Privé de ressources gazières abondantes mais confronté à l’urgence de sécuriser ses approvisionnements, le Maroc peut-il transformer le pari du gaz naturel liquéfié en levier durable de souveraineté énergétique et de compétitivité économique ? À la suite de la fermeture du gazoduc Maghreb-Europe, le Royaume a engagé une refonte profonde de sa stratégie énergétique, misant sur le GNL pour réduire sa vulnérabilité, attirer les investissements et s’imposer comme hub régional. Reste à savoir si ce choix stratégique, dans un marché mondial en pleine recomposition, tiendra toutes ses promesses.
Aquelque chose , malheur est bon : quand l’Algérie a annoncé la fermeture du gazoduc Maghreb-Europe, le royaume a profité de la crise pour assurer la continuité de ses approvisionnements en énergie de remettre à l’envers le dispositif de ce gazoduc pour en faire une source d’approvisionnement en gaz naturel en se faisant renvoyer du gaz par l’Espagne en utilisant le pipeline.
Chose dite, chose faite, dès le lendemain de la crise, le développement du secteur du gaz naturel a constitué une feuille de route non seulement pour assurer l’approvisionnement du royaume, mais aussi pour devenir un levier fondamental censé attirer les investissements nationaux et étrangers, concrétisée en une vision globale pour le développement du gaz naturel liquéfié (GNL). Cette stratégie, a été plusieurs fois expliquée de long en large aux parlementaires de la première et de la seconde Chambre par la ministre de la Transition énergétique et du Développement durable. Dans ses exposés, Leila Benali avait notamment détaillé les grandes étapes du programme de mise en place des infrastructures intégrées nécessaires à l’émergence d’un marché national du GNL, pilier essentiel pour la structuration d’un tissu économique national hautement compétitif, en contribuant à la réduction des coûts de production, notamment la facture énergétique, et à la création d’emplois significatifs en phase avec la dynamique de relance industrielle du pays.
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Insistant sur l’importance de renforcer la souveraineté énergétique nationale et d’accélérer la transition énergétique, la responsable avait indiqué que son département, en coordination avec l’ensemble des ministères et établissements publics concernés, avait élaboré une vision globale pour le développement du gaz naturel liquéfié (GNL). Une stratégie qui avait débouché sur la signature, en mars 2024, d’un mémorandum d’entente entre les ministères de la Transition énergétique, de l’Économie et des Finances, de l’Intérieur, ainsi que de l’Équipement et de l’Eau, portant sur la mise en œuvre du programme de développement des infrastructures de stockage, de regazéification, d’importation et de transport du gaz naturel liquéfié.
On pourrait se poser la question sur l’opportunité d’investir dans un secteur où le Maroc dépourvu de ressources gazières abondantes comparables à celles d’autres pays africains semble mal parti, mais la réponse à la question a trait à la position géographique du royaume qui mise fort sur ses infrastructures portuaires performantes, d’où cette stratégie industrielle agressive pour capter les flux du GNL mondial et les convertir en compétitivité économique. Selon les projections du rapport Perspectives du marché mondial du GNL 2030 de Bloomberg, si l’offre mondiale de gaz naturel liquéfié devrait atteindre 594 millions de tonnes en 2030, soit une hausse de 42% par rapport à 2024, le royaume devrait tirer son épingle du jeu en raison notamment des infrastructures portuaires performantes, d’une stratégie nationale de hub énergétique international avec plusieurs projets transnationaux majeurs, dans le pipe dont le gazoduc Nigeria-Maroc, censé connecter les importantes réserves nigérianes aux marchés régionaux et européens.
Si le Maroc a définitivement jeté son dévolu sur le GNL pour son approvisionnement énergétique, grand bien lui fasse au vu des candidats qui se bousculent au portillon depuis que le ministère de la Transition énergétique et du développement durable a lancé les appels d’offres en avril 2025 pour la fourniture des infrastructures qui seront installées dans les ports Marocains désignés. Plusieurs opérateurs étrangers se positionnent et à leur tête le leader américain Energos, le consortium nippo-turque Karmol, le hongrois MOL Group, ainsi que le brésilien BW Energy.
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En effet, le projet de la future unité flottante de stockage et de regazéification de Nador (stockage et de regazéification (FSRU), nécessaire au stockage de GNL) doit être installée dans le nord-est du pays et malgré un délai serré, de nombreux acteurs internationaux ont répondu présents pour construire le premier terminal d’importation de gaz naturel liquéfié (GNL) d’ici à 2027, plusieurs acteurs ont commencé à se positionner pour la mise en place de cette unité flottante.
Après un appel à manifestation d’intérêt pour la fourniture de l’infrastructure, lancé en avril 2025, le ministère de la Transition énergétique et du développement durable, avait publié en décembre 2025 plusieurs autres appels d’offres. L’un porte sur la livraison d’une FSRU, qui sera amarrée au nouveau port de Nador West Med, dans le nord-est du pays dont l’exploitation est prévue dès 2026 avec un budget estimé à 273 millions de dollars.
Des émissaires des groupes internationaux sont attendus dans les prochaines semaines au royaume pour discuter du projet avec Leila Benali.
C’est donc désormais le port de Nador West Med qui doit accueillir la première plus grosse unité. Si le Maroc a largement jeté son dévolu sur le GNL pour son approvisionnement énergétique, il faut dire que le royaume ne fait que suivre une tendance internationale générale qui veut que le marché du gaz naturel liquéfié a atteint des sommets jamais vus dès l’année 2022 et les importations de tous les pays ont continué de croître au niveau mondial.
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Selon le rapport du GIIGNL, l’organisation des importateurs de GNL, le trafic mondial a augmenté en 2024 de 2,1 %, avec 401 millions de tonnes échangées à travers le monde, contre une croissance de 5,6 % en 2022, quand l’Europe avait notamment décidé de s’approvisionner en GNL pour compenser l’arrêt des approvisionnements russes par gazoduc. Pourquoi ce choix ? C’est d’abord parce que le gaz naturel refroidi à -160°C, qui a vu son volume extrêmement réduit pour faciliter son transport par bateau, est devenu ainsi une ressource stratégique mondiale, notamment face à la crise énergétique, qui a transformé la carte des approvisionnements malgré les débats sur son rôle dans la transition écologique, les infrastructures françaises jouant un rôle clé de porte d’entrée.
Il est transporté par des méthaniers spéciaux, puis regazéifié dans des terminaux dédiés et ses utilisations diverses dans l’ l’industrie, les transports (maritime notamment), la production d’électricité et le chauffage urbain en font une source d’énergie appréciable. De plus, il est supposé être comme moins carboné que le fioul conventionnel, ce qui en fait un carburant de choix pour décarboner le transport maritime à court terme.
Pour le Maroc, le gaz est un véritable game changer et le royaume qui se positionne comme intermédiaire et consommateur, semble avoir fait le bon choix. D’autant plus que les pays européens, la France en tête, sont contraints de s’approvisionner ailleurs qu’en Russie en raison de la guerre en Ukraine et de la volonté de Bruxelles d’arrêter définitivement l’importation par l’Europe du gaz russe en 2027.