Intelligence artificielle, exploitation des données, recherche collaborative : Bayer repense la manière de concevoir la protection des cultures. Au cœur de cette démarche, la plateforme CropKey part d’une cible biologique précise pour développer la molécule la plus à même d’agir sur elle. Reçue à Lyon, une délégation de journalistes du Maroc, d’Algérie et de Tunisie a parcouru la chaîne de recherche du groupe, du LifeHub à l’usine de Villefranche-Limas, dans un contexte où l’agriculture nord-africaine affronte stress hydrique et pression sanitaire accrue.
Derrière cette stratégie se dessine une refonte plus large du processus de recherche. À Lyon, Bayer a montré comment les outils numériques, les partenariats scientifiques et les nouvelles méthodes de sélection s’intègrent désormais à toutes les étapes du développement de futurs produits de protection des cultures. Le groupe estime que cette évolution doit lui permettre de répondre plus rapidement aux enjeux auxquels l’agriculture est confrontée, du changement climatique à l’apparition de nouvelles pressions sanitaires.
Pour présenter cette stratégie, l’industriel a récemment accueilli à Lyon une délégation de journalistes du Maghreb. Le parcours a permis de suivre l’ensemble de sa chaîne de valeur : le LifeHub Lyon, dédié à l’innovation ouverte, le Centre de recherche de La Dargoire (CRLD), où sont menés les travaux scientifiques, puis le site industriel de Villefranche-Limas. Soit le chemin qui mène de la découverte d’une molécule à sa mise à disposition des agriculteurs.
Une protection des cultures repensée
Le choix de convier les médias nord-africains n’est pas neutre. Il intervient dans des régions où l’agriculture occupe une place stratégique dans l’économie, l’emploi rural et la sécurité alimentaire, et où les défis s’accumulent : disponibilité limitée de l’eau, épisodes climatiques extrêmes, pression des bio-agresseurs, évolution réglementaire, attentes croissantes en matière de durabilité. Justement Bayer y voit l’occasion de faire comprendre l’innovation agricole, de valoriser son expertise scientifique et d’ouvrir le dialogue sur la résilience des systèmes agricoles.
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«L’agriculture est à un moment charnière de son histoire», a indiqué Amina L’Kima, directrice générale de Bayer Maroc et directrice de la division Crop Science Bayer Afrique du Nord. Et de poursuivre : «les agriculteurs doivent aujourd’hui produire davantage, préserver les ressources naturelles et renforcer la résilience de leurs exploitations face à un environnement en constante évolution».

Pour le Maroc, où les épisodes de sécheresse sont plus fréquents et où la pression sur les ressources hydriques s’intensifie, ce constat n’a rien d’abstrait. Bayer y répond par une conception élargie de la protection des cultures. Celle-ci ne commence plus à l’application d’un produit, mais dès le choix des semences, et se poursuit par les pratiques agronomiques, la diversification des cultures et les outils numériques d’aide à la décision. Le groupe défend ainsi une approche intégrée, qui associe génétique, agronomie, bio-solutions, technologies digitales et chimie de synthèse.
CropKey : la recherche à l’envers
Au cœur de cette transformation figure CropKey, la nouvelle plateforme de recherche et développement du groupe, dédiée à la découverte de solutions phytosanitaires. Concrètement, elle combine intelligence artificielle, analyse de données, modélisation moléculaire et expertise scientifique pour identifier plus vite de nouvelles pistes d’innovation, nous explique Philippe Méresse, directeur du LifeHub Lyon.
Son principe repose sur une approche inversée. Au lieu de partir d’un vaste portefeuille de molécules pour rechercher les plus prometteuses, les chercheurs identifient d’abord une cible biologique précise chez un champignon, un insecte ou une mauvaise herbe, puis développent la molécule la plus susceptible d’agir efficacement sur cette cible. Une rupture avec les approches traditionnelles, qui doit permettre de découvrir plus rapidement des modes d’action inédits, au moment où les résistances aux solutions existantes se multiplient.
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Bayer en attend deux bénéfices. Le premier : des solutions face auxquelles aucune résistance n’existe encore, puisqu’elles visent un mécanisme biologique inédit. Le second : une sécurité pensée dès la conception, les chercheurs privilégiant des protéines absentes des organismes qu’ils ne souhaitent pas affecter, qu’il s’agisse de l’être humain, des abeilles ou d’autres espèces bénéfiques.
«Cela réduit considérablement le risque qu’une molécule interagisse avec des organismes non ciblés», souligne Philippe Méresse, pour qui cette approche permet de développer des solutions «plus durables et potentiellement dotées d’une durée de vie plus longue» que celles reposant sur des modes d’action déjà connus. Des bénéfices qui restent, à ce stade, des attentes formulées par l’industriel : en effet, ils devront franchir les étapes des essais et des évaluations réglementaires avant de confirmer leur potentiel dans les conditions réelles d’exploitation.
Sur l’échéance, M. Méresse se montre précis. De nouveaux produits intégrant certains principes de CropKey, avec des modes d’action inédits, devraient arriver chez les agriculteurs dans deux à trois ans. Bayer travaille sur une trentaine de nouveaux modes d’action et vise une première commercialisation issue de cette approche à l’horizon 2028. Parmi les projets évoqués figure un futur fongicide destiné aux fruits et légumes, susceptible d’intéresser les marchés nord-africains, mais dont l’échéance n’a pas été précisée.

