La publication, le 24 novembre 2025, du Bulletin officiel n°7459 officialise un tournant majeur dans la réforme du système de santé marocain : l’entrée en scène des Groupements sanitaires territoriaux (GST), nouveaux outils de gouvernance censés rapprocher la décision du terrain, fluidifier les parcours et décloisonner les niveaux de soins. Pour la première fois, des professionnels élus – médecins, infirmiers, pharmaciens, techniciens, universitaires – siégeront au cœur des décisions, du niveau local au niveau régional. Une avancée saluée par beaucoup, mais qui soulève aussi une question centrale : cette réforme, dont la région de Tanger-Tétouan-Al Hoceima est le laboratoire, peut-elle transformer concrètement la gestion des établissements et des parcours, ou restera-t-elle un cadre institutionnel parmi d’autres ?
Pour éclairer ces enjeux, Challenge a rencontré le Dr Tayeb Hamdi, médecin et chercheur en politiques et systèmes de santé, observateur attentif de la réforme depuis ses premiers textes. Il revient sur les ambitions des GST, leurs leviers réels, les risques de blocage, ainsi que sur les conditions indispensables pour qu’ils deviennent un véritable moteur de transformation territoriale.
Challenge : Avec la publication du Bulletin officiel n°7459, le Maroc installe les GST au cœur de sa gouvernance sanitaire. Le cadre juridique est désormais en place, les règles de représentativité précisées. Mais ces nouveaux dispositifs – élections internes, représentation élargie, intégration des universitaires – peuvent-ils transformer concrètement la gestion des établissements dès leur mise en œuvre ?
Dr Tayeb Hamdi : LL’arrêté du 24 novembre 2025 s’inscrit dans une dynamique commencée avec la loi-cadre 06-22, puis la loi 08-22 qui consacre les GST. Plusieurs décisions et arrêtés sont venus ensuite donner forme, consistance et mécanismes à cette structure nouvelle. Nous disposons donc désormais d’un édifice juridique relativement complet. Et la région de Tanger-Tétouan-Al Hoceima sert aujourd’hui de région pilote pour tester, affiner et ajuster ce modèle.
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Mais transformer radicalement la gestion des établissements ? Il faut rester prudent. Les élections et la représentativité constituent des leviers importants, mais ne garantissent pas à eux seuls la réussite. Rappelons qu’avant les GST, les hôpitaux publics disposaient déjà de commissions médicales ou infirmières, et autres outils supposées jouer un rôle dans la gouvernance. Or ces instances, bien que prévues par la loi, sont longtemps restées peu opérationnelles.
Ce qui change aujourd’hui, et c’est fondamental, c’est que la représentativité des professionnels repose sur un processus électoral, non sur des nominations administratives. Cela donne une légitimité nouvelle aux médecins, infirmiers, pharmaciens, techniciens, enseignants. Ils siégeront en tant que professionnels de santé, avec une voix propre, et non comme représentants «technocrates» de l’administration. C’est un tournant notable.
Deuxièmement, cette voix portera au-delà de l’établissement. Les professionnels seront représentés au niveau du groupement régional, là où se jouent la planification, les stratégies, les priorités. Ils ne participeront plus seulement à la mise en œuvre des décisions : ils interviendront en amont, dès la conception des politiques territoriales.
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Il faudra évidemment juger à l’usage. Leur poids dans les décisions dépendra de la pratique, du fonctionnement réel des organes de gouvernance. Les professionnels ne seront pas les seuls autour de la table, mais leur présence est désormais garantie. C’est une rupture importante avec l’ancien modèle où, même si un directeur était médecin, il représentait avant tout l’administration. Aujourd’hui, des représentants élus porteront la voix des professionnels en tant que tels.
Challenge : Pour la première fois, médecins, infirmiers, pharmaciens et techniciens participeront à la gouvernance régionale. Cette démocratisation peut-elle accélérer l’efficacité territoriale, ou risque-t-elle de buter sur les rigidités du système ?
T.H. : La régionalisation est déjà en soi un acte démocratique. Mais il faut s’entendre sur ce que signifie réellement «régionaliser». On peut très bien multiplier les structures régionales tout en gardant le pouvoir décisionnel concentré à Rabat. Ce serait une régionalisation de façade.
Régionaliser, ce n’est pas seulement décentraliser. Ce n’est pas non plus simplement déconcentrer. On peut déconcentrer des services sans transférer la moindre capacité de décision. La véritable régionalisation suppose à la fois la décentralisation – le transfert des compétences – et la déconcentration – le transfert du pouvoir de décision. C’est un mouvement qui va vers la périphérie, vers les territoires, géographiquement mais aussi politiquement.
