Ingénieur agronome et militant syndicaliste, ancien Secrétaire général de la Fédération nationale du secteur agricole (UMT), Mohamed Hakech est bien connu pour ses engagements sur le terrain auprès des travailleurs agricoles. Dans cette interview, il partage avec nous une réalité concrètement vécue et très souvent invisibilisée, dans un contexte où le discours officiel sur l’Etat social est surmédiatisé, comme si « le soleil pouvait être caché par le tamis ».
Challenge : Travailler dans le secteur agricole est souvent synonyme de précarité sociale et juridique. Comment expliquer cette réalité « quasi-féodale» qui persiste au Maroc dans cette 3ème décennie du 21ème siècle ?
Mohamed Hakech : Effectivement, le secteur agricole est certainement un secteur où sévissent l’oppression et la marginalisation par excellence, où plus d’un million de travailleurs (euses) agricoles et 1.5 million de petits et moyens paysans sont des « laissés- pour-compte » qui souffrent de marginalisation et de conditions de vie difficiles. Cette réalité de « moyen âge » trouve son explication dans l’analyse des politiques publiques adoptées qui ont été toujours en faveur des grands exploitants agricoles et des grands propriétaires terriens. La pression de ces derniers, à travers leurs positions dans les institutions de l’Etat et leur accaparement de l’institution législative, conduit à des décisions qui servent leurs intérêts au détriment des travailleuses et travailleurs de la terre. D’ailleurs, le contenu du « Plan Maroc Vert » et sa continuation « Génération Green » est une illustration sans équivoque de la main- mise du patronat agricole sur la terre, l’eau, les semences, le marché, l’export (…..). Le gouvernement actuel, présidé par la deuxième fortune du Maroc, a bien incarné cette réalité amère à travers ses décisions concernant le secteur agricole.
Challenge : La distinction entre SMIG et SMAG est un exemple crucial illustrant la discrimination entre les travailleurs. Quels sont les résistances et obstacles à la fusion/uniformisation du salaire minimum pour l’ensemble des secteurs économiques ?
M.H. : C’est une discrimination juridique qui a une profondeur historique et qui demeure inscrite dans le code du travail. Le SMIG mensuel est de 3424,20 DH. Le SMAG est de 2533,40 DH. L’écart relatif est de 27%. L’écart absolu est de 891 DH/mois. Cette discrimination devait prendre fin en 2012 suite aux résultats du dialogue social d’Avril 2011. Le patronat agricole, après essoufflement du mouvement du 20 février, va désavouer l’accord et il a fallu attendre 13 ans pour reprendre l’accord à l’occasion du dialogue social du mois d’avril en 2024. Cependant, à ce jour, aucun texte juridique n’a été publié précisant comment l’accord sera mis en œuvre. Ce processus démontre comment le gouvernement se soustrait à ses obligations et ses engagements pour préserver les profits énormes du patronat agricole.
Challenge : En fait, SMIG et SMAG ne sont que l’aspect le plus apparent du traitement discriminatoire des travailleurs. Quels sont les autres aspects ?
M.H. : un autre aspect de cette discrimination réside dans la durée de travail. Le Code du travail stipule que les ouvriers de l’agriculture ont une semaine de travail de 48 heures, alors que ceux de l’industrie, du commerce et des autres secteurs assimilés ont une semaine légale de 44 heures. Mais les ouvriers agricoles, et sur argumentation juridique, travaillent en réalité plus de 10 heures par jour dans des conditions très dures, sans compter les heures supplémentaires non rémunérées (l’article 184 du code du travail).
Les autres aspects sont liés aux conditions lamentables du travail et les mesures d’hygiène, de santé et de sécurité quasi absentes ainsi que la non-déclaration à la CNSS. Ce dernier aspect de la protection sociale est l’une des calamités qui touche la grande majorité des travailleurs agricoles. La non-protection sociale est la règle. La déclaration par l’employeur est une exception.
Dans les campagnes, les salaires sont bas, souvent en dessous du SMAG. Les journées de travail sont longues et épuisantes, sans respect des horaires légaux, sans rémunération des heures supplémentaires. La majorité des travailleurs agricoles n’ont ni contrat, ni déclaration à la CNSS, ni couverture sociale. Ceux qui produisent la richesse vivent en permanence dans la précarité juridique et sociale. Cette situation qui dure, illustre parfaitement la complicité flagrante des pouvoirs publics qui se réclament d’un « Etat social ». Cette situation touche particulièrement les femmes rurales : surexploitées, sous-payées, privées de droits, parfois même de transport et de sécurité, voire victimes de pratiques de harcèlements sexuels. C’est une injustice sociale flagrante.
Cette exploitation n’est pas un hasard. Elle est le résultat d’un modèle agricole fondé sur le productivisme et l’exportation, qui privilégie le profit au détriment de l’humain, de l’eau et des écosystèmes naturels. Le travailleur agricole est traité comme une simple variable d’ajustement et de rendement.
En même temps, ce modèle détruit l’environnement : surexploitation de l’eau agricole, usage massif des pesticides, épuisement des sols (…). Ce sont les travailleurs agricoles et les petits paysans qui sont les premiers à en subir les conséquences, sur leur santé et sur leur avenir.
