Le tarif de l’électricité au Maroc est resté stable depuis dix ans – en dépit de la hausse des coûts des intrants. Ce que l’on voit moins, c’est la dette qui s’accumule à l’ONEE, les injections d’État qui se répètent, et la réforme tarifaire qui s’annonce.
Ce que paye l’industriel marocain
La structure tarifaire de l’ONEE distingue trois postes horaires. En moyenne tension, un industriel paye 0,74 DH/kWh en heures creuses, 1,01 DH en heures pleines et 1,42 DH en heures de pointe – TVA comprise. L’écart entre les deux extrêmes est de près de 100%. Pour une industrie énergivore, l’optimisation sur les postes horaires n’est pas anecdotique : elle conditionne directement la compétitivité.
Comparer ces niveaux à ceux de nos voisins demande de la précision. La Tunisie, pays importateur comme le Maroc, sans ressources fossiles propres, affiche des tarifs similaires. La comparaison avec l’Europe du Sud est trompeuse : les prix espagnols ou français sont nominalement plus élevés, mais ils intègrent 40 à 50% de taxes et prélèvements. Le coût industriel net raconte une autre histoire — qui ne plaide pas nécessairement en faveur du Maroc.
Un système fortement soutenu par des interventions publiques
Les chiffres compilés par le Conseil de la concurrence sont sans ambiguïté. Sur les seules années 2022 et 2023, l’ONEE-Branche électricité a des résultats nets cumulés négatifs de l’ordre de 31 Mds DH. Son déficit de trésorerie a atteint 21,6 milliards de dirhams sur la même période. Sa dette financière dépasse 66 milliards de dirhams en 2023. Pour maintenir les tarifs, l’État a injecté 13 milliards de dirhams entre 2022 et 2024 — dont 4 milliards supplémentaires annoncés en mai 2024, sans qu’un nouveau contrat-programme – le cadre qui fixe les conditions tarifaires entre l’État et l’Office – n’ait été signé depuis dix ans. Les derniers comptes consolidés disponibles portent sur 2022-2023.
La péréquation devient de plus en plus difficile à maintenir : prix de vente gelés d’un côté, cours du charbon durablement plus élevés de l’autre. 85 dollars la tonne en 2021, jusqu’à 190 dollars en 2022 au plus fort de la crise énergétique mondiale, et des niveaux restés bien au-dessus des références d’avant – crise depuis lors. L’ONEE absorbe l’essentiel du choc et la dette fait le reste.
La TVA absorbée, la charge déplacée
Depuis 2024, la TVA sur l’électricité augmente progressivement – de 14% à 16%, puis 18% en 2025 et 20% en 2026. Une réforme d’harmonisation fiscale légitime dans son principe. Pour en atténuer l’impact sur le consommateur final, les tarifs TTC ont été maintenus inchangés — la hausse de TVA étant absorbée par une baisse des tarifs hors taxes.
Ce mécanisme a un coût. La compression de marge pèse sur le distributeur. Or le paysage de la distribution a profondément changé. Lydec a été rachetée par la SRM Casablanca-Settat en 2024. Amendis cède la place en 2026. Les délégataires privés disparaissent, remplacés par des Sociétés Régionales Multiservices à actionnariat public – collectivités locales, régions, État.
La compression de marge ne pèse donc plus sur un opérateur privé. Elle pèse sur une entité publique, capitalisée par les collectivités. La charge est réallouée entre les différents acteurs du système.
La réforme tarifaire de 2027 : la vérité des prix arrive
L’Autorité Nationale de Régulation de l’Électricité (l’ANRE) a lancé fin 2025 un chantier de refonte totale du système tarifaire électrique marocain, avec une entrée en vigueur prévue au 1er mars 2027. La mission a été confiée à un prestataire externe dont la livraison est attendue fin 2026.
Le principe est posé explicitement: aligner les prix sur les coûts réels d’un système sous-tension depuis des années. L’ANRE reconnaît que les barèmes actuels ne reflètent plus la réalité économique du secteur, et que cette distorsion fragilise la viabilité de l’ONEE et freine l’investissement privé dans les renouvelables. La réforme actera également la séparation comptable des activités de l’ONEE et intégrera les SRM dans la nouvelle gouvernance tarifaire.
Le principe d’une hausse est désormais acté. La question n’est plus de savoir si elle viendra, mais qui la supportera et selon quelle trajectoire.
Le facteur d’émission: un handicap qui devient économique
Le facteur d’émission d’un kWh mesure la quantité de CO2 émise pour le produire. Avec 60% de charbon dans son mix électrique, le Maroc émet entre 600 et 700 grammes de CO2 par kWh produit selon les méthodes de calcul – parmi les niveaux les plus élevés de la région méditerranéenne. La France se situe autour de 50g/kWh grâce au nucléaire, l’Espagne autour de 200 à 300g.
Ce chiffre n’est plus seulement un enjeu environnemental. Le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières européen (MACF), pleinement applicable en 2026, le rend économiquement concret. Les exportateurs marocains vers l’Europe – acier, ciment, engrais, aluminium – paieront désormais pour le carbone incorporé dans leurs produits. Un kWh carboné pèse directement sur la compétitivité à l’export. C’est une contrainte nouvelle, structurelle, et encore partiellement intégrée dans les stratégies industrielles.
L’autoproduction : un cadre enfin posé, une économie encore à construire
La La loi 82-21 relative à l’autoproduction d’électricité a été promulguée en 2023. Son décret d’application n’a été publié au Bulletin Officiel qu’en mars 2026, avec une entrée en vigueur en juin 2026. Trois ans d’attente pour un cadre réglementaire opérationnel – et plusieurs textes complémentaires, notamment sur le stockage, restent encore attendus.
Sur le fond, les tarifs de rachat fixés par l’ANRE – 21 centimes DH/kWh en heures de pointe, 18 centimes en heures creuses – posent les règles du jeu. Ils restent insuffisants pour que le surplus injecté entre réellement dans les calculs économiques des projets. En pratique, les industriels dimensionnent leurs installations sur l’autoconsommation seule. Le surplus est un résidu à gérer, pas une source de revenus.
À cela s’ajoute une pression nouvelle sur les coûts d’équipement. Les panneaux photovoltaïques ne baissent plus aussi mécaniquement qu’annoncé : fin des remises chinoises à l’export, rationalisation de l’industrie solaire mondiale, volatilité persistante du fret maritime. L’autoproduction demeure néanmoins pertinente – son modèle économique reposant entièrement sur ce qu’on consomme soi-même.
Au-delà des équilibres actuels, la question du coût réel de l’électricité conditionne également la viabilité des filières émergentes – notamment l’hydrogène vert, dont la compétitivité repose sur un accès à une électricité renouvelable à très bas coût.
La réforme tarifaire annoncée par l’ANRE pour 2027 alignera les prix sur les coûts réels du système électrique. Ce sera une première depuis dix ans. Elle dira, enfin, ce que l’électricité coûte au Maroc – et posera la question, longtemps esquivée, de qui en supporte la charge.
* Fatima Zohra Bouzoubaa est professionnelle de l’investissement et administratrice de sociétés