Il ne s’agit ni d’un match de football ni d’un rendez-vous électoral saisonnier. L’éducation est une action fondamentale et permanente. Et c’est surtout le cas du préscolaire qui constitue une « naissance sociale » de l’enfant. La danse électorale a presque fait oublier médiatiquement la rentrée scolaire, pour laquelle la grande majorité des ménages donne beaucoup plus d’importance et se saigne à blanc, face à la dégradation continue de l’école publique.
Dans le contexte électoral actuel, les questions primordiales qui tracassent les familles marocaines sont certainement celles-ci : pourquoi l’école publique d’aujourd’hui est incapable de redevenir un espace socialement mixte, c’est-à-dire un espace qui regroupe tous les enfants, quelque soit leur origine sociale ? Comment se fait-il que l’école publique soit devenue synonyme d’école des pauvres ? Comment se fait-il qu’après plus de 70 ans d’indépendance, le Maroc n’a pas pu vaincre l’analphabétisme ? Le système actuel d’éducation et de formation, tous niveaux compris, ne contribue-t-il pas structurellement à la reproduction, voire à l’aggravation des inégalités sociales ? Comment se fait-il que l’école publique soit si déconnectée de la réalité économique et sociale, locale, nationale et globale ? (….). Nombreuses sont les questions qui fâchent et dont les réponses sont dans la réalité à laquelle il est facile de tourner le dos.
Dans toute nation, le préscolaire est à l’image des fondations d’une maison. Plus ces fondations sont solides, plus la « Maison Maroc » peut tenir et résister aux tempêtes, aux inondations, aux séismes et autres catastrophes dites naturelles. Le « rêve confisqué » de la « génération sacrifiée » a été, avant et après l’indépendance, de construire un Maroc, en tant que Nation, parmi d’autres, capable de garantir à la population une vie digne, et de jouer un rôle positif dans le monde, en contribuant à l’émergence d’une humanité soudée par une fraternité universelle, où prime la justice internationale.
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Le préscolaire n’est donc pas une « petite affaire » à régler avec une « distribution de sucettes ». Ce n’est par une simple phase ou étape dans le système d’éducation. C’est le principal pilier d’un projet de société. Dès le départ dans la vie sociale, les enfants sont placés dans une réalité qu’ils vont commencer à apprendre à observer et à comprendre pour agir selon la compréhension acquise. La fragilité des enfants du préscolaire exige le meilleur investissement scientifique et pédagogique que peut consentir une Nation pour construire le présent et surtout un avenir meilleur pour les prochaines générations. Pour cela, le préscolaire doit être un espace plein de vie où règnent l’équité, la mixité sociale, la solidarité, l’approche genre (êtres humains égaux en droits et en dignité, traités équitablement, ayant la même chance, ne subissant aucune discrimination, aucune violence physique ni morale/psychique).
Un espace où les objectifs principaux sont l’apprentissage de la liberté et de la responsabilité, le respect de l’autre, le développement des capacités, de l’esprit critique et constructif/créatif, le respect du vivant, du mort et de l’inerte, des écosystèmes naturels (…). L’école, dans toutes ses étapes, du préscolaire jusqu’à l’université, est aussi un espace d’épanouissement où se forme l’esprit du contrat social, où l’individu devient citoyen libre et responsable. Ce n’est pas un espace d’apprentissage de la servilité. L’école demeure donc au cœur du projet de société initialement forgé par le mouvement de libération nationale.

Toutes les expériences mondiales ayant connu une réussite en matière de développement durable et humain ont mis, au centre de leurs priorités stratégiques, l’éducation, avec en premier lieu le préscolaire. Le dernier rapport élaboré par l’INE-CSEFRS (Instance nationale d’évaluation auprès du Conseil supérieur de l’éducation, de la formation et de la recherche scientifique) avec l’UNICEF, en 2025, permet d’apprécier le chantier actuel du préscolaire et les résultats atteints sur le terrain. Ce rapport souligne en particulier l’aspect quantitatif de la progression observée avec cependant des retards et des insuffisances sur le plan qualitatif. En effet, cette progression toute relative apparait à travers les taux de préscolarisation, surtout dans le secteur public, l’effectif des éducatrices/éducateurs et les budgets alloués. En 10 ans (entre 2015 et 2025), le taux de préscolarisation des enfants de 4-5 ans est passé de 50,2% à 70,4%, soit une croissance moyenne annuelle d’un peu plus de 4%. Le nombre d’enfants âgés de 4 à 6 ans préscolarisés a atteint 1 190 000, en 2025. Cette progression est observée surtout en milieu rural où le taux est passé de 36,30% à 75,60%, soit plus du double. La parité filles-garçons a été renforcée.