Challenge : des spécificités discriminatoires existent aussi dans l’exercice des droits et libertés syndicaux dans le secteur agricole. N’est-ce pas l’une des principales causes de la faiblesse des luttes syndicales dans les moyennes et grandes exploitations agricoles ?
M.H. : vu la violation quasi-systématique des droits des travailleurs (euses) agricoles et la quasi-absence des libertés syndicales dans le secteur agricole, voire dans la plupart des secteurs, les membres du bureau syndical sont expulsés immédiatement après leur adhésion. Nous qualifions le secteur agricole de secteur d’oppression, d’injustice et de hogra. Cette situation affaiblit certainement les luttes syndicales et toute autre forme d’auto-organisation des travailleurs. Elle pousse les travailleurs agricoles à se détourner de l’activité syndicale et rend le travail syndical très difficile dans le secteur agricole à cause des risques de licenciement et d’exclusion. A mon avis, en plus de l’agressivité du patronat agricole, ces spécificités trouvent leur origine dans la gestion Makhzénienne du monde rural.
Challenge : de plus en plus, les grands exploitants agricoles emploient, de manière informelle, une force de travail agricole subsaharienne, surtout dans la région de Souss-Massa. Comment les organisations syndicales font-elles face à cette réalité pour contrecarrer la surexploitation des immigrés subsahariens et éviter la division entre les travailleurs, voire l’émergence de comportements et pratiques racistes à l’encontre des subsahariens ?
M.H. : c’est un phénomène nouveau qui devient de plus en plus imposant et visible, suite à la fermeture des routes menant vers l’Europe. A Souss-Massa, on assiste à la formation de presque des « douars nouveaux de subsahariens ». Le patronat agricole de la région exploite la précarité des travailleurs subsahariens pour faire pression sur les revendications légitimes des travailleurs agricoles autochtones et de leur syndicat. Pour être sincère, j’avoue que notre syndicat, jusqu’à présent, n’a pas abordé le sujet d’une manière profonde. Nous essayons de gérer quelques conflits qui ne revêtent pas un aspect raciste. Mais des comportements et pratiques racistes peuvent toujours émerger et diviser/affaiblir les travailleurs, en l’absence d’une prise de conscience sociale et d’une vision syndicale claire à ce sujet.
Challenge : les aspects négatifs du grand capitalisme agraire n’apparaissent pas seulement sur le plan social, mais existent aussi au niveau environnemental (surexploitation des nappes phréatiques et destruction des écosystèmes naturels). Ces aspects environnementaux, en fait indissociables des premiers, sont-ils pris en compte par les organisations syndicales ?
M.H. : l’organisation syndicale où je milite, la Fédération Nationale du Secteur Agricole est membre du mouvement paysan mondial Via Campesina. C’est à ce niveau que nous coordonnons et menons nos luttes communes contre le grand capitalisme agraire qui ravage les ressources naturelles et détruit la nature et l’environnement, partout dans le monde. En plus de nos luttes pour la souveraineté alimentaire, l’agro-écologie et l’exploitation familiale, nous accordons une attention particulière à la justice climatique. Dans ce cadre, la Fédération nationale, sous l’égide de la Via Campesina, et en présence de ses alliés, a organisé un sommet parallèle à la COP22 qui s’est déroulée à Marrakech en 2016. Concrètement, la région agricole de Souss-Massa illustre bien cette situation où aussi bien les droits humains des travailleurs que les écosystèmes naturels ne sont pas respectés. Ainsi, les travailleurs agricoles dans les serres, qui sont souvent des femmes, sont surexploités, sous-payés, fortement exposés à des accidents et à des maladies professionnelles, sans protection sociale et souvent victimes d’abus.
Quant à la nature, les écosystèmes naturels ont connu de graves dégradations irréversibles. C’est notamment le cas de l’eau. Les nappes phréatiques que l’on pouvait atteindre dans les années 1980 à 40 ou 50 mètres de profondeur ont été quasi-totalement asséchées. Nous sommes face à un scandale à la fois social et écologique. Et le premier responsable de cette situation est l’Etat-makhzen à travers les subventions publiques directes accordées aux grands exploitants agricoles qui, malgré le recours aux technologies les plus modernes dans le mode d’exploitation, continuent à traiter les travailleurs agricoles selon une logique féodale (un exemple vivant du « techno-féodalisme »). En fait, il est de plus en plus évident que la dimension sociale et la dimension climatique/environnementale sont indissociables. Il est donc nécessaire d’envisager et de mettre en œuvre des alliances entre des mouvements partageant les mêmes objectifs pour mener des actions communes. Les luttes syndicales pour l’amélioration des conditions de travail et le respect des droits des travailleurs dans le secteur agricole ne peuvent plus être conçues et menées sans la protection des écosystèmes naturels. C’est d’ailleurs le sens et la substance première de la notion d’agriculture durable au service des êtres humains, et dans le respect de toutes les composantes de la matière dont font partie les humains, qu’il s’agisse de matière vivante ou apparemment inerte.