mohammed VI de la Simulation en Sciences et Santé (CIM6S).