Coups d’État, guerres, assassinats politiques, divisions territoriales… Derrière la « malédiction pétrolière », Pr Ahmed Azirar décrypte un basculement géopolitique plus profond. Selon l’économiste, le monde hérité de l’après-Seconde Guerre mondiale s’effondre au profit d’un nouvel ordre fondé sur la force, les sphères d’influence et la prédation, où la cohésion interne des États devient l’ultime rempart.
À cause du pétrole, Mossadegh, le Premier ministre du Shah iranien, a été écarté et est mort en 1953. Le roi Fayçal a été assassiné en 1975 pour avoir décrété la guerre du pétrole. Le Soudan est divisé, son pétrole donné au Sud, et laissé en pâture à des intérêts subrégionaux.
L’Iran ne compte plus les attaques contre son territoire et ses dirigeants, lui qui manœuvrait loin de son pays par groupes armés et idéologues interposés. Il semble faire le dos rond en attendant la foudre annoncée. Les ayatollahs gèrent leur souci urgent : le tumulte social interne grandissant.
Kadhafi, trucidé malgré l’argent distribué ici et là, a laissé la Libye déboussolée, en scission qui ne dit pas son nom, avec la manne pétrolière gardée dans la partie Est du pays.
Saddam, que la guerre contre l’Iran n’a pas débarqué, est tombé dans le piège koweïtien pour être exécuté le jour de l’Aïd Al-Adha.
Maduro est capturé comme un malfrat, lui l’ex-chauffeur de bus qui a réussi à s’asseoir sur la plus grande réserve mondiale d’or noir… de la malédiction. Il a beau crier qu’il voulait tout céder à Trump, rien n’a servi. Le jeu stratégique dépasse son pays et son pétrole.
La question n’est plus de savoir si les énergies fossiles sont menacées ou pas. Elles ont du temps devant elles.
C’est plutôt l’ordre mondial de la Seconde Guerre mondiale qui est bel et bien enterré.
Se construit sur ses décombres un nouvel « ordre » basé sur la force extrême et la prédation, guidées par une renaissance de l’impérialisme et une nouvelle division du monde.
Un « Caracas deal », dira-t-on, remplace Yalta. Observons ! Les États-Unis et la Chine n’ont pas franchement condamné l’invasion russe de l’Ukraine. Ils l’ont de fait approuvée. Pour la même raison. Trump veut extraire la Russie du flanc chinois et la Chine ne veut surtout pas pousser la Russie sous l’emprise américaine. Idem pour l’invasion du Venezuela et la capture de son ex-président.
Quant à Gaza, l’entente était parfaite. Ni l’Europe, spectatrice engagée, ni la Chine, ni naturellement la Russie n’ont concrètement réagi. Autant pour Gaza que pour Maduro. Des murmures quasi inaudibles.
Le deal factuel d’intérêts américano-sino-russe semble se préciser. Les États-Unis appliqueront sans heurts leur « Donroe » (Monroe actualisée). L’hémisphère Sud est remis sous leur coupe, y compris le Brésil et le Mexique, dont la réaction est néanmoins attendue. L’Afrique atlantique aussi. Quant à la Chine, elle continuera pour le moment à travailler pour récupérer « son » Taïwan, et la Russie aura son hinterland en Ukraine. L’Europe, vieillissante et mal gouvernée, est laissée à ses problèmes, et les pays du Sud également.
Ce n’est donc pas le lourd pétrole vénézuélien, même abondant, qui a fait agir Trump en priorité. Quoique ! C’est la définition de la sphère d’influence américaine élargie qui est en marche. Avec, bien entendu, la Chine en cible stratégique. Chine qui n’en est pas moins consciente. Sa « silk method » d’action, à la Sun Tzu, est différente. Elle laisse faire tout en œuvrant méthodiquement à reconstruire son standing d’empire millénaire qu’elle était.
Cela étant dit, le mouvement tectonique accéléré par Trump ne s’arrêtera certainement pas : Iran, Panama, Colombie, Groenland (sous OTAN !), et même l’Europe dans le viseur… Mais en tectonique, un mouvement en cause toujours d’autres qui peuvent être plus violents, incontrôlables et destructeurs.
L’ONU, l’intégrité des frontières, le multilatéralisme, la mondialisation heureuse, et même la démocratie… sont tous bafoués pour le moment.
En bref, c’est la solide cohésion intérieure de chaque pays qui reste la condition sine qua non pour dissuader les convoitises étrangères.
Universitaires, la géopolitique classique est morte. La nouvelle est à imaginer. L’intelligence artificielle, pardon, l’intelligence humaine, restera le facteur décisif.
* Pr Ahmed Azirar, Économiste, fondateur du Cercle de l’Économie d’Entreprise du Maroc (CEREM)