En santé, cette proximité est essentielle. On ne peut pas gérer une région sans être à l’écoute de la population, sans connaître les besoins, sans évaluer les actions sur place. La régionalisation, c’est une manière de gouverner qui repose sur l’écoute et la connaissance du terrain. Sans cela, on risque la dérive déjà observée dans d’autres secteurs : décentraliser les problèmes tout en centralisant les solutions. Si les GST doivent gérer les difficultés mais dépendre de Rabat pour chaque réponse, ce ne sera ni une régionalisation ni une décentralisation.
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Pour réussir, les GST doivent disposer des moyens nécessaires : pouvoirs, ressources humaines, moyens financiers, vision stratégique. Ils doivent s’inscrire dans une politique nationale de santé claire, cohérente et adaptable. On ne peut leur demander de gérer sans les doter des outils.
Tout dépendra du niveau de confiance que l’État accordera réellement aux GST. Tant que les pouvoirs et les ressources restent au centre, la réforme ne changera pas les pratiques. Pour que la gouvernance s’améliore, il faut accepter de transférer une partie du pouvoir et d’accompagner les régions dans ce nouveau rôle.
Challenge : Les GST promettent de fluidifier les parcours, d’harmoniser les moyens, de rapprocher soins de base, hôpitaux et CHU. Ont-ils réellement les moyens de dépasser les cloisonnements historiques et d’installer une «intelligence sanitaire territoriale» ?
T.H. : Les GST ont été créés précisément pour décloisonner. Jusqu’ici, nos structures fonctionnaient en silos. On avait des centres de santé d’un côté, des hôpitaux provinciaux de l’autre, des CHU encore plus à part, chacun avec ses propres logiques, ses circuits, ses contraintes. Le GST doit rassembler cet archipel pour en faire un système.
Ce décloisonnement doit être vertical – entre les niveaux de soins : premier niveau, second niveau, tertiaire – et horizontal – entre territoires, communes, wilayas, établissements. Il s’agit aussi de fluidifier la mobilité des professionnels, l’accès aux plateaux techniques, la circulation des patients, l’organisation des agendas. Rien de tout cela n’est possible sans structure fédératrice.
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Mais pour décloisonner, il faut des outils. Il faut d’abord un cadre législatif clair permettant la mobilité des professionnels: demander à un médecin de travailler aujourd’hui à Tanger et demain à Chefchaouen nécessite règles, logistique, moyens de transport, conditions de travail adaptées. Le GST doit disposer des instruments pour organiser ces mobilités et optimiser les ressources.
Ensuite, il faut une infrastructure moderne : digitalisation, systèmes d’information partagés, outils de coordination. La mutualisation ne peut pas reposer uniquement sur la bonne volonté.
La question du privé est également essentielle. Aujourd’hui, les GST sont limités au secteur public. Mais le système national de santé marocain englobe aussi le privé lucratif, les fondations, la médecine militaire, la médecine communale. L’intégration des acteurs privés n’est pas encore prévue dans les GST. Ce cloisonnement public/privé reste un frein à l’émergence d’un système vraiment intégré.
Challenge : Autonomie accrue des directeurs, nouveaux mécanismes électoraux, rôles renforcés… Sur le terrain, quels sont les prérequis indispensables pour éviter que cette réforme ne reste un chantier institutionnel de plus ?
T.H. : L’autonomie sans moyens n’est pas une autonomie : c’est une dépendance déguisée. Un établissement ou un GST qui ne dispose pas des ressources nécessaires finit par dépendre d’un autre niveau décisionnel. L’autonomie réelle commence avec des prérogatives claires inscrites dans les textes, et se poursuit avec des ressources financières stables et prévisibles.
Chaque GST doit connaître ses ressources, sa trajectoire budgétaire, ses projections sur dix ou quinze ans. Avant, cette visibilité appartenait au ministère; désormais, elle doit s’ancrer dans les régions. On ne peut pas construire un système autonome si les établissements doivent demander des autorisations pour chaque dépense.
La question des ressources humaines est tout aussi centrale : former, attirer, retenir. Le Maroc investit pour former des médecins et des infirmiers, mais une partie d’entre eux part à l’étranger à cause des conditions de travail. Le défi est immense.
Ensuite, il faut une politique nationale de santé claire, harmonisée et partagée. Sans vision nationale, les GST risqueraient de fonctionner séparément, chacun selon ses priorités locales sans convergence nationale.Certaines pathologies – la tuberculose, par exemple – circulent entre régions. La régionalisation doit donc rester articulée à une cohérence nationale.
Enfin, le changement doit être culturel. Les professionnels, les gestionnaires, les établissements doivent apprendre à travailler différemment: analyser les données, comprendre les besoins des populations, proposer des politiques adaptées, évaluer les résultats. Cela nécessite un accompagnement massif, surtout dans les premières années.
Cette autonomie ne réussira que si elle s’accompagne de moyens, d’une vision nationale, d’une montée en compétences et d’un véritable soutien institutionnel. Sinon, oui, la réforme risque de rester un chantier supplémentaire.