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Le taux de préscolarisation des filles est passé de 44,7% en 2014-2015 à 71,10%, en 2024-2025. La progression (quantitative) est importante surtout dans le réseau public. Le nombre d’unités préscolaires est passé de 6 185 à 23 182, entre 2018-2019 et 2024-2025, soit plus que le double (2,74 fois). Le secteur privé est passé de 3 654 unités à 4 482 unités, soit +22,66%. Ainsi, en 2018-2019, le secteur privé représentait plus de 59% des établissements préscolaires, contre 19,33%, en 2024-2025. Le « préscolaire non structuré » (1) a diminué pour passer de 18 882 établissements ou unités à 4 946, soit une baisse de 74%. Globalement, d’après le rapport de l’INE-CSEFRS/UNICEF, le nombre d’établissements préscolaires est passé de 28 721, en 2018-2019, à 32 610 établissements, en 2024-2025, soit une hausse de 13,54%, avec une croissance moyenne annuelle de presque 2%. Mais l’encadrement pédagogique n’a pas suivi le même rythme de croissance.
En effet, si l’effectif des établissements préscolaires du rural a progressé de 68%, celui des villes n’a augmenté que de 1,54% (Voir tableau ci-contre). La couverture des établissements préscolaires par le personnel éducatif demeure aussi très faible, passant d’un ratio moyen de 1,37 éducatrice/éducateur à 1,53 par établissement. Mais pour le public, ce ratio est bien inférieur par rapport au privé.
Par contre, la féminisation du personnel éducatif est une caractéristique majeure. Elle atteint un taux de 90% en milieu urbain et 81% en milieu rural. Le profil dominant le personnel éducatif est jeune mais majoritairement inexpérimenté. 41% des enfants préscolarisés sont encadrés par des éducatrices/éducateurs âgés de moins de 30 ans et rémunérés à moins de 2 000 DH par mois. Pour le privé et le non structuré, le personnel est plus âgé (30 à 50 ans) et souvent spécialisé dans le préscolaire. Compte tenu de la faiblesse des rémunérations dans les établissements préscolaires publics, le risque est de voir une fréquence élevée du départ des éducateurs/éducatrices du public vers le privé, après acquisition d’une formation et d’une expérience.
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En fait, les conditions d’exercice de l’activité d’éducation préscolaire sont contrastées. 25% des enfants sont encadrés par des éducatrices/éducateurs rémunérés à moins de 2 000 DH, alors que 42% sont encadrés par des professionnels percevant un salaire supérieur à 3 000 DH. La précarité sociale, le niveau très bas des rémunérations et les mauvaises conditions de travail expliquent qu’à peine 45% du personnel éducatif s’attachent à leur métier. Cette précarité/instabilité de l’encadrement pédagogique a un fort impact psychologique sur les enfants préscolarisés. Pourtant, le budget de l’Etat dédié au préscolaire est passé de 1,13 MMDH, à près de 3 MMDH, entre 2019 et 2025, soit une hausse de 165% en six ans ou une croissance moyenne annuelle de 27%. Certes, ces montants sont de loin inférieurs aux subventions accordées aux « fraqchias » dans divers domaines, et pas seulement pour l’importation du bétail et de la viande.
Dans les montants alloués par l’Etat au préscolaire, prédominent au début les dépenses d’investissements pour l’acquisition d’équipements. 874 MDH en 2019, soit 77% du total, et 506 MDH, en 2024. Par contre, le budget de fonctionnement est passé de 258 MDH, en 2019, à 2,22 MMDH, en 2025. Aussi, la part du préscolaire dans le ministère de l’éducation, du préscolaire et des sports (MEPS) a atteint 12,3%, en 2022, contre 11,4%, en 2018. Soit une quasi-stagnation. Néanmoins, en plus du budget du MEPS, les sources de financement proviennent aussi d’autres départements et instances gouvernementales et territoriales, ainsi que des partenaires internationaux.
