Née entre 2010 et 2025, la génération Alpha est la première génération entièrement née au XXIè siècle. Elle grandit dans un environnement marqué par les écrans, les réseaux sociaux, l’intelligence artificielle et l’accès instantané à l’information. Cette immersion numérique transforme son rapport au savoir, à la communication et à l’apprentissage. Elle pose de nouveaux défis à l’école, appelée à préparer une génération confrontée à un monde professionnel et économique en constante mutation.
Au Maroc, cette évolution se heurte aux inégalités d’accès aux équipements numériques et à Internet. L’enjeu est de moderniser les méthodes pédagogiques tout en préservant le manuel scolaire. L’enseignant doit devenir davantage un guide, développant l’esprit critique et l’autonomie des élèves. L’intelligence artificielle offre de nouvelles possibilités d’apprentissage, mais soulève aussi des questions d’inégalités, de dépendance technologique et de protection des données. Expert en éducation et auteur de plusieurs ouvrages sur la pédagogie et les politiques linguistiques, le Dr. Abdelmajid Bouziane nous livre un regrad sur toutes ces questions.
Challenge : Que désigne-t-on par la génération Alpha et en quoi se distingue-t-elle des précédentes ?
Abdelmajid Bouziane : La génération Alpha regroupe les enfants nés entre 2010 et 2025, succédant à la génération Z. Élevés par des parents de la génération Y (les Milléniaux) eux-mêmes très connectés, ces enfants sont les premiers à grandir dès le berceau dans un monde saturé d’écrans tactiles, de contenus vidéo et d’intelligence artificielle. Contrairement aux générations précédentes qui ont adopté la technologie au cours de leur jeunesse, la génération Alpha baigne dedans depuis sa naissance. Cette immersion permanente façonne leur façon de penser : ils privilégient l’image, le jeu, la rapidité et l’interactivité, tout en ayant besoin de retours immédiats sur leurs actions.
Challenge : Comment ces jeunes apprennent-ils le mieux aujourd’hui ?
A.B. : Ils apprennent principalement par l’expérimentation, le visuel et la pratique. Les cours magistraux où l’élève reste assis à écouter passivement pendant des heures ne fonctionnent plus avec eux. Ils s’épanouissent davantage à travers le «micro-apprentissage » — c’est-à-dire des séquences courtes et variées —, la ludification (intégrer des défis ou des récompenses comme dans les jeux vidéo) et les parcours personnalisés adaptés à leur propre rythme. Cependant, leur aisance numérique ne veut pas dire qu’ils sont totalement autonomes : ils demandent un accompagnement humain et émotionnel fort de la part de l’enseignant pour structurer leurs connaissances et apprendre à concentrer leur attention.
Challenge : Dans le contexte marocain, les manuels scolaires traditionnels sont-ils dépassés ?
A.B. : Ils ne sont pas obsolètes, mais ils sont devenus insuffisants. Au Maroc, le livre papier reste un outil fondamental d’équité, notamment dans les zones rurales où l’accès au réseau et au matériel informatique n’est pas garanti pour tous. Néanmoins, des manuels denses et statiques entrent en contradiction avec les habitudes visuelles de la génération Alpha. La solution réside dans la modernisation du manuel sous une forme hybride : enrichir les supports papier par des ressources interactives (capsules vidéo, exercices animés accessibles via des terminaux) pour captiver l’attention des élèves sans sacrifier l’équité d’accès.
Challenge : Quel doit être le rôle de l’enseignant et les professeurs marocains sont-ils prêts ?
A.B. : L’enseignant n’est plus la source unique du savoir, car l’information est disponible partout en un clic. Son rôle évolue vers celui d’un guide pédagogique : il doit apprendre aux élèves à vérifier leurs sources, à développer leur esprit critique et à collaborer. Sur le terrain, les enseignants marocains font preuve d’un dévouement remarquable, notamment lors des périodes de crise. Cependant, la majorité manque encore de formation avancée en pédagogie numérique — environ 67 % déclarent n’avoir qu’une maîtrise de base des outils informatiques. Pour réussir ce virage, il est essentiel de leur offrir une formation continue adaptée et d’alléger des programmes scolaires souvent surchargés.
Challenge : Que pensez-vous du modèle des « Écoles Pionnières » face à ces enjeux ?
A.B. : C’est une initiative prometteuse qui répond directement à certains besoins de la génération Alpha. Grâce à l’approche TaRL (Teaching at the Right Level), qui adapte les activités au niveau réel de l’élève plutôt qu’à son âge, le dispositif propose un apprentissage plus ludique, ciblé et interactif. Les classes réaménagées offrent également un cadre plus motivant. Les défis actuels restent l’intégration plus poussée d’outils numériques modernes et la nécessité d’étendre rapidement ce modèle aux zones rurales pour éviter de creuser l’écart avec les milieux urbains.
Challenge : Ces décalages expliquent-ils les faibles résultats du Maroc dans les classements internationaux ?
A.B. : Tout à fait. Les évaluations comme PISA, PIRL, et TIMSS ne mesurent pas la mémorisation par cœur, mais la capacité à résoudre des problèmes concrets et à utiliser l’information de manière autonome. Face à un enseignement traditionnel axé sur la passivité, les élèves de la génération Alpha s’ennuient, se déconnectent et accumulent des lacunes. Ce décalage alimente des taux de redoublement élevés, ce qui détruit la motivation des enfants au lieu de les encourager. Nos élèves ne manquent pas de capacités ; c’est le modèle pédagogique classique qui peine à stimuler leurs potentiels réels.
Challenge : Quels conseils pratiques donner aux écoles, enseignants et parents ?
A.B. : Il faut créer une alliance équilibrée entre technologie et soutien humain. Les écoles doivent alléger les contenus théoriques pour privilégier les compétences pratiques et l’accompagnement psychosocial des élèves. Les enseignants gagneraient à varier les formats, intégrer des éléments de jeu et enseigner le recul face aux contenus en ligne. Enfin, les parents ont un rôle de régulation central : il ne s’agit pas de bannir les écrans, mais d’instaurer des moments sans appareils (repas, sommeil), de partager des activités numériques avec leurs enfants et de valoriser l’effort plutôt que la seule réussite immédiate.
Challenge : L’intelligence artificielle au Maroc est-elle une chance ou une menace ?
A.B. : L’IA est un outil puissant dont l’impact dépend entièrement de la façon dont nous l’encadrons. D’un côté, elle offre une opportunité formidable pour personnaliser l’apprentissage, faire travailler chaque élève à son rythme et aider les enseignants à préparer des activités sur mesure. De l’autre, si elle est utilisée sans accompagnement, elle risque de favoriser la paresse intellectuelle — les élèves copiant des réponses sans réfléchir — et d’aggraver la fracture sociale entre ceux qui y ont accès et les autres. L’IA ne remplacera jamais l’humain ; le défi pour l’école marocaine est d’enseigner aux élèves à réfléchir avec la technologie, et non à la laisser penser à leur place.