Les produits totalement issus de la démarche demanderont, eux, davantage de temps. «Nous nous projetons sur un horizon de dix à douze ans pour voir émerger des produits totalement issus de cette démarche, avec une protéine cible identifiée par les outils numériques et des molécules conçues grâce à l’IA», conclut-il. Un délai qui fait écho à un autre ordre de grandeur présenté pendant la visite : il faut en moyenne douze ans entre l’identification d’une molécule et sa mise sur le marché, les exigences réglementaires et les études de sécurité aissant peu de marge de manœuvre. La question du gain de temps réellement apporté par l’IA sur ce parcours reste donc posée.
L’IA accélère, l’expertise humaine tranche
Dans cette approche, l’intelligence artificielle joue un rôle d’accélérateur et d’aide à la décision. En effet, elle permet d’explorer simultanément un très grand nombre d’hypothèses et de structures chimiques, d’orienter plus efficacement les travaux et d’identifier plus rapidement les pistes prometteuses. Associée à la chimie augmentée et à l’analyse de données, elle aide les chercheurs à anticiper le potentiel d’une molécule, sa stabilité ou certains paramètres de son profil de sécurité.
Cependant Bayer insiste sur un point : l’IA ne remplace pas la démarche scientifique, elle complète l’expertise des chercheurs. Les données doivent être rigoureusement validées et les solutions continuent de passer par des essais en laboratoire, des évaluations réglementaires et des expérimentations au champ, nous dit-on.
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La logique se prolonge au-delà des laboratoires. Avec sa plateforme numérique «FieldView», Bayer exploite les données agronomiques des parcelles pour accompagner la prise de décision des agriculteurs. Par ailleurs, le groupe travaille sur des modèles capables d’anticiper l’apparition ou l’évolution de certaines maladies dans un contexte de changement climatique. Reste une question centrale : celle de l’accessibilité économique. Car si ces technologies promettent une agriculture plus précise et plus réactive, elles reposent sur des investissements significatifs dans les infrastructures numériques, les modèles d’intelligence artificielle et la production de données.
LifeHub Lyon : l’innovation ouverte comme méthode
Chez Bayer, l’innovation ne se limite pas aux laboratoires. Le LifeHub Lyon, inauguré courant 2017, a été conçu pour favoriser les collaborations et accélérer le développement de nouvelles solutions de protection des cultures, souligne Philippe Méresse, directeur du site. Dans le détail, la plateforme rassemble industriels, startups, universités, centres de recherche et partenaires technologiques, dans un environnement censé faire émerger des idées nouvelles et les transformer en applications concrètes pour l’agriculture.

Les travaux couvrent un large éventail de domaines, de la modélisation informatique à l’exploitation des données, en passant par les nouveaux outils de laboratoire et l’étude des mécanismes biologiques impliqués dans les maladies des plantes. Aussi, le LifeHub entend jouer un rôle de passerelle avec la société civile : étudiants, chercheurs, agriculteurs, partenaires industriels et représentants des médias y sont régulièrement accueillis, dans une démarche qui vise à rendre la recherche plus accessible et à nourrir le dialogue sur la sécurité alimentaire, la productivité agricole et la durabilité des systèmes de production.
«Le LifeHub Lyon a été créé pour ouvrir la science au dialogue et favoriser la collaboration entre les différents acteurs de l’écosystème agricole», poursuit Philippe Méresse, pour qui cette dynamique de coopération constitue un levier essentiel face aux défis du secteur.
La Dargoire, le pôle mondial des fongicides
La Dargoire concentre ses travaux sur la lutte contre les maladies fongiques. Considéré comme le centre mondial de Bayer pour le développement de nouveaux fongicides, il occupe une place centrale dans le dispositif d’innovation du groupe. Dans le détail, il réunit près de 200 collaborateurs, dont environ 150 chercheurs, selon les chiffres communiqués sur place, aux profils variés : biologie, biochimie, chimie, imagerie, intelligence artificielle, science des données. Son activité repose sur l’analyse d’un vaste portefeuille de composés et sur la culture de nombreuses plantes destinées aux essais et aux validations scientifiques.

