La ville de Rabat a accueilli, du 17 au 19 décembre 2025, un rendez-vous intellectuel inédit, consacré à l’impact géopolitique des interprétations religieuses. À travers une approche comparée, interdisciplinaire et résolument tournée vers le dialogue, ce colloque international entend refonder la compréhension du sacré à l’heure des tensions identitaires et des recompositions globales.
La rencontre a permis un débat de haut niveau sur les rapports entre religion, pouvoir et diplomatie. Porté par la Chaire « Géopolitique des Cultures et des Religions » de l’Académie du Royaume, le colloque « Lire et interpréter le sacré – vers une géopolitique de l’exégèse » s’attaque à un angle mort de l’analyse stratégique : l’influence, souvent déterminante, des interprétations religieuses dans la formation des identités collectives, la légitimation des pouvoirs et la structuration des rivalités régionales.
Cette initiative s’inscrit dans une vision clairement affirmée par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, pour qui les religions sont appelées à « ouvrir les cœurs et les esprits » et à nourrir la paix, la fraternité et le dialogue – jamais le repli ou la haine. En ce sens, le Maroc, fidèle à une tradition de modération et de diplomatie culturelle, se positionne comme un acteur qui veut dépasser les lectures réductrices du religieux pour éclairer les interdépendances symboliques qui traversent le monde.
Relire le sacré pour comprendre le monde
A la tête de la Chaire, Faouzi Skali rappelle que l’exégèse n’a jamais été un exercice purement spirituel. Les textes fondateurs – Coran, Bible hébraïque, Nouveau Testament – sont nés dans des contextes marqués par les circulations de savoirs, les rivalités politiques et les conquêtes. Les lire, hier comme aujourd’hui, revient à se confronter à des couches successives d’interprétations, façonnées par des contextes diplomatiques, doctrinaux, linguistiques ou territoriaux.
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Ces lectures continuent de peser sur les équilibres contemporains. Du Moyen-Orient au Myanmar, du Sahel à l’Asie du Sud-Est, les divergences herméneutiques alimentent tensions communautaires, stratégies d’influence ou logiques d’alliance. Le religieux devient ainsi un «instrument de diplomatie», parfois un levier de confrontation, mais aussi – et c’est l’ambition du colloque – un terrain potentiel de réconciliation.
Une «géopolitique du sens» pour éclairer les décideurs
L’objectif affiché par l’Académie du Royaume dépasse la seule érudition. Il s’agit de bâtir une véritable « géopolitique du sens », une approche capable de décrypter comment les systèmes d’interprétation influencent les comportements collectifs, les récits nationaux, les dynamiques sociales ou les stratégies internationales. Cette démarche entend fournir aux diplomates, chercheurs et acteurs institutionnels des outils pour comprendre les soubassements symboliques des conflits, mais aussi pour encourager des formes de diplomatie spirituelle.
Durant trois journées structurées autour des traditions abrahamiques – islamique, juive et chrétienne – historiens, théologiens, philologues, diplomates, anthropologues et spécialistes des relations internationales ont confronté leurs analyses. La diversité du panel, de Souleymane Bachir Diagne à Karen Smith, d’André Azoulay à Mohamed Adiouane, illustre la volonté d’un dialogue qui transcende disciplines, cultures et appartenances confessionnelles.
Un espace pour penser la diplomatie des consciences
En constituant un lieu de dialogue académique, interculturel et interreligieux, l’Académie du Royaume cherche à forger un horizon intellectuel susceptible de dépasser les crispations identitaires. Le colloque ambitionne de produire un savoir rigoureux, transdisciplinaire et applicable à la conduite des politiques culturelles, éducatives et diplomatiques.
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Les enjeux sont clairs : mieux comprendre le rôle des textes, de leurs interprètes et de leurs traductions dans la fabrication des équilibres internationaux. Mieux saisir en quoi les traditions religieuses peuvent devenir des vecteurs de concorde plutôt que des matrices d’affrontement. Et, surtout, offrir aux institutions et aux sociétés des clés pour construire une paix durable ancrée dans la reconnaissance de l’autre.
En accueillant cette rencontre, Rabat renforce son rôle de plateforme intellectuelle et diplomatique dans le champ de la réflexion religieuse contemporaine. Fidèle à sa tradition de pluralisme, le Maroc propose un cadre où l’on peut penser, comparer, traduire et interpréter le sacré en dehors des dogmatismes.
À l’heure où les crises identitaires s’enracinent dans les malentendus symboliques, cette initiative offre un espace rare : celui d’une diplomatie des consciences, où l’exégèse redevient ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être – un outil de compréhension, de dialogue et, peut-être, de paix.
Quatre axes pour cartographier les usages politiques du sacré
Le programme du colloque s’est articulé autour de quatre grands axes, qui dessinent les contours d’une cartographie critique du religieux.
1. Généalogies des interprétations et impacts géopolitiques
La première thématique explore l’histoire longue des exégèses. Elle met en lumière la manière dont les traditions ont structuré, chacune à sa manière, des autorités doctrinales et des ordres politiques. Du califat abbasside aux systèmes rabbinique et canonique, les interprétations scripturaires ont façonné institutions, hiérarchies et territoires symboliques. Cette relecture historique permet de saisir la profondeur des racines qui nourrissent encore tensions et alliances contemporaines.
2. Le texte sacré dans le regard de l’autre
Le deuxième axe analyse les lectures croisées : comment les traditions religieuses se sont-elles approprié ou confrontées aux textes de l’autre ? L’interprétation des Évangiles par al-Ghazali, les traductions médiévales du Coran en latin, les lectures arabes du Talmud sont autant de moments où admiration, rivalité ou dialogue ont contribué à redéfinir les identités. Cette «dynamique de miroir» éclaire la manière dont l’altérité religieuse façonne les imaginaires collectifs.
3. Traduire le sacré : un acte stratégique
Loin d’être une opération technique, la traduction est présentée comme un geste éminemment politique. Passer du grec au latin, du persan mystique à une langue moderne, du corpus originel à une version destinée à un public contemporain, implique des choix culturels, sémantiques, parfois géopolitiques. Chaque traduction devient une relecture, un déplacement du sens, un instrument d’influence. Le colloque propose ainsi de revisiter les grandes entreprises traductives et les débats qu’elles ont suscités.
4. Spiritualités et paix : l’exégèse comme levier de convergence
Le dernier axe ouvre une perspective résolument constructive : comment les lectures spirituelles peuvent-elles devenir des outils de pacification ? En privilégiant les dimensions symboliques et intérieures du texte, les intervenants exploreront les conditions dans lesquelles l’herméneutique peut contribuer à la réconciliation, stabiliser les imaginaires et nourrir une diplomatie spirituelle fondée sur la convergence des droits, valeurs et aspirations humaines.