Après Sentury, le chinois Guizhou vise le Maroc. Le groupe, étudie l’implantation d’une unité de production, attiré par la plateforme marocaine, sa proximité avec l’Europe et la dynamique des écosystèmes industriels.
Le Royaume s’impose comme une plateforme industrielle de premier plan dans la stratégie de déploiement international des groupes chinois. Après l’automobile, l’électronique, le textile technique ou encore les batteries, c’est désormais le pneumatique qui cristallise l’attention. L’annonce de la montée en cadence de l’usine Sentury Tire à Tanger, conjuguée à l’intérêt affiché du groupe Guizhou Tyre, marque une nouvelle étape dans la recomposition des chaînes de valeur industrielle entre l’Asie, l’Afrique du Nord et l’Europe.
Pour beaucoup d’experts, ce mouvement en destination du Maroc s’inscrit dans une relocalisation stratégique des capacités de production chinoises, sous pression des barrières commerciales européennes, de la hausse des coûts logistiques et de la nécessité de sécuriser l’accès aux marchés finaux. Dans ce jeu d’échecs industriel, le Maroc apparaît pour les opérateurs chinois comme une cause centrale : proximité immédiate de l’Europe, stabilité macroéconomique, accords de libre-échange, infrastructures portuaires de rang mondial et écosystèmes industriels désormais matures.
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L’intérêt de Guizhou Tyre, qui envisage un investissement de 300 millions de dollars dans une unité de production de pneus, vient confirmer une tendance de fond : le Royaume n’est plus un simple site d’assemblage à bas coûts, mais un hub industriel compétitif, capable d’accueillir des activités à forte intensité capitalistique et technologique. Cette usine, dont la construction a reçu le feu vert du conseil d’administration de la société, sera implantée dans la Cité Mohammed VI Tanger Tech, une ville industrielle intelligente située dans le nord-ouest du pays et où opère déjà Sentury Tire, un autre géant chinois des pneus.
Le site, dont les travaux de construction devraient être achevés dans deux ans, devrait produire 6 millions de pneus par an, destinés aux véhicules de tourisme. Guizhou Tyre a également précisé que cette deuxième base de production à l’étranger après l’usine installée au Vietnam s’inscrit dans le cadre de sa « stratégie d’internationalisation », notant que le projet devrait lui permettre de servir de nouveaux marchés en Europe et en Amérique du Nord.
Sentury Tire, le fer de lance
Installé à Tanger Automotive City, le groupe chinois Sentury Tire est aujourd’hui la figure de proue de cette nouvelle dynamique. L’usine en cours de construction, ambitionne de servir prioritairement les marchés européen et nord-américain.« L’intérêt stratégique de cette implantation est double. D’une part, elle permet à Sentury de contourner les droits antidumping imposés par l’Union européenne sur les pneus fabriqués en Chine. D’autre part, elle réduit significativement les délais logistiques et les coûts de transport, dans un contexte de volatilité accrue des chaînes d’approvisionnement mondiales », nous confie l’économiste Mehdi Lahlou.
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Mais au-delà de la seule logique commerciale, Sentury s’inscrit dans un écosystème industriel intégré : accès à une main-d’œuvre qualifiée, proximité avec les constructeurs automobiles installés au Maroc, infrastructures portuaires performantes (Tanger Med) et environnement réglementaire favorable à l’investissement étranger. Il faut rappeler que le Maroc offre aussi un effet de levier industriel que peu de pays de la région peuvent revendiquer.
Cependant, ce dernier prévient que ce dynamisme n’est pas sans conséquence. « Les états unis ont annoncé hier que toutes les régions qui seront une alternative à la Chine, subiront des pressions économiques, notamment des droits de douanes de 25%. », prévient l’économiste.
Un secteur qui retrouve son dynamisme
Malgré le dynamisme de son marché automobile, le Maroc demeure absent sur certaines niches. C’est le cas du pneumatique qui dans le passé avait commencé à construire un écosystème. Le pays disposait depuis de deux usines à Casablanca : un site de Goodyear (2006) et un autre de General Tire (2002). Une grande partie de leur production était destinée à l’export. Hélas, l’aventure n’a pas duré puisque les deux usines ont cessé leurs activités. Et pour cause les marchés parallèles, la taille du parc auto… Aujourd’hui, il faut bien admettre que la situation a beaucoup changé.
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Avec une capacité de production de près d’un million de véhicules, le Maroc peut relancer cette filière. Outre l’approvisionnement des constructeurs, l’activité peut fournir également le marché du renouvellement local. D’autres filières peuvent être développées (rechapage ) et donner une valeur ajoutée au secteur automobile. Pour Sylvain Borré, expert du marché et Ex-DG de Continental Tyre North Africa, « Certes le secteur n’arrive pas à décoller au niveau de la production locale mais en terme de commerce que ce soit au niveau de la première monte ou au niveau du remplacement le secteur fonctionne plutôt bien et beaucoup mieux que les autres pays de la région. Et si on observe le marché des voitures de tourisme, on se rendrait compte qu’il est beaucoup plus grand qu’en Tunisie ou qu’en Algérie ».
Et de poursuivre : « Dans le passé il y a eu Continental par l’intermédiaire de la marque General Tire, il y’avait aussi Good Year, Michelin. Et c’est vrai qu’au début des années 2000 à quelques années d’intervalle, les trois usines ont fermé. Je ne sais pas ce qu’il en ait de nos confrères mais au niveau de Continental à l’époque le groupe a fermé l’usine pour des questions principalement de rentabilité et des questions de taille critique». Aujourd’hui avec ces nouvelles implantations, il faut dire que le secteur de la pneumatique connaît un certain renouveau. Rappelons que plusieurs équipementiers automobiles et fabricants de batteries électriques chinois, dont Shandong Yongsheng Rubber, Qingdao Sentury Tire, Gotion High Tech, Guangzhou Tinci Materials Technology et BTR New Material Group, ont annoncé ces dernières années des projets d’implantation au Maroc.
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Le Maroc, plateforme de contournement… mais aussi de valeur
Réduire ces investissements à une simple stratégie de contournement des barrières douanières serait toutefois réducteur. Le Maroc ne se contente plus d’accueillir des unités délocalisées ; il structure des filières industrielles complètes, capables de monter en gamme.
Dans le pneumatique, cela se traduit par :
• l’intégration progressive de fournisseurs locaux,
• le développement de compétences techniques spécifiques,
• des transferts de savoir-faire industriels,
• une insertion dans les chaînes de valeur automobiles européennes.
À terme, cette dynamique pourrait faire émerger un véritable cluster du pneumatique, en synergie avec l’industrie automobile marocaine, déjà forte de plus de 250 équipementiers. Il faut d’ailleurs rappeler que le Maroc offre un cadre attractif aux investisseurs chinois via sa Charte d’Investissement 2022 (mise à jour en 2025), des exonérations fiscales ciblées et des accords bilatéraux, particulièrement dans les secteurs industriels comme l’automobile et les pneumatiques. Ces incitations visent à booster les IDE, avec une explosion récente des projets chinois dans l’écosystème de Tanger Tech.