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L’appréciation des résultats atteints permet aussi de cerner les aspects qualitatifs de ce chantier dont l’importance stratégique n’a plus besoin d’être démontrée. D’après l’enquête, le score moyen global indique une note de 62 points sur 100. Ce qui révèle une maitrise à peine au dessus de la moyenne au niveau des compétences fondamentales attendues à cette étape de la vie scolaire. 75% des élèves se situent dans une moyenne supérieure à 50 points, niveau perçu comme étant suffisant pour aborder le cycle primaire. Ainsi, le principal défi actuel est relatif à la qualité de l’apprentissage à travers notamment un renforcement de la formation du personnel éducatif ainsi que l’amélioration des conditions morales et matérielles des éducatrices/éducateurs.
Et c’est surtout le cas dans le milieu rural et dans les zones qui demeurent enclavées. Les enfants en milieu urbain ont obtenu un score moyen de 66 points, supérieur à celui des enfants ruraux qui est de 58 points. 86% des enfants urbains dépassent le seuil intermédiaire, contre seulement 64% des enfants en zone rurale. A noter par ailleurs que le préscolaire privé affiche des résultats meilleurs. Ce qui risque de créer, dès l’étape de l’enfance, des facteurs de discrimination et d’aggravation des inégalités sociales. Un Maroc à deux, voire à plusieurs vitesses, est en gestation, dès la ligne de départ.

Par ailleurs, d’après l’enquête, le développement socio-émotionnel est le domaine où les enfants obtiennent les meilleurs résultats. Par contre, la « littératie précoce » apparait comme le domaine le moins maitrisé. Ce domaine prépare l’enfant à lire et à écrire. Les derniers résultats de PISA 2025 confirment ce déficit observé dès le préscolaire. « La pauvreté des fruits ou des feuilles d’un arbre est à rechercher dans les racines et leur environnement ». L’apprentissage des enfants préscolarisés est aussi fortement impacté par le niveau scolaire et les revenus des parents. Pour 53% des enfants, les parents ou tuteurs n’ont aucun niveau d’instruction ou n’ont pas terminé le primaire (18% dans l’urbain et 43% dans le rural). La majorité des enfants préscolarisés sont issus de familles à revenus modestes : 36% ont un revenu mensuel inférieur à 2500 DH, 19,5%, un revenu entre 2500 DH et 3500 DH, et 14%, un revenu entre 3500 DH et 5000 DH, soit 69,5% avec un revenu inférieur à 5000 DH.
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A peine 5% des enfants vivent dans un ménage disposant d’un revenu mensuel supérieur à 15 000 DH. Les résultats de l’enquête indiquent que les enfants issus de familles nanties, obtiennent souvent des scores nettement plus élevés comparativement aux ménages défavorisés. Certes le rapport entre pauvreté ou richesse et résultats scolaires n’est pas automatique et mécanique. Néanmoins, les conditions sociales jouent un rôle important.
L’enquête s’est aussi penchée sur les conditions d’apprentissage. Si les éléments matériels de base tels que l’espace d’écriture personnel (table), chaise adaptée et dossier personnel, sont disponibles, avec respectivement 93%, 86% et 85%, tel n’est pas le cas pour l’espace collectif suffisant pour le groupe (68%), l’accès autonome au matériel pédagogique (66%) et les jeux éducatifs et livres, qui sont insuffisants.

Par ailleurs, 86% des enfants sont préscolarisés dans des établissements raccordés au réseau d’eau, soit 73% au réseau national et 13% au réseau local. Ainsi, une minorité non négligeable est préscolarisée dans des établissements sans raccordement. De même, à peine 31% disposent de sanitaires conformes aux critères de propreté et d’accessibilité. 18% ne disposent pas de toilettes.
D’autres insuffisances ont été relevées, notamment l’absence de clôture, l’inadéquation des aires de jeu, la proximité des zones dangereuses telles que les routes et marchés, l’exposition à la pollution ou la présence de sols dégradés. C’est surtout le cas des établissements en milieu rural et montagnard et le cas du préscolaire non structuré. Sans oublier le manque des moyens de transport scolaire, surtout en milieu rural. La faible implication des collectivités territoriales dans ce chantier mérite aussi d’être soulignée.
(1) Cette dénomination désigne les structures d’enseignement traditionnel ou informel pour les jeunes enfants telles que les écoles coraniques traditionnelles ou Msid/Kuttâb, non régies par pas les normes officielles du ministère de l’éducation, et relevant souvent du ministère des habous et des affaires islamiques.