Une femme marocaine perçoit, sur l’ensemble de sa vie, entre 40 et 50 % de moins qu’un homme de profil comparable. Salaire, retraite, héritage – l’inégalité ne s’arrête à aucune étape.
Le marché du travail – l’écart qui précède tout
Le taux d’activité des femmes marocaines s’établit à 19,0 % en 2025, contre 68,5 % pour les hommes — un écart de 49,5 points, parmi les plus élevés au monde. Cet écart ne s’explique pas par un déficit d’éducation. Les femmes sont aujourd’hui plus nombreuses que les hommes dans l’enseignement supérieur marocain sur les générations les plus récentes. Il s’explique par une combinaison de contraintes structurelles : pression sociale, services de garde insuffisants, difficultés d’accès à l’emploi et mobilité urbaine contrainte par l’insuffisance des transports. Un écart de 49,5 points ne relève pas des choix individuels – il relève d’un système.
Dans le secteur privé, le salaire moyen des hommes dépasse de 43 % celui des femmes. Le HCP documente que cet écart n’est pas imputable aux seules interruptions de carrière : le secteur privé contribue à 79 % de l’écart salarial, même entre hommes et femmes ayant atteint un niveau d’éducation équivalent. La discrimination est structurelle. Elle est documentée. Elle commence bien avant toute interruption de carrière – et s’aggrave au fil du temps. Sur 35 ans de carrière, cet écart représente une perte d’environ 30 % de revenus salariaux par rapport à un homme comparable.
La sortie du marché – des années de carrière perdues
L’écart de 49,5 points entre le taux d’activité masculin et féminin traduit une pression collective qui s’exerce sur les femmes à chaque étape de leur vie professionnelle. Une femme marocaine perd en moyenne une décennie de carrière sous l’effet combiné de ces contraintes. Une décennie de revenus non perçus. Une décennie de droits à la retraite non constitués. Une décennie pendant laquelle l’homme de profil comparable continue d’avancer et d’accumuler.
La Banque mondiale, dans son rapport d’avril 2026 sur la croissance et l’emploi au Maroc, estime qu’un ensemble de réformes structurelles, dont notamment l’alignement du taux d’activité féminin sur le taux masculin, générerait une hausse d’environ 20 % du PIB réel à l’horizon 2035 — la participation des femmes en étant l’un des principaux leviers. Dans un pays en recherche de nouveaux relais de croissance, la participation économique des femmes représente un levier à fort rendement potentiel, selon les institutions internationales.
Lire aussi | Marocains Citoyens du Monde : BANK OF AFRICA déploie un dispositif estival inédit
Le divorce – l’absence de filet
Le Maroc a enregistré 40 214 divorces prononcés en 2024, selon le Conseil supérieur du pouvoir judiciaire. Selon les premiers résultats de l’Enquête nationale sur la famille 2025 du HCP, huit femmes divorcées monoparentales sur dix déclarent ne recevoir ni pension alimentaire ni aide matérielle de leur ex-conjoint. En milieu rural, ce chiffre monte à près de 90 %. Parmi les rares femmes qui reçoivent quelque chose, plus des deux tiers estiment que la pension ne couvre pas leurs besoins, et plus de 80 % jugent insuffisante celle allouée à leurs enfants.
La femme obtient généralement la garde des enfants après le divorce – charge financière directe qui contraint durablement l’emploi, la mobilité et la progression professionnelle. Le dernier rempart documenté par l’ENF 2025 reste la solidarité familiale. Les familles élargies reculent de 35,2 % à 19,8 % entre 1995 et 2025. Le filet se rétrécit au moment précis où il devient le seul disponible.
La retraite – l’invisibilité financière
Seules 15 % des femmes âgées de 60 ans et plus perçoivent une pension effective au Maroc, contre 37 % des hommes. Selon le HCP, le montant moyen des pensions féminines représentait 11 % de celui des pensions masculines en 2020 – soit neuf fois moins. Ces chiffres ne sont pas des anomalies – ils sont la conséquence mécanique et prévisible de tout ce qui précède. Des années hors du marché du travail, une carrière dans l’informel pour 70 % des femmes qui travaillent, des salaires inférieurs sur toute la durée de cotisation : le système de retraite amplifie et cristallise les inégalités construites tout au long de la vie active.
Le HCP, dans son rapport de mai 2026 sur l’informalité, le genre et le vieillissement, est explicite : sans réformes profondes de la participation féminine au marché du travail formel, les écarts de pension entre hommes et femmes ne se résorberont pas. Les cohortes qui partiront à la retraite entre 2040 et 2070 constituent leurs droits contributifs maintenant. Ce qui n’est pas construit aujourd’hui ne sera pas rattrapé demain.
Lire aussi | MedTech : le Maroc peut-il devenir un hub africain des technologies médicales ?
L’héritage – le contrat originel rompu
Le droit successoral islamique, tel qu’appliqué au Maroc, donne à la femme la moitié de la part de l’homme. La justification théologique est explicite : l’homme reçoit davantage parce qu’il a l’obligation de la nafaqa – l’entretien des proches féminins de la famille. Cette obligation morale et religieuse existe dans les textes. Elle n’est pas traduite dans la Moudawana en obligation légale contraignante pour ceux qui héritent davantage.
L’équilibre supposé par le droit successoral – moins d’héritage contre plus de protection – n’est ni inscrit dans les faits ni traduit dans la Moudawana, qui ne codifie l’obligation de nafaqa que pour le mari envers son épouse et pour le père envers ses filles non mariées. Les autres héritiers masculins, qui bénéficient pourtant de parts supérieures, n’ont aucune obligation légale d’entretien.
Les charges qu’on ne compte jamais
A cette asymétrie de revenus s’ajoute une asymétrie de dépenses. Une femme marocaine supporte, tout au long de sa vie, des charges qu’un homme n’a pas. Le mariage, traditionnellement financé en grande partie par la famille de la mariée et par la mariée elle-même, est rarement compensé à hauteur par la dot. La santé féminine, dépense récurrente sur des décennies. Les soins esthétiques, attendus socialement des femmes, quand rien d’équivalent n’est demandé aux hommes – auxquels s’ajoute la « taxe rose », ce surcoût documenté des produits du quotidien lorsqu’ils sont déclinés en version féminine, à composition identique. S’y ajoutent enfin le travail domestique et le soin aux proches, assumés très majoritairement par les femmes, dont la valeur économique n’est jamais rémunérée et qui amputent d’autant leur capacité à générer du revenu.
Entre 40 et 50 % de revenus en moins sur une vie. C’est le coût économique d’être une femme au Maroc. Pour le pays, la Banque mondiale estime qu’un ensemble de réformes, dont notamment une participation féminine alignée sur celle des hommes, pourrait ajouter près de 20 % de PIB réel. Dans un pays qui cherche des leviers de croissance, c’est un chiffre qui ne devrait plus rester sans réponse.