Le secteur textile marocain, un pilier de l’économie nationale et premier fournisseur de l’Union européenne en Méditerranée, se trouve à un tournant décisif de son histoire. D’ici 2027-2028, les produits exportés vers l’Europe devront obligatoirement être accompagnés d’un Passeport Digital des Produits (DPP), une exigence imposée par le nouveau Règlement européen sur l’écoconception (ESPR). Qu’est-ce que le DPP et comment va-t-il modifier la gestion des données associées au produit ?
Le Règlement (UE) 2024/1781 marque un tournant dans la politique environnementale européenne. Il étend les exigences d’écoconception à presque tous les biens de consommation et impose, pour les textiles, un passeport numérique obligatoire. Ce document électronique, accessible par QR Code ou puce RFID, devra renseigner, pour chaque produit, sa composition exacte, l’origine des matières premières, l’empreinte carbone de sa fabrication, les produits chimiques utilisés, ainsi que les instructions de réparation, de recyclage ou de fin de vie. Autant dire que la transparence exigée est totale.
Pour les exportateurs marocains, qui fournissent l’Europe en vêtements et articles techniques, l’échéance est proche. L’Association marocaine des industries du textile et de l’habillement (AMITH) a d’ailleurs alerté sur les risques de perte de parts de marché si la transition n’est pas anticipée. Le constat est sans appel : la plupart des entreprises marocaines, et en particulier les PME, ne sont pas prêtes.
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Contacté par Challenge, Salah Eddine Bennani est Associé (Partner) chez Forvis Mazars au Maroc explique : « Avec le DPP, l’export vers l’UE se complique davantage et de manière assez drastique pour les produits concernés. Les entreprises marocaines, pas uniquement celles qui exportent mais également celles qui les fournissent ou collaborent avec elles, doivent prendre sans délai conscience des impacts du DPP et mettre en oeuvre les mesures nécessaires. La traçabilité et la preuve par l’audit tout au long de la chaîne d’approvisionnement et de distribution deviennent des conditions absolues. Et cela peut nécessiter plusieurs semestres pour s’y adapter ».
Le programme suisse SIPPO à la rescousse
Consciente de l’urgence, l’AMITH a décidé de réagir. En partenariat avec le programme suisse SIPPO (Swiss Import Promotion Programme), porté au Maroc par Swisscontact, elle lance une mission d’accompagnement pour doter la filière d’un guide opérationnel et d’une feuille de route adaptée à sa réalité. Les termes de référence de cette mission ont été publiés début juin 2026 dernier, et le chantier doit débuter par un diagnostic de l’état des lieux.
Ce diagnostic englobe une analyse du règlement ESPR, l’identification des écarts entre les exigences européennes et les pratiques actuelles, et une capitalisation sur les initiatives déjà engagées, notamment par l’AMITH, le ministère de l’Industrie, le CTTH ou les programmes GTEX. Le guide attendu devra fournir des outils pratiques : fiches techniques, schémas explicatifs, recommandations sur les technologies de traçabilité (QR Code, RFID, NFC, PLM, PIM), et un outil d’auto-évaluation permettant à chaque entreprise de mesurer sa préparation au DPP.
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Une attention particulière sera portée à la collecte des données obligatoires : origine des fils, substances chimiques utilisées, consommation d’eau et d’énergie, émissions de CO₂, et potentiel de circularité. Autant de domaines où les entreprises marocaines devront consentir des efforts significatifs pour se mettre à niveau.
Au-delà du guide opérationnel, le programme SIPPO et l’AMITH prévoient l’organisation et l’animation d’un atelier sectoriel, qui réunira une vingtaine ou une trentaine d’industriels et d’exportateurs. L’objectif est de vulgariser les nouvelles obligations, de présenter les bonnes pratiques et de montrer que le DPP peut devenir un avantage concurrentiel plutôt qu’une simple contrainte.
En valorisant un « Made in Morocco » transparent et éthique, les entreprises marocaines pourraient se différencier face à la concurrence asiatique ou turque. Car le DPP ne se limite pas à une obligation de conformité : il pourrait devenir un levier de valorisation pour le textile marocain. Des marques européennes demandent déjà à leurs fournisseurs des données environnementales précises ; dans un avenir proche, le DPP sera probablement un critère d’entrée sur les plateformes de vente et dans les appels d’offres des grandes enseignes.
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« L’ambition est de transformer une contrainte réglementaire en opportunité de marché », résume l’AMITH. Une formule qui résume bien l’enjeu : il ne s’agit pas seulement de se conformer à une nouvelle règle, mais de faire de cette contrainte un avantage compétitif.
Un enjeu de compétitivité à long terme
La question n’est pas seulement de savoir si les entreprises marocaines seront prêtes à temps. Il s’agit aussi de savoir si elles pourront tirer parti de cette nouvelle donne pour se positionner favorablement sur le marché européen. La transparence et la traçabilité deviennent des critères de plus en plus importants pour les consommateurs européens, et les marques cherchent à se démarquer en affichant des chaînes d’approvisionnement responsables.
Dans ce contexte, le DPP pourrait devenir un argument de vente pour le textile marocain. Mais pour cela, il faudra que les entreprises jouent le jeu, qu’elles investissent dans les technologies nécessaires et qu’elles acceptent de revoir leurs processus de production et de collecte de données. Un défi culturel autant que technique.
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Et l’échéance de 2027-2028 peut sembler lointaine, mais elle est en réalité très proche pour un secteur qui doit opérer une véritable révolution. Les entreprises marocaines n’ont que quelques mois pour se préparer, et le temps presse. Le diagnostic de l’état des lieux, qui doit être réalisé dans le cadre du programme SIPPO, permettra d’identifier les écarts et de prioriser les actions. Mais il faudra ensuite passer à la mise en œuvre, et c’est là que les difficultés commenceront.
« Car il ne suffit pas de produire un guide ou d’organiser un atelier. Il faut que les entreprises s’approprient les outils, qu’elles investissent dans les technologies, qu’elles forment leur personnel et qu’elles modifient leurs pratiques. Un processus long et coûteux, qui nécessitera un engagement fort de la part des industriels et un soutien accru des pouvoirs publics », nous confie une de nos sources au fait des exigences en matière d’ESG (Environnemental, Social et de Gouvernance).
Un secteur stratégique pour l’économie marocaine
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Le Maroc est le premier fournisseur de textile de l’Union européenne en Méditerranée, avec des exportations annuelles dépassant les 4 milliards de dirhams. Le secteur emploie près de 200 000 personnes, réparties principalement dans les pôles de Casablanca, Fès et Tanger. Ces chiffres témoignent de l’importance stratégique de la filière pour l’économie nationale, mais aussi de sa vulnérabilité face à une réglementation européenne qui ne laisse aucune place à l’improvisation.
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Car le DPP n’est pas une simple formalité administrative. Il s’agit d’un document électronique qui devra être accessible pour chaque produit, et qui devra contenir des informations précises et vérifiables. La composition exacte des produits, l’origine des matières premières, l’empreinte carbone de la fabrication, les produits chimiques utilisés, les instructions de réparation, de recyclage ou de fin de vie : autant de données que les entreprises marocaines devront collecter, structurer et mettre à jour de manière continue. Un défi technique et organisationnel de taille pour un secteur où les chaînes d’approvisionnement sont souvent complexes et fragmentées.