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Pour Philippe Méresse, la performance ne se mesure plus au volume d’essais réalisés. L’enjeu consiste à mieux cibler les recherches afin d’identifier plus vite les pistes les plus prometteuses. Un enjeu d’autant plus crucial que les organismes nuisibles tendent à développer, au fil du temps, des résistances à certains traitements, ce qui contraint les industriels à accélérer la mise au point de nouvelles solutions, explique le scientifique.
Villefranche-Limas : de la molécule au produit
À Villefranche-Limas, près de Lyon, Bayer a levé le voile sur la phase souvent moins visible mais décisive de ce processus, à savoir l’industrialisation. C’est ici que les résultats de la recherche prennent la forme de produits prêts à l’emploi. Le site assure formulation, conditionnement, stockage et organisation logistique, afin de garantir la disponibilité des produits au moment où les besoins du terrain sont les plus importants. Un maillon essentiel dans une industrie où la réactivité et la fiabilité des approvisionnements sont devenues stratégiques.
Les chiffres donnent la mesure de l’outil : huit lignes de formulation, dix lignes de conditionnement et près de 30 millions de litres de produits fabriqués chaque année. L’usine emploie environ 240 salariés permanents, auxquels s’ajoutent des renforts temporaires lors des pics d’activité, notamment entre novembre et mars. Son budget annuel de fonctionnement atteint près de 50 millions d’euros, hors achat des matières premières et des composants nécessaires à la fabrication.

«Si la France ne disposait que d’une seule usine phytosanitaire, Villefranche suffirait pour couvrir ses besoins», affirme Peter Skopeck, directeur du site, qui approvisionne également plusieurs marchés européens et internationaux. À noter que l’organisation répartie sur plusieurs bâtiments offre davantage de flexibilité industrielle et contribue à limiter les risques de contamination croisée entre les produits, un enjeu majeur dans l’industrie phytosanitaire.
Bayer présente aussi Villefranche-Limas comme un symbole de sa transformation, à la fois industrielle, digitale et culturelle : automatisation accrue, exploitation des données et nouvelles méthodes de travail visent à rendre l’organisation plus agile et plus proche des réalités des agriculteurs des marchés EMEA (Europe, Moyen-Orient et Afrique).
«L’innovation ne vient pas seulement de la technologie. Elle repose aussi sur le talent, la collaboration et l’état d’esprit des équipes qui la portent au quotidien», a souligné Amina L’Kima. «Notre ambition est claire : transformer l’innovation en solutions utiles pour les agriculteurs et contribuer à bâtir des systèmes agricoles plus productifs, plus résilients et plus durables en Afrique du Nord et au-delà». Une vision qui traduit le rôle que Bayer Afrique du Nord entend jouer auprès des filières du Maroc, de l’Algérie et de la Tunisie, en faisant le lien entre les capacités mondiales de recherche du groupe et les besoins spécifiques des exploitations de la région.
Quelles perspectives pour les agriculteurs du Maghreb ?
De la découverte des molécules à leur industrialisation, Bayer cherche à accélérer un processus historiquement long et complexe, en s’appuyant sur l’IA, la donnée et les partenariats scientifiques. Les thématiques explorées à Lyon font écho à des enjeux bien réels pour les agricultures d’Afrique du Nord : eau, climat, résistances, sécurité alimentaire.
Mais l’essentiel reste à venir. Quand ces nouveaux modes d’action atteindront-ils les exploitations marocaines, après quel parcours d’homologation locale, et à quel coût pour les producteurs ? Autant de questions qui restent, à ce stade, ouvertes, et dont les réponses détermineront la portée réelle de cette innovation au Maghreb.