Croissance attendue à plus de 5 %, reflux progressif du chômage, agriculture déterminante et investissements publics massifs : pour Abdelghani Youmni, 2026 pourrait marquer une amélioration mesurée des conditions de vie au Maroc. Mais cet optimisme reste fragile. Dette publique élevée, inégalités de diffusion de la croissance, financement des réformes sociales et déficit de confiance politique posent des défis majeurs à un modèle de développement encore en transition.
Challenge : En 2026, les Marocains vont-ils vivre mieux ou plus difficilement ?
Abdelghani Youmni : LEn 2026, les Marocains pourraient connaître une légère amélioration de leur pouvoir d’achat. La croissance économique serait proche de 5,1 %, portée par la reprise de plusieurs secteurs, une bonne campagne agricole et la dynamique des exportations. Dans le même temps, le déficit budgétaire pourrait se stabiliser autour de 3,9 %, sous l’effet des efforts de consolidation des finances publiques, de la baisse des importations de céréales et de viandes rouges et du maintien de cours relativement modérés pour le pétrole et le gaz, malgré un contexte international marqué par des incertitudes et des turbulences géopolitiques.
D’une certaine manière, la situation pourrait rappeler pour le Maroc ce qui s’était produit après la crise sanitaire. En 2021, la croissance avait rebondi pour atteindre environ 4,6 %, après une période de récession, et le chômage avait commencé à reculer après avoir culminé autour de 12,8 %. De la même façon, avec la baisse attendue du chômage en 2025, son taux pourrait être ramené à 12 %. L’agriculture jouera un rôle déterminant dans ce scénario optimiste.
Une année pluviométrique favorable peut accroître la croissance de 1,5 point, soit près de 24 milliards de dirhams de PIB supplémentaires. Viendront également s’ajouter la contribution des exportations d’engrais, de l’automobile et de l’aéronautique, ainsi que l’élan du tourisme, soutenu par les retombées liées aux chantiers ferroviaires, routiers et d’infrastructures hôtelières et sportives raccordées à l’organisation de la Coupe du monde 2030. Les investissements publics, évalués à près de 380 milliards de dirhams, pourraient ajouter environ un point de croissance par effet d’entraînement.
Certaines vulnérabilités persistent toutefois. Le marché immobilier résidentiel restera freiné par le coût élevé du foncier et par des revenus encore insuffisants pour une large partie des ménages. Dans le même temps, la dette publique pourrait dépasser 70 % du PIB, ce qui réduirait les marges de manœuvre budgétaires et alourdirait le coût de son financement. À titre de comparaison, la France prévoit d’emprunter en 2026 près de 380 milliards d’euros sur les marchés internationaux, soit environ trois fois le PIB du Maroc, afin d’assurer le service de sa dette publique et de couvrir les besoins de l’État social.
Sur le plan de la demande extérieure, les réserves de change devraient rester robustes. Les transferts des Marocains du monde pourraient dépasser 100 milliards de dirhams. Les recettes touristiques pourraient s’approcher de 130 milliards de dirhams. Les exportations pourraient dépasser 220 milliards de dirhams pour les principaux secteurs moteurs. Cet ensemble, équivalant à près de 45 milliards d’euros, contribuerait à stabiliser le taux de change du dirham et à financer plusieurs mois d’importations.
Challenge : La croissance attendue en 2026 profitera-t-elle à tous ou seulement à une minorité ?
A.Y : À la question de savoir si la croissance attendue en 2026 profitera à tous, la réponse est à la fois oui et non. Elle ne bénéficiera pas immédiatement et de manière homogène à l’ensemble des ménages, mais l’effet de ruissellement ne sera pas négligeable et devrait progressivement toucher une partie importante de la population.
Dans un premier temps, la reprise sera particulièrement favorable au monde rural et aux agriculteurs. Une bonne campagne agricole augmente les revenus agricoles, améliore la trésorerie des exploitations et soutient la consommation locale. Elle exerce également un effet positif sur les prix des produits alimentaires. La baisse attendue des prix des viandes, des céréales, ainsi que des fruits et légumes, devrait soulager le budget des ménages des classes moyennes et des couches populaires.
