Le 22 juillet 2026 restera gravé comme une date charnière dans l’histoire énergétique du Maroc et de l’Afrique de l’Ouest. Ce dimanche, les chefs d’État de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) ont apposé leur signature sur un accord intergouvernemental d’une portée exceptionnelle : la construction d’un gazoduc géant reliant le Nigeria au Maroc. Un projet titanesque, long de 6 000 kilomètres, qui promet de transformer les équilibres régionaux et de dessiner une nouvelle route énergétique vers l’Europe. Mais au-delà du symbole politique, cet accord soulève des questions économiques, techniques et géopolitiques que Challenge analyse pour vous.
Les contours du projet, évoqués depuis plusieurs années, prennent enfin corps. La signature de l’accord intergouvernemental ce dimanche n’est pas un aboutissement, mais un véritable point de bascule. Il donne un cadre juridique et politique à une ambition qui semblait, il y a encore peu, relever de la vision lointaine. Désormais, les États signataires s’engagent à concrétiser cet immense corridor énergétique.
Ce gazoduc, qualifié par certains observateurs de « colonne vertébrale énergétique » de l’Afrique de l’Ouest, est pensé comme un levier d’intégration régionale. « Il ne s’agit pas seulement d’acheminer du gaz nigérian vers le nord, mais de mailler les pays traversés, de créer des interconnexions et de stimuler des économies locales en quête d’énergie stable. Pour le Maroc, l’enjeu est double : renforcer sa sécurité énergétique et asseoir son rôle de hub continental », nous confie l’économiste ivoirien Samuel Mathey.
Et d’ajouter : « Le gazoduc est un outil d’intégration régionale, mais il nécessitera une harmonisation des cadres fiscaux et réglementaires. Le Maroc, de par son expérience en matière de réformes énergétiques, peut jouer un rôle de locomotive. Toutefois, il ne faut pas sous-estimer les disparités économiques entre les États membres. Le financement devra être équitablement réparti, sans quoi le projet pourrait creuser les inégalités. »
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : un projet hors norme
Les données disponibles, bien que partielles, donnent le vertige. Le gazoduc pourrait s’étendre sur 6 000 kilomètres, ce qui en ferait l’un des plus longs du monde. Un linéaire qui traverserait non seulement le Nigeria et le Maroc, mais aussi plusieurs pays de la Cedeao, créant ainsi une artère énergétique ouest-africaine inédite.
Le coût estimé, évoqué dans les discussions, avoisinerait les 23 milliards d’euros. Un investissement colossal qui nécessite des mécanismes de financement innovants, mêlant fonds publics, investissements privés et probablement des partenariats internationaux. Mais derrière ce prix exorbitant se cache une promesse : celle d’alimenter en énergie des zones aujourd’hui sous-équipées, de soutenir la croissance industrielle et de réduire la dépendance au charbon ou au pétrole.
Et ce qui rend ce projet particulièrement stratégique, c’est sa destination finale. Le gazoduc ne s’arrêtera pas aux côtes marocaines. L’objectif affiché est d’acheminer le gaz nigérian jusqu’en Europe. En effet, le Maroc est déjà un partenaire énergétique de poids pour le Vieux Continent, avec ses ambitions solaires et éoliennes.
Ce corridor gazier viendrait compléter un mix énergétique marocain en pleine mutation. Pour l’Europe, en quête de diversification de ses approvisionnements après les secousses géopolitiques récentes, ce gazoduc représente une alternative crédible. Il offre une route sud-nord, contournant les zones de tension traditionnelles, et pourrait renforcer la position du Maroc comme porte d’entrée d’un gaz africain propre et compétitif. Le royaume, de fait, se pose en facilitateur entre le Nigeria, géant gazier, et les marchés consommateurs du nord.
Un projet d’intégration régionale, mais des défis de taille
Si la signature de l’accord est un signal fort, la route vers la réalisation est semée d’embûches. Le premier défi est technique. Construire un gazoduc de 6 000 km à travers des terrains variés, parfois instables ou difficiles d’accès, relève du défi d’ingénierie. Il faudra aussi sécuriser le tracé, protéger les installations et garantir la continuité de l’approvisionnement.
Le deuxième défi est financier. Le coût estimé, même s’il n’est pas définitif, est un obstacle en soi. Les pays membres de la Cedeao, pour certaines économies fragiles, devront mobiliser des ressources considérables. Le Maroc, de son côté, devra convaincre les investisseurs et les bailleurs de fonds de la viabilité économique du projet. Les retours sur investissement, s’ils sont réels, seront à long terme.
Enfin, le défi politique n’est pas moindre. L’accord intergouvernemental est un cadre, mais chaque État devra l’adapter à sa législation interne. La coordination entre les pays traversés, la gestion des droits de passage, des questions environnementales et sociales, seront autant de tests pour la volonté commune.
Mais en attendant pour le Maroc, ce gazoduc s’inscrit dans une stratégie plus large de souveraineté énergétique. Le royaume, qui importe une grande partie de ses hydrocarbures, cherche à diversifier ses sources et à réduire sa facture énergétique. Ce gazoduc offre une perspective d’approvisionnement direct, stable et à long terme, en provenance d’un partenaire africain de poids.
Mais au-delà de l’aspect quantitatif, c’est l’aspect qualitatif qui prime. Le gaz nigérian, réputé pour sa qualité, pourrait alimenter des centrales électriques, des industries et même être réexporté sous forme de GNL depuis les terminaux marocains. Le Maroc pourrait ainsi devenir un pivot gazier, reliant l’Afrique subsaharienne à l’Europe, tout en développant ses propres infrastructures.
