Face à une urbanisation galopante et à des défis climatiques de plus en plus pressants, l’Afrique cherche de nouveaux modèles pour financer et construire les villes de demain. Réunis pendant trois jours à Rabat, ministres, décideurs publics, investisseurs et experts de l’urbanisme échangeront autour des leviers à mobiliser pour accélérer le développement d’infrastructures urbaines résilientes, inclusives et adaptées aux besoins croissants du continent.
La capitale marocaine accueille depuis lundi la 45e Assemblée générale annuelle de Shelter Afrique Development Bank (ShafDB). L’occasion pour le Royaume, qui a fait du logement un pilier de sa politique de cohésion sociale, de partager son expérience et d’influencer la nouvelle doctrine continentale de financement urbain. Entre transformation de l’institution en banque multilatérale et émergence d’une vision intégrée, Rabat se positionne comme un carrefour stratégique des villes africaines de demain.
Dès l’ouverture des travaux, ce mardi 9 juin à Rabat, le ton était donné. La ministre marocaine de l’Économie et des Finances, Nadia Fettah, a placé dans son discours introductif le financement au cœur du débat, rappelant que « les défis de transformation urbaine représentent un véritable test de gouvernance » pour les États africains. Face à une urbanisation galopante – l’Afrique gagnera plusieurs centaines de millions de nouveaux citadins d’ici 2050 –, la ministre a insisté sur un point clé : « Le logement doit bénéficier d’une véritable politique publique de financement. Le financement est le nerf de la transformation urbaine. »
Cette intervention n’a rien d’anodin. Elle reflète la montée en puissance du Maroc sur la scène financière panafricaine. En accueillant cette 45e Assemblée générale de Shelter Afrique, le Royaume ne se contente pas de prêter ses murs : il affirme sa volonté de peser sur les modèles de développement urbain du continent. Depuis plusieurs années, Rabat a fait du logement un levier de stabilité sociale et de croissance, avec des programmes emblématiques comme « Villes sans bidonvilles » ou la nouvelle politique de la ville. Une expérience que Nadia Fettah a directement mise en avant en appelant au « partage des expériences entre pays africains ».
Shelter Afrique, une banque en pleine mue stratégique
L’événement rabati est d’autant plus important que Shelter Afrique Development Bank (ShafDB) traverse une phase de transformation décisive. L’institution, qui fêtait sa nouvelle identité visuelle lors de cette assemblée, achève sa mue : de simple financeur sectoriel, elle entend devenir une véritable banque multilatérale de développement dédiée au logement et aux infrastructures urbaines. Son président du conseil d’administration, Lionel Zinsou, a résumé cette ambition en une phrase : « La question du logement est une cause de développement social. » L’ancien Premier ministre béninois a notamment mis le doigt sur le nerf de la guerre africaine : l’accès au financement pour les acteurs du secteur informel.
« On ne peut pas penser une politique publique du logement sans tenter de répondre à la question de la facilitation du financement pour le secteur informel », a-t-il martelé. Un message qui résonne particulièrement au Maroc, où l’économie informelle reste un réservoir d’emplois et de talents, mais aussi un angle mort des politiques classiques de crédit hypothécaire. De son côté, le directeur général de ShafDB, Thierno-Habib Hann, a fixé le cap : « La question du logement est au cœur de notre action. L’enjeu aujourd’hui est de transformer la croissance urbaine. » Une formule qui résume le passage d’une logique quantitative (construire plus de logements) à une approche qualitative et systémique (financer des écosystèmes urbains durables).
La matrice opérationnelle « VIRAL »
Pour comprendre l’intérêt que le Maroc porte à cette assemblée, il faut plonger dans la doctrine opérationnelle que ShafDB est en train de finaliser. L’institution a dévoilé à Rabat son cadre stratégique baptisé « VIRAL », un acronyme qui repose sur cinq piliers : Vision, Institutions, Régulations, Acteurs du marché et soutien aux initiatives locales. L’objectif est simple en apparence – « Affordable Housing for All » (un logement abordable pour tous) – mais la méthode est novatrice pour le continent. ShafDB ne se contente plus de prêter aux promoteurs. Elle veut agir sur l’ensemble de la chaîne de valeur : financer les institutions financières locales (FIG), soutenir les promoteurs privés (PFG), monter des partenariats public-privé avec les États (PPP) et gérer des fonds thématiques (FMG) dédiés au genre, aux réfugiés, à la diaspora ou à la finance verte.
Pour un pays comme le Maroc, cette approche est en parfaite résonance avec sa propre stratégie nationale. Le Royaume a déjà expérimenté le montage de PPP dans le logement social, avec des résultats pertinents. Il dispose également d’un système financier relativement mature – banques, assurances, fonds d’investissement – qui peut servir de terrain d’expérimentation pour les nouveaux instruments de ShafDB, comme la titrisation hypothécaire ou les obligations vertes urbaines.
Maroc : de la politique nationale à l’influence continentale
ShafDB peut apporter des lignes de refinancement à bas coût aux banques marocaines, ou cofinancer des projets de logement inclusif avec l’État.
Ensuite, un intérêt stratégique de positionnement. En accueillant cette assemblée, le Maroc confirme son rôle de hub financier et de passer entre l’Afrique subsaharienne, le monde arabe et l’Europe. Rabat abrite déjà le siège de plusieurs institutions régionales (Banque africaine de développement pour l’Afrique du Nord, etc.). S’imposer comme le lieu de réflexion sur le financement du logement africain, c’est aussi attirer des investissements, des compétences et des projets pilotes.
Enfin, un intérêt diplomatique. Le Maroc a mené ces dernières années une active politique de retour dans ses institutions continentales (UA, etc.). Le logement est un domaine technique, où le Royaume peut faire valoir son expertise. La ministre Nadia Fettah l’a bien mise en avant en appelant à une « convergence des visions » africaines. Une convergence qui, forcément, a besoin de leaders. Et Rabat postule.
Les défis qui restent à surmonter
Tout n’est pourtant pas idyllique. Le modèle même de ShafDB devra prouver sa capacité à sortir du stade des discours pour atteindre une véritable massification des financements. Les besoins sont titanesques : selon la Banque africaine de développement, le déficit de logements sur le continent dépasse les 50 millions d’unités. Et le secteur informel, que Lionel Zinsou veut intégrer, reste un labyrinthe réglementaire et statistique.
La transformation de Shelter Afrique en banque de développement, validée par ses 44 États membres et deux actionnaires institutionnels (BAD et Africa Re), lui donne une capacité de levée de fonds accrue. L’institution explore déjà les marchés obligataires africains, et son centre d’excellence commence à capitaliser sur les bonnes pratiques locales.