Cette dynamique s’accompagnera d’une amélioration sur le marché du travail. Il existe par ailleurs une corrélation forte entre une bonne campagne agricole et plusieurs agrégats macroéconomiques. Comme l’ont montré Christiaensen et Demery, la croissance agricole exerce un effet de ruissellement particulièrement puissant sur les revenus ruraux, l’emploi informel et la demande intérieure, tout en contribuant à réduire le déficit de la balance commerciale et à modérer l’inflation sous-jacente de type alimentaire.
Challenge : Les réformes permettront-elles enfin, en 2026, de mieux se soigner sans s’endetter ?
A.Y : À la question de savoir si les réformes permettront, dès 2026, de mieux se soigner sans s’endetter, la réponse reste positive mais dépendante des conditions économiques. Le budget de la santé et de l’éducation atteint environ 140 milliards de dirhams en 2026, dont près de 42,4 milliards pour la santé et environ 97,1 milliards pour l’éducation. Cette progression traduit une montée en puissance des dépenses sociales et une volonté de consolider les services publics régaliens.
Le principal défi est que le financement repose encore largement sur les cotisations des salariés formels et sur le budget général, alors même que la présence de l’économie informelle limite la base contributive. Si la croissance venait à ralentir ou si la dette s’envolait, les équilibres financiers pourraient être fragilisés.
Un autre risque mérite également attention. En l’absence d’un financement public solide, la tentation pourrait apparaître de laisser la santé et l’éducation évoluer vers un modèle à deux vitesses, proche de l’expérience chilienne, avec un système public sous pression destiné aux ménages modestes et un système privé plus performant, mais réservé aux catégories les plus aisées. Sur le plan démographique, la population reste majoritairement jeune et la part des personnes âgées de plus de 65 ans demeure encore inférieure à 12 %. Cette situation offre une fenêtre d’opportunité pour renforcer et élargir progressivement l’assiette contributive et préparer l’augmentation future des besoins de santé et en personnel soignant.
Dans cette perspective, la question de la justice sociale prend une dimension structurante. John Rawls souligne que les politiques publiques sont plus justes lorsqu’elles améliorent effectivement la situation des catégories les plus vulnérables, en étant financées par des prélèvements fiscaux et des cotisations sociales. Les travaux de Robert Holzmann et Richard Hinz montrent que les systèmes de protection sociale les plus solides sont ceux qui distinguent clairement budgets sociaux et budget général, qui diversifient leurs ressources et anticipent les chocs démographiques.
Challenge : Les élections et les réformes de 2026 peuvent-elles restaurer la confiance des citoyens dans l’avenir économique du pays ?
A.Y : À la question de savoir si les élections et les réformes de 2026 peuvent restaurer la confiance des citoyens dans l’avenir économique du pays, la réponse ne peut être qu’en demi-teinte. Le système politique marocain laisse aujourd’hui davantage entrevoir un réagencement des équilibres entre les trois partis de la majorité, dans une sorte de jeu de chaises musicales, sans nécessairement produire de réel big bang économique axé sur les jeunes et la classe moyenne du pays.
La restauration de la confiance passe d’abord par la capacité à engager des réformes structurelles fidèles à la volonté royale de changer de modèle de croissance et de pyramide de partage des opportunités. La première concerne la formation professionnelle, encore trop éloignée des besoins réels de l’économie productive. Entre 2004 et 2024, l’Indice de Développement Humain est passé d’environ 0,645 à environ 0,698. Plusieurs travaux de prix Nobel, Mankiw, Romer et Weïl, montrent que la croissance économique produite et le revenu par tête exercent un effet significatif sur l’IDH et renforcent la montée en gamme en soft skills, compétences linguistiques, scientifiques et numériques.
Un autre défi, plus profond, consiste à comprendre pourquoi le pays éprouve encore des difficultés à faire émerger des entreprises manufacturières et technologiques. Les secteurs à forte valeur ajoutée comme la robotique, l’industrie des drones, la construction navale et les technologies de la data demeurent insuffisamment développés.
Cependant, le problème ne relève pas uniquement de l’écosystème entrepreneurial privé. Il faut savoir qu’une partie du cadre incitatif fiscal, bancaire et foncier a favorisé les activités commerciales et importatrices, génératrices de marges rapides et de situations de rente. Cette orientation a encouragé la recherche du profit immédiat au détriment de la prise de risque, comme dans la plupart des pays asiatiques.