« Cette vision s’inscrit dans la continuité des projets structurants que le Maroc a lancés ces dernières années. Le royaume ne se contente pas d’accueillir un pipeline ; il se positionne comme un acteur clé de la transition énergétique régionale. Le gaz, considéré comme une énergie de transition, permet de réduire les émissions de carbone par rapport au charbon ou au fioul, tout en offrant une base stable pour le déploiement des énergies renouvelables », explique l’expert en énergie Said Guemra.
« Ainsi le futur système gazier marocain doit être conçu pour fonctionner avec deux sources fixe et variable. La vision de Mme la ministre de la Transition énergétique consiste à dire que le gaz est une énergie de transition vers la production électrique a l’hydrogène, possibilité à long terme, dans la mesure ou un grand nombre de pays traversés par le gazoduc ont un excellent potentiel de production de l’hydrogène vert.
C’est donc une grande vision Royale africaine qui se concrétise après l’accord des pays de la CDEAO, avec de grands impacts économiques concrets au niveau des treize pays traversés par le gazoduc surtout en matière d’électrification, et d’industrie… C’est donc un grand projet Africain, qui pourra commencer par le gaz, et se terminer par l’hydrogène vert. »
Regard croisé d’expert
Pour mieux comprendre les implications de cet accord, nous avons sollicité l’expert en énergie Said Guemra, qui nous livre son analyse : « La signature de l’accord intergouvernemental est une étape décisive. Elle montre que les États sont prêts à dépasser les clivages pour un projet commun. Mais il ne faut pas se leurrer : le chantier est immense. Les 6 000 km ne seront pas achevés en un jour, et il faudra des années de travaux, de négociations, et probablement des ajustements. Ce que je retiens, c’est la volonté politique affichée.
Le Maroc, en tant que pays initiateur, démontre sa capacité à fédérer des intérêts régionaux autour d’une vision énergétique. C’est un signal envoyé aux investisseurs et aux partenaires internationaux. » Et d’ajouter : « Le gaz naturel en provenance du Nigeria, trouve son intérêt dans la décision du Maroc de réaliser sa sortie du charbon en 2040, plus probablement en 2045.
La production électrique : 60% du mix actuel doit donc être remplacée par le gaz en provenance du Nigeria, qui sera dans les environs de 35% du mix électrique marocain, en 2040, pour une consommation électrique prévisionnelle de 85 a 90 TWh. Les plans d’équipements de ONEE ont déjà commencé, avec une puissance finale de 4.5 a 5 GW.
Si le débit nominal du gaz est de 30 GM3/an, le Maroc doit donc disposer de 5 GM3 pour la production électrique et 2 GM3 pour l’industrie, en gros le partage du quota de 15 GM3 réservé au Maroc et l’Europe.
Le FSRU GNL de Nador ne doit pas être oublié, il va jouer un rôle capital afin de faire face aux augmentations des besoins du Royaume au-delà de 7 GM3/an, et surtout une sécurisation en cas de problème technique: c’est une assurance pour le gazoduc. »
Un autre analyste, spécialiste des questions géopolitiques, de manière anonyme ajoute :« Ce projet redessine les relations entre l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne. Le Maroc se positionne comme un pont énergétique, mais aussi comme un partenaire économique de premier plan pour la Cedeao. Le gazoduc pourrait être le premier d’une série de projets d’intégration, touchant aux infrastructures, au transport ou à l’énergie. C’est une vision à long terme qui dépasse le simple cadre économique. »
Les enjeux économiques pour les pays traversés
Au-delà du Maroc et du Nigeria, ce gazoduc est un vecteur de développement pour les pays de la Cedeao. Chaque pays traversé pourra se raccorder à la conduite principale et bénéficier de gaz pour ses propres besoins. Cela signifie des centrales électriques plus performantes, des industries plus compétitives, et une réduction de la dépendance aux combustibles importés.
Pour des pays comme le Bénin, le Togo ou le Ghana, ce gazoduc représente une opportunité de stabiliser leur réseau électrique, souvent sujet aux coupures. L’accès à une énergie fiable est un moteur de croissance pour les PME, l’agriculture, et les services. C’est aussi un moyen de réduire la pauvreté énergétique, un enjeu majeur en Afrique de l’Ouest. Le Maroc, de son côté, pourra exporter son savoir-faire en matière de gestion de projets énergétiques complexes. Les entreprises marocaines, qu’elles soient dans le BTP, l’ingénierie ou la maintenance, sont en première ligne pour participer à la construction et à l’exploitation du gazoduc. C’est un levier de création d’emplois et de transfert de compétences.
Un projet dans le contexte mondial actuel
L’année 2026 est marquée par une volatilité des prix de l’énergie, des tensions géopolitiques persistantes, et une accélération des politiques climatiques. Dans ce contexte, le gaz apparaît comme une énergie de transition nécessaire, mais controversée. Certains critiques pointent du doigt l’impact environnemental des gazoducs, les risques de fuites de méthane, et le coût carbone de l’extraction et du transport.
Cependant, pour les pays africains, le gaz est une solution pragmatique pour répondre à la demande croissante d’électricité, tout en réduisant l’utilisation du charbon ou du pétrole lourd. Le Maroc, pays engagé dans la transition énergétique, a fait le choix d’un mix équilibré, où le gaz viendra compléter les énergies renouvelables.
Ce gazoduc s’inscrit aussi dans une stratégie de diversification des routes énergétiques. L’Europe cherche à réduire sa dépendance au gaz russe, et le corridor africain offre une alternative. Les pays africains, quant à eux, veulent valoriser leurs ressources et les exporter à des conditions favorables. Le Maroc joue ici un rôle d’interface, de facilitateur, qui profite à toutes les parties.